A propos de la rencontre entre Paul Celan et Martin Heidegger

Les Editions de L’Aire à Vevey viennent de publier un opuscule de belle facture consacré à une page de la vie du poète Paul Celan, sa rencontre avec le philosophe Martin Heidegger le 25 juillet 1967. Intitulé L’Espoir d’une parole à venir, il est signé Roland de Muralt. Le titre est repris du mot que Celan, au moment de prendre congé, inscrivit sur le livre d’or du chalet de Heidegger : « Ins Hüttenbuch, mit dem Blick auf den Brunnenstern, mit / einer Hoffnung auf ein hommendes Wort im Herzen » (Dans le livre du chalet, avec la vue sur l’étoile de la fontaine, avec l’espoir d’une parole à venir au cœur.)

Amateur de Celan, je l’ai lu avec grand plaisir tout en me faisant mentalement une réserve sur le fait que de Muralt se mette – même avec la retenue d’usage – dans la tête du poète pour lui attribuer réflexions et attitudes, notamment un monologue recensant les méfaits du nazisme. Puis, la lecture achevée, une seconde réserve à propos de la durée de l’engagement nazi du philosophe que de Muralt voit très courte : Sans doute Celan avait-il espéré que Heidegger s’exprimerait sans contrainte sur ses choix politiques de 1933-1934 et qu’il serait ainsi à la hauteur de ce qu’il pouvait attendre de lui. Curieuse conjecture ! Pourquoi le philosophe, nazi jusqu’à la moelle depuis l’apparition politique de Hitler et inscrit au parti nazi dès son accession au pouvoir, pourquoi donc l’homme qui n’a jamais, jusqu’à sa mort plus de trente ans après l’effondrement du Reich millénaire, proféré le moindre regret sur son engagement politique se serait-il livré à une autocritique face à Celan, la grande voix – reconnue comme telle en 1967 déjà – des victimes juives du nazisme ?

Je ne connais ni Roland de Muralt ni le reste de son œuvre qui compte une bonne dizaine de titres dont une majorité de romans, mais la manière qu’il a de raconter (ou plus précisément : de réfléchir sur) la rencontre entre Celan et Heidegger m’a tracassé pendant plusieurs semaines. A tel point que pour me libérer l’esprit, je me suis replongé dans quelques commentaires célaniens. J’ai de la peine à supporter la moindre sympathie envers Heidegger, or de Muralt n’en manque pas qui s’interroge : « Quel était le sens de l’espoir dans cette rencontre entre un innocent qui se croyait coupable et dont l’œuvre était devenue la vie et un coupable qui, quoique méditant son erreur se voulait globalement innocent ». Cette façon très chrétienne d’étiqueter en innocent et en coupable un poète et un philosophe qui n’ont rien à voir avec le christianisme est assez ahurissante. Paul Celan n’ignorait rien des vilenies politiques de Heidegger. Il connaissait l’œuvre du philosophe depuis sa jeunesse et ne cessa de s’y plonger pour y étudier, entre autres, sa poétique et ses réflexions sur le langage. Il savait aussi que jamais l’ébauche d’un regret n’avait effleuré le philosophe nazi.

Il le savait si bien que lorsqu’en janvier 1958 il prononça à Brême un discours de remerciement pour le prix littéraire que la ville lui avait accordé, il commença son allocution en faisant écho dans un style heideggérien à un discours que le philosophe avait prononcé dans cette ville en 1949 : « Penser (denken) et remercier (danken) sont dans notre langue des mots d’une seule et même origine. Qui suit leur pente, s’avance dans le champ de signification de « se rappeler » (gedenken), « se ressouvenir » (eingedenk sein), « souvenir » (Andenken), recueillement (Andacht). Permettez-moi de vous remercier à partir d’un tel champ. » Puis le poète enchaîna en rappelant les contes hassidiques de Martin Buber et son pays natal, la Bucovine, « une contrée où vivaient des hommes et des livres », une « ancienne province de la Monarchie des Habsbourg désormais sortie de l’histoire ». Neuf ans avant lui, Heidegger n’avait pas eu la même délicatesse en parlant non d’histoire mais d’économie : « L’agriculture est maintenant une industrie alimentaire motorisée, quant à son essence la même chose que la fabrication de cadavres dans les chambres à gaz et les camps d’extermination, la même que les blocus et la réduction de pays entiers à la famine, la même chose que la fabrication de la bombe à hydrogène. » Voilà qui s’appelle porter haut l’étendard de la rationalité !

(A suivre)

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France: déchéance de la fonction présidentielle

Ainsi a-t-il fallu le weekend pascal pour que la campagne électorale française atteigne des sommets de nullité : les principaux candidats se sont durement affrontés sur leur conception … du permis de conduire ! Voilà qui intéresse les masses, chatouille les sondages dans le bon sens, dessine la carrure du maître futur d’un pays qui se croit encore la cinquième puissance mondiale selon ce que lui susurrent de complaisantes statistiques.

Les journaux prétendent que malgré les gesticulations des candidats, le pays regarde ailleurs. La belle affaire ! Lui laisserait-on le choix alors qu’on assiste aux sursauts d’un système en crise depuis vingt ans. En 1995 déjà, l’élection de Chirac sur le thème de la fracture sociale fut un emplâtre sur une jambe de bois : il n’avait pas la majorité et la perdit au parlement peu après son élection. Le drame de 2002 avec l’irruption de Jean-Marie Le Pen au second tour aurait dû attirer l’attention sur l’inadéquation du processus électoral avec la position d’une France devenue puissance moyenne au niveau mondial mais restée élément moteur de l’Union européenne au niveau continental.

Aujourd’hui, désarçonnés par ces déséquilibres, les deux principaux candidats ne savent à quel discours se vouer tant une vision politique à très court terme leur est commune. Depuis cinq ans, Sarkozy a plus qu’administré la preuve que la géopolitique est le cadet de ses soucis. Dans son bilan, on ne cesse de mettre en évidence sa légèreté bling-bling, mais on oublie de souligner que cette légèreté le conduisit justement, faute d’ambition politique, à réintégrer pleinement la France dans l’alliance atlantique, dans cette OTAN que même le président des Etats-Unis n’arrive plus à dominer. Or que dit Hollande à ce sujet ? Rien de particulier. Il se contente de souhaiter quelques postes d’état-major supplémentaires pour la valeureuse armée française comme il le précisa dans le débat avec Copé.

Sur l’Europe aussi, les deux candidats partagent les mêmes angoisses. Aucun des deux n’a inscrit l’Europe dans son plan de carrière. Il est évident que pour Sarkozy comme pour Hollande une charge à Bruxelles serait ressentie aussi humiliante que le mandat strasbourgeois pour Rachida Dati. Le bref échange à ce sujet entre le président candidat et un journaliste de Libération est révélateur.

A force de ne pas se prononcer sur les enjeux politiques importants pour ne pas courir le risque de s’aliéner telle ou telle catégorie d’électeurs, on en arrive au degré zéro de la politique et à l’enflure démesurée de recettes publicitaires d’une banalité affligeante.

La constitution de la Vème République montre aujourd’hui ses limites. Conçues pour un homme (de Gaulle) qui se croyait appelé à restaurer la grandeur impériale de la France, les modalités de l’élection présidentielle ne correspondent plus du tout au format des politiciens actuels. Des politiciens façonnés (Hollande est né en 1954, Sarkozy en 55) par la France très amaigrie léguée en 1969 par de Gaulle à ses successeurs. Une France sans empire ni colonies, une France déjà en voie de désindustrialisation avec la disparition programmée des aciéries, charbonnages et chantiers navals, une France maintenue dans un corporatisme obsolète par un parti communiste nationaliste et stalinien, une France corsetée par un centralisme bureaucratique outrancier, une France orgueilleuse de sa langue au point de se permettre de méconnaître les autres. Bref, une France repliée sur l’hexagone, oubliant ses angoisses en compagnie de Jean Yanne, Coluche ou Louis de Funès. Vaste programme !

Fils de bourgeois ayant planifié de longue date une carrière politique, Hollande et Sarkozy ont fini par ressembler à ces électeurs dont ils font semblant sans la moindre vergogne de quêter humblement le suffrage. A force de radoter français moyen, ils le sont devenus. Cela n’a rien bien sûr de la grandeur gaullienne exigée par la fonction à laquelle ils aspirent. Sarkozy l’a prouvé au cours de son premier quinquennat : de Gaulle, même dans un de ses jours les plus noirs, aurait-il pu imaginer un de ses successeurs promenant sa troisième épouse aux pieds des pyramides avec lunettes de soleil sur le front et, sur ses épaules, l’enfant de la pimpante jouvencelle ?

Qu’il y ait eu en 2007 erreur de casting, rares sont ceux qui en doutent aujourd’hui. Mais politiquement la question qui se pose doit-elle porter sur les candidats ou sur la charge à laquelle ils aspirent car elle donne à celui qui s’en empare un pouvoir exorbitant. Si les candidats ne sont plus à la hauteur, ou en d’autres termes, si à force d’invoquer la république les hommes politiques ont fini par imposer un certain esprit républicain et démocratique, ne serait-il pas temps de donner le pouvoir aux représentants du peuple, les élus du suffrage universel, par le truchement d’un gouvernement qu’ils sont assurément collectivement capables de faire fonctionner ?

Et l’Elysée ? De Gaulle envisageait déjà parfois d’y reloger une vraie famille royale dépourvue de pouvoir mais non de pompe histoire d’amuser le bon peuple et les midinettes. Avant de l’introniser et de rendre sa position héréditaire, on l’obligerait par contrat à apprendre l’anglais et à parcourir le monde pour pouvoir, une fois rentrée au pays raconter ce qui s’y passe. Cela pourrait s’avérer un investissement intéressant.

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Le populisme alpin emporté par des avalanches

Il aura duré une bonne trentaine d’années, mais n’aura pas survécu à l’hiver 2012, un hiver il est vrai particulièrement rigoureux. Le populisme alpin est mort. Il y a quelques années la disparition de l’Autrichien Jörg Haider lui avait déjà porté un coup très dur. La chute de la maison Blocher suite aux calamiteuses élections suisses de l’automne dernier attaqua ses fondations. La démission ignominieuse d’Umberto Bossi de la direction de la Lega Nord le 5 avril dernier pour détournement de fonds publics lui porte un coup fatal. De même que Haider, Blocher et Bossi ne se sont guère préoccupés de leur succession. Au contraire ! Ils prirent un soin particulier à s’entourer de béni-oui-oui serviles incapables de formuler la moindre idée nouvelle.

Naguère journalistes et politologues s’accordèrent à désigner comme appartenant à une même famille – le populisme alpin – des mouvements politiques apparus dans l’ensemble de l’arc alpin à la fin des années 70. Bien qu’issus en réalité de situations diverses les partis lancés par Christoph Blocher en Suisse alémanique, Giuliano Bignasca au Tessin, Umberto Bossi en Lombardie ou Patrice Abeille en Savoie cherchèrent avec des réussites inégales à profiter de la crise d’une démocratie-chrétienne pulvérisée par l’irruption de la mondialisation. Si les Savoisiens ne parvinrent jamais à trouver leurs marques, en Suisse, en Autriche ou en Italie les populistes conservateurs, nationalistes et xénophobes surent conquérir de solides positions politiques quand ce ne fut pas d’importantes participations au pouvoir, surtout en Autriche et en Italie où ils intégrèrent de nombreux gouvernements.

En recourant à une démagogie rustique et primaire, Blocher et Bossi dominèrent sans trop de difficultés la scène populiste alpine pendant deux bonnes décennies. Maintenant que l’ultralibéralisme a nivelé même les recoins les plus secrets des vallées alpines, il sera intéressant de voir qui va s’emparer de leur héritage. En Suisse et en Italie les droites conservatrices vont forcément subir une nouvelle recomposition politique. En Suisse la partie devrait se jouer entre les radicaux et l’UDC. Les deux partis sont en crise, tous deux se cherchent un nouveau leadership et, surtout, de nouvelles lignes directrices. Il devient de plus en plus difficile de faire semblant de ne pas être en Europe, alors que Bruxelles dicte le moindre détail des agendas quotidiens. Pour se redéfinir, la droite suisse a cependant l’avantage de le faire par rapport à une gauche socialiste solide et déterminée. Ce n’est pas le cas des droites italiennes qui n’ont rien en face d’elles. Avec l’implosion de l’épouvantail léguiste, les forces politiques italiennes se retrouvent nues face aux deux puissances qui depuis toujours gèrent réellement le pays : le Vatican et la mafia. Cela promet hélas de formidables soubresauts.

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Stratégie de la tension en France

Rien de ce que l’on apprend ces jours-ci au fil des révélations sur les tragédies de Montauban et Toulouse n’est convaincant. Un jour, on pense pouvoir se faire une opinion, mais quelques heures plus tard cette opinion est démentie par d’autres révélations. Exemple : un ancien chef des services de renseignements se demandant si le tueur ne serait pas un indicateur de police. Cet horrible fait divers n’en finit pas de rebondir politiquement. Il faudra donc attendre que ces turbulences retombent, que les investigations sérieuses progressent ou que le futur président prenne les choses en main pour que l’on puisse peut-être approcher de la vérité.

En attendant il n’est pas inutile de rappeler des antécédents. Le premier concerne (déjà !) une campagne électorale française. C’était en avril 1988. A quelques jours du scrutin la droite chiraquienne donnée perdante crut pouvoir chasser Mitterrand du pouvoir en manipulant les indépendantistes Kanaks à Ouvéa. Ce fut la fameuse (mais lointaine !) affaire de la prise d’otages d’Ouvéa. L’excellente Wikipédia la raconte en détail. Vous en trouvez le récit ici. Il y eut 21 morts.

Le deuxième nous renvoie aux années de plomb italiennes, soit à la décennie 1970-1980. C’est le curieux vol plané du tueur de Toulouse à travers son balcon, le corps criblé de balles, qui m’y fit penser. Il me rappelle une très vieille histoire, l’attentat de Piazza Fontana commis à Milan le 12 décembre 1969 (16 morts, 88 blessés) où le principal suspect selon la police vola aussi à travers la fenêtre d’un bureau sous les yeux du commissaire Calabresi. Ce fut le premier des attentats qui pendant une bonne décennie mirent l’Italie à feu et à sang. Il se trouve que l’on commémore ces jours-ci un des événements marquants de cette dérive, la mort de l’éditeur Giangiacomo Feltrinelli dont la police disait à l’époque (mars 1972) qu’il avait explosé au pied du pylône d’une ligne à haute tension avec la bombe qu’il voulait y fixer. Or voici que le 12 mars dernier le Corriere della Sera publiait un article dénonçant la version officielle sur la base d’une expertise et d’une autopsie qui furent cachées à l’époque. Le principal quotidien de la droite italienne raconte qu’un rapport d’autopsie et une expertise criminologique réalisés après la mort de l’éditeur furent dissimulés par la justice : au moment de l’explosion de la bombe, l’éditeur avait les mains liées dans le dos et avait l’occiput défoncé. Rien à voir avec la théorie du terroriste amateur et maladroit qui se fait exploser par la bombe qu’il manipule.

Le fait que la stratégie italienne de la tension ait été pensée, organisée et exécutée par des officines d’extrême-droite et des secteurs dévoyés de la police est aujourd’hui documenté par de nombreuses études. Mais elle visait avant tout à maintenir au pouvoir une démocratie-chrétienne discréditée. On en connaît beaucoup de facettes, sauf les principales: qui assassina Feltrinelli, qui infiltra les Brigades rouges, qui furent les commanditaires de l’assassinat d’Aldo Moro, etc.

En politique, les stratégies de la tension ont une caractéristique propre : elles cherchent à maintenir au pouvoir des forces qui doutent de leur légitimité ou de leur appui populaire. On a vu des politiciens (Poutine) déclencher des guerres (en Tchétchénie) pour se conquérir le pouvoir. On a vu une Margaret Thatcher en perte de vitesse faire de même en sautant à pieds joints dans la guerre des Malouines pour sauver le libéralisme et son sac à main. Le cynisme n’a ni frontières ni vergogne.

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La double vie de Marius Daniel Popescu

Il y a quelques années, La Symphonie du loup (traduit en roumain chez Humanitas), le premier roman de Marius Daniel Popescu, avait stupéfié le lecteur, les critiques et le monde littéraire par son souffle épique, son rythme enflammé, la richesse de sa langue. De quoi ? Comment ? Un simple chauffeur des Transports Publics de Lausanne et Région, immigré roumain ayant appris le français sur le tas tout en travaillant dur pour gagner sa croûte était capable de produire une œuvre brillantissime ? Et les incrédules de subodorer quelque bizarrerie en donnant malignement rendez-vous au moment de la publication d’une nouvelle œuvre.

Cette nouvelle œuvre est en librairie, elle se nomme Les Couleurs de l’hirondelle et est publiée chez le même éditeur, José Corti. Joli titre que cette référence à la légèreté de l’hirondelle chantée par les poètes :

Au-dessus de la plaine et du temps

l’alouette suspendue à un fil de joie chante

respiration du vent

cachée dans la clarté

(Claude Roy)

L’univers de Popescu lui colle aux plumes, elle virevolte avec élégance, tournicote au ras des pâquerettes, s’élève en trois coups d’ailes haut dans le ciel et les rayons du soleil couchant. Rentre par intermittence au nid donner la becquée aux petits. Quant aux couleurs de l’oiseau, le noir et le blanc, elles traversent son roman de part en part.

Si la Symphonie était placée sous le signe du père, L’Hirondelle nous renvoie à la mère. En particulier à la mort de la mère dont le récit ponctue (en très noir, d’un réalisme difficilement supportable sans qu’il ne cache l’immense amour filial) les séquences invraisemblablement désordonnée du patchwork de la vie quotidienne de notre chauffeur de bus. Ce qui fascine chez Popescu c’est que – selon toute probabilité (je ne suis pas allé vérifier !) – employé modèle d’une entreprise comptant des centaines de travailleurs et organisée selon des principes rigides et ordonnés, quand il est en situation d’écriture, il bazarde uniformes et horaires pour laisser libre cours à une verve baroque bariolée de suissitude et de roumanitude. Avec une acuité dans le regard qui vaut celle de l’oiseau chassant loi au-dessus de nos têtes.

Il y a chez notre auteur l’étonnement provoqué par les gestes les plus simples: « Avec son stylo dans la main droite, elle prend, de sa main gauche, un petit papier carré et violet, le pose sur la table de la cuisine, puis écrit, dessus : “papa, maman, je vous aime” ; dessine en dessous des mots, un cœur grand comme une pièce de deux francs, le colorie avec de l’encre bleue, remet le capuchon à son stylo et pose son message, en vue, au milieu de la table, entre la radio et le berlingot de jus d’orange. » A quoi s’ajoute l’humour : « Elle marche à côté de toi, te dit “arrête, on est dans la rue”, sent ta main droite qui touche la peau de son ventre, sous son pull, ralentit sa marche, te dit “tu es fou !”, tourne la tête pour éviter que tu l’embrasses, sent les doigts de ta main pénétrer dans sa culotte, s’arrête et dit : “heureusement qu’il pleut, les gens font plutôt attention à leur parapluie”. »

Reste la question que je pose indirectement avec le titre de cet article : quelle double vie mène donc Marius Popescu ? Il peut s’agir de celle qui met aux prises un conducteur de bus à sa folle passion pour la littérature, la langue et les mots. Par les temps qui courent il n’y a plus guère d’écrivains ouvriers. Le dernier que je connaisse est un certain Georges Michel qui m’avait enchanté autrefois avec ses Timides aventures d’un laveur de carreau (Grasset 1966). Il était horloger et publia quinze ans plus tard un Mes années Sartre qui ne passa pas inaperçu. Mais je n’ai pas trouvé sur internet la preuve que ces deux livres soient du même auteur. On trouve certes dans la littérature d’aujourd’hui des auteurs qui vivent de petits boulots, dans la précarité, mais ce sont des choix de vie. Par contre des écrivains talentueux contraints de faire leurs 42 heures hebdomadaires dans le chaos de la circulation d’une ville, ce n’est par courant.

On peut aussi s’interroger sur les destinées. A l’époque du communisme qui fut celle de la jeunesse de Popescu, il y avait dans les pays de l’Est d’innombrables intellectuels condamnés politiquement à des travaux manuels. On se souvient des malheureux chauffagistes tchèques. Le paradoxe de Popescu est qu’il a fait le parcours inverse. Sa venue en Suisse n’est pas due à une envie irrépressible de liberté mais à l’amour d’une femme. A cause de cet amour, il s’est retrouvé lui l’ingénieur forestier conducteur de bus. Serait-il arrivé dans un grand pays (France, Allemagne…), il est probable qu’il aurait pu sortir de cette ornière professionnelle et se livrer à sa passion littéraire. Hélas, dans le canton de Vaud rien n’a été prévu pour de telles exceptions. Même si tu as un peu plus de choses à raconter que les innombrables enseignants publiant des écrits vains tout en s’admirant dans les vitrines de plus en plus rares de nos librairies. Il est malheureusement évident que dans cette Suisse tip top personne n’aura l’idée de donner à cet écrivain conducteur de bus l’occasion de devenir tout simplement un écrivain.

Cette situation hors norme ne résout-elle pas la question posée plus haut : la double vie est bien celle d’un homme aux prises avec l’alternance entre la vie réelle d’un prolo observateur pénétrant de sa quotidienneté lausannoise et un imaginaire construit autour d’un passé chaque jour plus mythique. Cette confrontation fait la grandeur de son œuvre et mérite respect et admiration.

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Eurotopics: la revue de presse qui ouvre les yeux sur l’Est et l’Ouest

Le fait est hélas trop connu: les exigences journalistiques actuelles ont limité la quantité d’informations transmises par les grands médias écrits. Dans ma jeunesse, Le Monde parlait vraiment du monde alors qu’aujourd’hui il consacre plus de place aux sujets magazines: voyages, mode, santé, préoccupations dont le citoyen (je dis bien citoyen) se fiche comme de sa première chaussette. Mais dira-t-on, pour s’informer il n’y a qu’à zapper sur internet! Pour qui n’a pas que ça à faire, il y a heureusement des revues de presse. Certaines sont très bien faites comme Eurotopics. Celle qui m’est parvenue ce matin privilégiait les réactions à l’élection du nouveau président allemand. Puis donnait diverses nouvelles dont voici quelques exemples:

Fakt – Pologne

Les abus, une arme contre l’Eglise
Dans le cadre de l’actuelle discussion sur les abus sur mineurs commis par des membres du clergé, le prêtre de Cracovie Tadeusz Isakowicz-Zaleski, dans son livre Je ne veux que la vérité, accuse l’Eglise d’être “dirigée par une mafia homosexuelle et des évêques gays”. Le livre peut avoir des conséquences très négatives pour l’Eglise, redoute le recteur du sanctuaire de Sainte-Croix, Henryk Błaszczyk, dans une tribune au journal à sensation conservateur Fakt : “Les thèses inscrites dans le livre d’Isakowicz renforcent l’aversion de beaucoup pour l’Eglise, même si la vérité a généralement un effet purificateur pour l’âme. … L’homosexualité et la pédophilie sont toujours un drame. … L’Eglise ne peut pas l’accepter. Seule une Eglise qui reconnaît qu’il existe en son sein des pêchés et des fautes peut perdurer. Elle perdure en s’occupant de ces thèmes, même s’ils sont douloureux. Je crains toutefois que ceux qui ressentent une aversion ou de la haine pour l’Eglise ne se servent de ce thème comme d’une arme.” (19.03.2012)
Glasove – Bulgarie
Borissov doit reconnaître ses fautes
Les ministres bulgares de l’Economie et de la Santé ont démissionné jeudi soir à la surprise générale. Le Premier ministre Boïko Borissov en a fait des boucs émissaires de sa propre incompétence politique, critique Yavor Dachkov dans le journal en ligne Glasove : “Toute la philosophie dirigeante de Borissov n’obéit qu’à un seul principe : ‘Tout le monde est responsable sauf moi.’ Il se comporte comme si l’Etat lui appartenait. Il fait ce qui lui plaît, sans tenir compte des lois, de quelconques règles ou de l’avis de ses ministres, qu’il traite encore moins bien que son chien Borko. Il a regroupé tous les pouvoirs entre ses mains mais attribue pourtant toujours la faute aux autres pour les échecs de son gouvernement. Il n’est même pas prêt à assumer la responsabilité de ses décisions catastrophiques en matière de personnel. … Je ne sais pas combien de temps encore les gens le tolèreront mais il est plus que temps de lui demander des comptes pour le chaos politique que lui  – et lui seul – entraîne.” (16.03.2012)

15min – Lituanie
La victoire ou la mort pour les politiques lituaniens
La crise gouvernementale se poursuit en Lituanie. La coalition gouvernementale n’est pas parvenue dimanche non plus à résoudre le litige sur les licenciements intervenus dans l’instance de lutte contre la criminalité financière (FNTT). Il ne s’agit malheureusement même plus pour les politiques d’élucider le scandale, déplore le portail d’information 15min : “Ce gouvernement a été mis en place sur la base d’une répartition sans scrupules des mandats, et le litige relatif aux postes de deux responsables de la FNTT va désormais causer sa perte. Mais si une simple dispute relative à la loyauté de deux fonctionnaires vis-à-vis de l’Etat est en mesure de déclencher une telle crise gouvernementale, que vaut donc notre Etat, et que valent donc la grande coalition, la conservatrice Union pour la patrie, et sa notion de l’Etat ? … La question de savoir qui est réellement responsable des fuites [relative à la nationalisation de la banque Snoras] n’intéressait déjà plus personne après une semaine de dispute. Elle a été remplacée par le cri de bataille ‘la victoire ou la mort’.” (19.03.2012)

Evenimentul Zilei – Roumanie
La moldavie sur la voie de l’UE
Le Parlement de la République de Moldavie a élu vendredi au poste de président le juge sans étiquette Nicolae Timofti. Après deux ans et demi, le pays dispose à nouveau d’un dirigeant élu. Le quotidien Evenimentul Zilei attend du candidat sexagénaire de l’Alliance pour l’intégration européenne qu’il honore justement le nom de la coalition gouvernementale  : “Dans un entretien avant les élections, Timofti a déclaré qu’il ferait avancer l’intégration européenne s’il était élu et qu’il soutiendrait les réformes nécessaires en ce sens, notamment dans la justice. Il a en même temps proposé une première visite officielle à Bruxelles pour souligner l’engagement européen de son pays. … Le discours du nouveau président moldave ne plaira pas à Moscou. Le Kremlin voulait pour Chișinău un président qui soutienne le maintien des troupes russes en Transnistrie et garantisse l’autonomie des séparatistes de [la capitale] Tiraspol. … D’un point de vue politique, les élections ont stabilisé la situation. D’un point de vue économique, les difficultés ne font que commencer. Chișinău compte toutefois sur l’aide de Bucarest.” (19.03.2012)

Corriere della Sera – Italie
Justice fantoche en Biélorussie
En dépit des vives protestations de l’étranger, le régime biélorusse a exécuté vendredi les deux responsables présumés des attentats du métro de Minsk. C’est la justice d’un Etat de non-droit, s’indigne le quotidien libéral-conservateur Corriere della Sera : “C’est un système judiciaire fantoche qui prononce des verdicts sur commande dans cet archipel du goulag à trois heures de vol de Rome. … C’est la justice d’un régime qui bafoue les droits fondamentaux et garantit l’ordre social par la terreur. Un régime qui rejette la séparation des pouvoirs propre à l’Etat de droit, qui emprisonne et torture les opposants, et recourt au symbolisme cathartique de la peine de mort pour contenir les pulsions d’une société privée de liberté et réprimée.” (19.03.2012)

Il Sole 24 Ore – Italie
Paul Krugman sur les conséquences néfastes de l’austérité
Les ministres des Finances de l’UE se sont montrés indulgents vis-à-vis du déficit espagnol et ont autorisé Madrid à déclarer un déficit budgétaire de 5,3 pour cent au lieu des 4,4 pour cent initialement convenus. Le prix Nobel d’économie Paul Krugman salue l’UE pour sa décision et explique dans le journal économique Il Sole 24 Ore pourquoi l’austérité est davantage une entrave qu’une solution : “Depuis le début, je considère l’Espagne et non la Grèce comme le symbole de la crise de l’euro. Car en Espagne, la crise n’est pas liée à des bilans falsifiés. L’Espagne révèle l’inconsistance de la politique européenne. Davantage d’austérité ne sert à rien, au contraire. Quand une famille se serre la ceinture, ses membres ne cessent pas le travail. Quand un Etat en phase de dépression économique se serre la ceinture, ont détruit des emplois, ce qui entraîne des répercussions négatives sur le budget de l’Etat en raison du tarissement des recettes fiscales. Les résultats des mesures de rigueur en Europe sont le meilleur exemple de la règle macroéconomique : la moindre coupe budgétaire drastique génère sans exception un recul sensible du PIB. Arrêtons donc de serrer la ceinture, la métaphore ne fonctionne pas.” (19.03.2012)

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Le fol amour d’une aristocrate pour son domestique (Valais, 1827)

(Je dédie cette exquise histoire d’un temps où le Valais n’était pas encore bétonné à mon ami Bernard Crettaz dans l’espoir qu’elle calmera sa colère et lui évitera des dérapages aussi grotesques que celui commis au Téléjournal du 12 mars au soir. GD)

« Mariage de Madame Catherine de Preux, veuve de M. Antoine, lieutenant-colonel au service d’Espagne, avec son domestique Jean Aymo, paysan de la paroisse de Saint-Maurice de Laques».

Cette dame, veuve depuis quelques années, mère de deux fils en bas âge et jouissant d’une fortune pour ce pays assez considérable qu’elle a héritée de M. son père, Jacques de Preux, avait placé toute sa confiance dans ce domestique qui, dit-on, sous le rapport de l’économie rurale la méritait à certains égards. Reconnaissante de ses utiles services, elle passa de la confiance à l’amitié et de l’amitié à l’amour, et le jugea aussi propre à la satisfaire comme mari qu’il la satisfaisait comme économe de sa maison. Le projet de l’épouser étant aussi résolu dans sa tête qu’il était fixe dans son cœur, elle en fit nécessairement part à leurs pasteurs respectifs, les curés de Sierre et de Laques [Walther], par lesquels il parvint à la connaissance de sa noble parenté. Celle-ci trouva qu’elle n’avait pu se résoudre à une telle mésalliance que dans l’aveuglement d’une passion qui ne lui a pas permis de réfléchir sur les suites fâcheuses d’un mariage si disproportionné, aussi peu convenable à la mère qu’à ses enfants. Ils crurent qu’en y mettant une longue opposition, sa passion pour ce paysan se refroidirait et qu’en gagnant du temps on parviendrait à l’en détacher. Mais au contraire, cette opposition loin d’éteindre ce feu le ranima de plus belle, et elle vint en personne à Sion réclamer de l’évêque Zen Ruffinen qu’il ne permît pas plus longtemps qu’on l’empêchât d’user de la liberté que les lois accordent aux veuves de disposer de leur main comme bon leur semble, et se jetant à ses pieds elle le conjura par tout ce qu’il y a de plus sacré qu’il voulût bien, pour l’acquittement de sa conscience et le salut de son âme, autoriser ses pasteurs de l’unir à cet homme à qui ses bons services l’avaient si fortement attachée qu’il ne sortirait jamais de son cœur. L’évêque crut en faire alors assez pour lui rendre justice en ce moment, en lui conseillant de citer ses nobles parents à comparaître devant lui pour faire vider juridiquement leur opposite, et à cet effet il signa le mandat citatoire qui, pour avoir été mal daté, ne fut pas dûment intimé aux parents qui en prirent titre pour décliner cette comparution. Et l’affaire de traîner de plus en plus en longueur. Cette femme, au lieu de revenir à la charge auprès du prélat et sachant qu’il avait enjoint aux deux curés de ne point bénir ce mariage qu’au préalable il n’eût accordé aux époux la dispense des bans, s’imaginant que l’évêque était d’accord avec ses parents pour la jouer, consulta un rusé paysan, ami de son Aymo, qui lui conseilla d’envoyer ledit Aymo à Lucerne [chez le nonce apostolique]se plaindre que les prêtres valaisans lui refusaient injustement d’user de la liberté que les lois accordent aux veuves de se remarier à leur gré.

Le nonce ne crut pas devoir se mêler de ce mariage sans s’être pleinement informé des raisons du refus de la marier qu’on lui faisait en son pays. Sur ce refus de l’internonce qu’ils réputèrent pareillement injuste, les époux ayant ouï dire qu’il suffisait à la validité d’un mariage qu’ils se présentassent accompagnés de quelques témoins à leur curé, le prenant à témoin qu’ils se juraient réciproquement la foi conjugale, consultèrent le curé d’Anniviers Dumoulin qu’ils avaient précédemment employé à rédiger leur supplique à la nonciature et qui leur dit vaguement qu’il avait entendu dire qu’effectivement quelques mariages contractés de la sorte étaient valides. Pour plus grande sûreté Jean Aymo se transporta à Saint-Maurice où il vint consulter le sieur Maret, prieur de l’abbaye, qui passe pour un grand canoniste, lequel leur fit entendre, à ce qu’il paraît, que quoique cette sorte de mariage ne fût pas trop canonique, cependant sur un refus injuste ils pouvaient le tenter et qu’il serait difficile de le casser, puisqu’on tient assez communément que le curé n’est pas ministre de ce sacrement et qu’il n’en est que le principal témoin. Nous verrons un peu plus bas 1 quelle tournure ces deux messieurs ont donnée à leur conseil pour s’en disculper vaille que vaille.

Sur ce, ces époux, peu en peine que leur mariage fût licite pourvu qu’il fût valide, se résolurent un beau matin de se rendre à l’église de Saint-Maurice de Laques accompagnés de quatre paysans pris par eux pour témoins de leur mariage, comme le curé était sur le point de finir sa messe, et là l’interpellant comme il allait donner aux assistants la bénédiction qui la termine, « Monsieur le curé », lui dirent-ils, « nous vous prenons à témoin que moi, Jean Aymo, je te prends pour femme, toi, Marie-Catherine de Preux, et que moi, Marie-Catherine, je te prends pour mari, toi, Jean Aymo ». Le curé stupéfait leur déclara que ce n’était pas là se marier en face de notre sainte mère l’Eglise, et protestant que la bénédiction de la fin de la messe ne devait pas être réputée par eux tenir lieu de la bénédiction nuptiale prescrite par le concile de Trente, il descend de l’autel pour retourner à la sacristie où le suivirent incontinent lesdits époux, le conjurant à genoux de leur donner la bénédiction nuptiale prescrite par le rituel romain. Le curé n’en voulut rien faire et il leur représenta qu’il ne le pourrait que quand il aurait informé l’évêque de ce qui venait de se passer et que le prélat lui aurait donné ses ordres à ce sujet. Et il ajouta que, bien persuadé que leur prétendu mariage célébré d’une manière si insolite était nul, il leur défendait de cohabiter ensemble.

Monseigneur informé par le curé de Laques de cette étrange manière de se marier, sans publication de bans, sans bénédiction nuptiale, récrivit aussitôt au curé de séparer les époux et de leur défendre de nouveau de cohabiter. Puis il le chargea de leur intimer un mandat par lequel il les citait à comparaître à son audience le troisième jour après la date de l’intimation. S’étant rendus à Sion, ils y furent juridiquement examinés. Ils avouèrent le tout ainsi que je l’ai raconté, ajoutant seulement qu’ils avaient cru pouvoir se marier en conscience de la sorte sur ce que leur en avaient dit le curé d’Anniviers et le prieur Maret, et que pour se reconnaître d’un conseil qui favorisait ainsi le dessein qu’ils avaient d’en venir à cette manière de se marier pour se soustraire à l’injuste opposition qu’y formait la parenté de la dame, ils avaient donné un napoléon d’or au curé d’Anniviers et déposé quatre écus neufs sur le bureau du sieur Maret *. L’évêque cita ensuite les quatre témoins qui tous quatre s’excusèrent pareillement d’avoir assisté les époux à leur prétendu mariage sur ce qu’ils leur avaient affirmé que d’après le conseil de prêtres si savants ils pouvaient le contracter de la sorte sans offense de Dieu.

Cependant, comme plusieurs des conseillers de l’évêque tenaient à l’opinion la plus commune, mais non la plus ancienne des deux, que cette sorte de mariages sont à la vérité valides, mais que ceux qui osent les contracter de la sorte doivent être sévèrement punis pour ne s’être pas conformés aux formalités voulues par le concile de Trente, Monseigneur se donna tout le temps d’en délibérer avec quelques autres de ses chanoines de ce qu’il avait à faire en pareille circonstance et dans un cas aussi extraordinaire. Il en fut beaucoup mieux instruit par l’opinion publique que par ses timides conseillers. Car tout ce qu’il y a de personnes notables aux principaux endroits du pays tinrent indubitablement ce mariage pour nul et ne se seraient pas moins scandalisées que l’évêque le laissât impuni que de l’audace de ceux qui l’avaient contracté. Au reste, les prêtres non moins que les « Messieurs » sentirent les conséquences funestes qu’auraient de semblables mariages si on les tolérait et si on ne sévissait sévèrement contre les premiers qui en avaient donné le mauvais exemple. L’évêque ayant appris que tel était aussi le sentiment du Conseil d’Etat tint un consistoire auquel il appela outre son grand vicaire et le curé de Sion, les chanoines de Riedmatten, de Rivaz, Baileys et Gard, pour délibérer avec eux, abstraction faite de la validité ou de la non-validité de ce mariage, sur l’espèce de pénitence canonique à infliger aux coupables.

Par égard pour la noble famille à laquelle appartient l’épouse, on crut la traiter avec beaucoup d’indulgence d’exiger d’eux en réparation du scandale qu’ils avaient donné, qu’ils se rendraient trois dimanches de suite accompagnés de leurs quatre témoins à leur église paroissiale où, se plaçant au milieu de la nef, près de la grille du choeur, à genoux et un cierge allumé à la main, ils en seraient le premier jour publiquement réprimandés par le grand vicaire, et qu’après avoir subi trois fois cette humiliation en esprit de pénitence, leur curé procéderait à la bénédiction nuptiale selon le rituel romain, et de plus continueraient de vivre séparés jusqu’à ce qu’ils eussent été mariés à la catholique.

L’évêque en conséquence porta son décret qu’il chargea le chanoine Briguet, son surveillant au dizain de Sierre, d’intimer aux coupables qui eurent d’abord l’air de s’y vouloir soumettre. Au même temps, comme le grand vicaire faisait une visite au grand bailli [de Sépibus] pour pressentir ce que le Conseil d’Etat pensait de cette étrange affaire et l’interrogeait si l’évêque pouvait compter d’en être assisté au cas que les coupables se refusassent à subir cette pénitence, ce magistrat lui répondit qu’il pouvait s’en tenir assuré, mais que le Conseil d’Etat ignorant si les coupables avaient ou n’avaient pas le droit d’appeler à la nonciature du décret épiscopal, il fallait en remettre l’exécution à l’autre dimanche pour leur laisser les dix jours que les lois accordent aux plaideurs pour appeler des décrets dont ils se prétendent lésés. Le grand vicaire crut devoir suivre ce conseil, sans faire attention que le concile de Trente déclare formellement qu’en toutes causes purement correctionnelles, les coupables seront désormais privés de tout droit d’appel des décrets de leurs évêques. La pénitence fut donc remise à quinzaine.

Sur ces entrefaites, le vendredi qui précéda le premier de ces trois dimanches arrivent à Sion deux ou trois parents de la dame — présent et approuvant M. le chanoine Pierre-Jos. Preux, professeur de théologie au séminaire, l’un d’eux — qui, par l’organe d’un M. de Chastonay, ancien grand châtelain [c.à.d: juge] de son dizain, représentent à Monseigneur et à ses six conseillers que cette pénitence publique tournera au grand déshonneur de ses enfants du premier lit ; que d’ailleurs elle est excusable si non ex tolo, saltem ex tanto, sur ce qu’elle ne s’est permis de se marier de la sorte que d’après le conseil de deux ecclésiastiques notables qui passent pour des plus savants du diocèse, et demandent que les deux époux ne soient mis en pénitence qu’après qu’on aura puni canoniquement les deux prêtres qui les ont si mal conseillés. Aymo de son côté profita de ce délai pour aller à Saint-Maurice concerter avec le sieur Maret les moyens de faire traîner l’affaire en longueur.

 

Monseigneur crut alors nécessaire de citer aussi à comparaître devant lui les deux ecclésiastiques en question. Le sieur Dumoulin, curé d’Anniviers, était aux bains de Loèche pour cause de santé. Interpellé par lettres de déclarer ce qu’il savait de cette affaire et quelle part il y avait prise, il avoua ingénument que c’était lui qui, comme ami de la maison, avait dressé la supplique des époux à l’internonce et qu’interrogé par eux si en se mariant comme ils l’ont fait leur mariage serait valide, il leur avait répondu vaguement qu’il avait lu ou entendu dire que cette sorte de mariages, quoique non licites, étaient pourtant valides. Ensuite, Monseigneur, qui était pour lors aux mayens, manda au sieur Maret qu’il eût à s’y rendre où, interrogé et confronté à Jean Aymo, il avoua avoir été consulté par ledit Aymo, mais nia de lui avoir conseillé de se marier de la sorte et d’avoir reçu de lui aucun argent, et celui-ci rétracta en partie ce dont il l’avait accusé dans son premier interrogatoire.

Il paraît qu’il avait concerté cette manière de se défendre avec son accusateur et qu’il était monté à Sion bien résolu de faire ce que font tous les prévenus de quelque crime : si fecisli, nega, et il demanda qu’on en vînt à la preuve juridique des discours qu’on lui prêtait comme si, lorsqu’un client prend conseil de son avocat, il prend avec lui des témoins des conseils qu’il lui donnera. Mais on n’en demeura pas moins convaincu qu’il leur avait cependant donné à entendre que mariés de la sorte il ne serait plus au pouvoir de personne de les démarier. Or, c’était tout ce que voulaient les époux, peu en souci qu’un tel mariage fût licite pourvu qu’il fût valide. Le curé d’Anniviers, revenu des Bains, revint pareillement sur ses précédents aveux et surtout sur le napoléon qu’il prétendit n’avoir accepté que comme rétribution de la peine qu’il prit de dresser la supplique à la nonciature. L’affaire en était là lorsque le curé de Laques, ayant de fortes raisons de croire que les époux se voyaient souvent et couchaient ensemble et voyant que le public traitait leur cohabitation de concubinage, prit sur soi pour mettre fin à ce nouveau scandale de les marier à la catholique sans avoir consulté l’évêque et sans en avoir obtenu dispense de la publication des bans. Dès lors, l’épouse quitta Sierre et vint joindre son époux à Saint-Maurice [de Laques] où ils vécurent désormais maritalement.

Je ne sais pourquoi l’évêque toléra tous ces manquements qui décèlent dans tous les prêtres qui se mêlèrent de cette affaire que, peu instruits de ce qu’en ordonnent les canons, ils y allaient à tâtons. Je ne sais point non plus pourquoi l’évêque remettait de jour en jour à finir cette affaire. Le public s’imagina que c’était par égard et par complaisance pour la famille Preux que le scandale de ce mariage restait impuni, et il cria au respect humain, bien persuadé que si l’épouse eût été une femme du commun, elle n’en aurait pas été quitte à si bon marché. Cependant il est à croire que Monseigneur s’en occupait aux mayens. Il invita M. l’abbé Fr. de Rivaz de l’y venir joindre. Les deux prélats se concertèrent d’abord sur la manière de faire repentir le prieur Maret [réputé libéral comme le curé d’Anniviers- GD] d’avoir enhardi les époux par sa distinction ambiguë de valide et de non licite à contracter de la sorte. Il comprit ensuite que la non-exécution de son décret compromettait son autorité et il fit comprendre au chanoine Preux, auquel il destinait la direction du séminaire vacante par la retraite de M. le chanoine Lorétan, que lui, évêque, ayant une fois sévi en prélat ferme, ne pouvait reculer sans se compromettre ni laisser impuni un si grand scandale sans intéresser sa conscience. Et ayant appris vraisemblablement d’ailleurs que le Conseil d’Etat, étonné de son inaction, préparait le projet d’une loi contre cette manière de se marier aussi insolite en ce pays que contraire à l’esprit du canon du concile de Trente sur la clandestinité des mariages, qu’il proposerait à la prochaine diète, il se résolut enfin à porter un nouveau décret par lequel il renouvelle tout le dispositif du premier, ne soumettant cependant les époux à l’humiliation d’une pénitence publique qu’un seul dimanche, et descendu des mayens il chargea de l’exécution de ce second décret le chanoine Briguet en sa qualité de surveillant au dizain qu’ils habitent.Quand il l’eut intimé à la dame Preux, elle n’osa pas en appeler, mais elle prétexta une indisposition réelle ou feinte pour en retarder l’exécution. Remise de cette indisposition, elle envoya à l’évêque un témoignage du sieur Monnier, docteur médecin, que se trouvant grosse, il était à craindre qu’une telle humiliation ne nuisît à son fruit et ne l’exposât à faire une fausse couche.

A cette fois l’évêque demeura inflexible et il la fit menacer d’excommunication solennelle si enfin elle ne subissait sa pénitence. Elle eut lieu seulement le 3e dimanche de novembre. Quand le public apprit que l’évêque avait enfin fait justice à l’Eglise du si grand et si dangereux scandale, on applaudit à sa fermeté, mais on trouva que cette justice aurait fait beaucoup plus d’impression sur le peuple fidèle si elle eût été moins tardive et si elle eût suivi de plus près la commission d’un si grave délit.

(Anne-Joseph de Rivaz, Mémoires historiques sur le Valais, Vol. 2, 1827, p.309 sq)

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