Frantz Fanon et les damnés de la terre (I)

Décembre 1961, Frantz Fanon meurt d’une leucémie dans un hôpital américain. Agé de 36 ans, il a juste eu le temps de finir un livre, Les damnés de la terre, dont le retentissement sera considérable. Plus que considérable : déterminant pour toute une génération, la mienne, celle des tiers-mondistes, des anticolonialistes, des pré-soixante-huitards J’avais pile 20 ans.

Ayant lu dans le nouveau cahier Livres du Monde (pas terrible soit dit en passant : après avoir discrédité les critiques en leur faisant faire de la promotion, le journal attire maintenant les écrivains dans le même piège) que les éditions La Découverte allaient réunir en un volume ses œuvre complètes – Peau noire et masques blancs (1952), L’An V de la Révolution algérienne (1959), Les damnés de la terre (1961) – j’ai tendu le bras vers ma bibliothèque pour en extraire Les damnés qui, avec la préface de Sartre, reste pour moi le manifeste emblématique des relations de l’Occidental avec le reste du monde. Pour être juste, je devrais ajouter Portrait du colonisé, précédé du portrait du colonisateur d’Albert Memmi publié en 1957 chez Buchet/Chastel. Mais Fanon plus politique, plus engagé, parlait plus directement au jeune homme avide d’action que j’étais.

Mon volume acheté 14 francs 50 le 23 mars 1962 à la librairie Rieben à Lausanne est bien sûr marqué par son demi-siècle d’existence. Sa couverture un peu déglinguée tient avec un mauvais scotch, mais enfin elle tient. Au dos, une demi-douzaine d’extraits de critiques de journalistes ayant lu les épreuves sont censées allécher le chaland. Cela va de « C’est un livre atroce. » de François Mauriac dans Paris-Match à « Au risque de scandaliser, je ne peux m’empêcher de sentir passer dans le texte de Fanon un souffle de justice évangélique. » d’Hervé Bourges dans Témoignage Chrétien. En passant par le (déjà !) habituel oracle de Jean Daniel qui, dans L’Express, claironnait : « Frantz Fanon aura réussi avant de mourir à réaliser le rêve de sa vie : donner une voix révolutionnaire au tiers-monde. On peut prédire aux « damnés de la terre » le destin  des grandes pages de Lénine sur l’Etat et la Révolution. » A l’époque j’aimais bien Jean Daniel, j’avais un faible pour Lénine dont j’avais acheté les Œuvres complètes en trente ou quarante volumes (toujours chez Rieben) et j’allais m’enthousiasmer pour Frantz Fanon.

Je l’ai dit la radicalité de la pensée de Fanon était impressionnante. Elle me servit (et me sert encore) de boussole pour me diriger dans les méandres détonants (voir aujourd’hui la Syrie et la Libye) des relations entre Euraméricains et pays tiers. Mais au moment d’entrer dans la librairie de mon copain, je n’en savais rien. Ce qui m’attirait, c’était la préface de Sartre. Les préfaces de Sartre ! Quelle volupté ! Voyez :

Il n’y a pas si longtemps, la terre comptait deux milliards d’habitants, soit cinq cent millions d’hommes et un milliard cinq cents millions d’indigènes. Les premiers disposaient du Verbe, les autres l’empruntaient. Entre ceux-là et ceux-ci, des roitelets vendus, des féodaux, une fausse bourgeoisie forgée de toute pièce servaient d’intermédiaires. Aux colonies la vérité se montrait nue ; les « métropoles » la préféraient vêtue ; il fallait que l’indigène les aimât. Comme des mères en quelques sortes…

(A suivre)

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A propos gerarddelaloye

Journaliste et historien, vit entre la Suisse romande et la Transylvanie. Dernier ouvrage publié: "Les douanes de l'âme et autres chroniques roumaines", Ed. L'Aire (Vevey CH), 2016, 130 p.
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