Vive l’école!

Publié le 30 août 1996 dans Le Nouveau Quotidien, l’article qui suit est toujours  d’une brûlante actualité au moment où commence une nouvelle année scolaire. Quinze ans et plusieurs réformes plus tard, il ne me semble pas avoir perdu de son acuité, même si certains traits sont plus discutables que d’autres.

Pourquoi nous entêtons-nous à priver nos enfants du plaisir d’étudier?

Les pesanteurs de la société sont tout à fait surprenantes. Prenez l’école: personne n’en est satisfait, tout le monde y passe ou y a passé, elle pèse en permanence du poids de ses incohérences sur une forte majorité de la population et pourtant, à la fin août, chaque année, elle reprend sa place au cœur de nos vies et de nos préoccupations. Tranquillement, sans faire de vagues, car personne n’aurait la malice de prendre pour des vagues les quelques débats dont les médias se font l’écho. Telle réforme n’a pas abouti? Qu’à cela ne tienne, on fera mieux l’année prochaine. Des enseignants restent sur la touche? Cela ne durera pas, le baby-boom remplira bientôt les classes. Les diversités cantonales sont toujours aussi flagrantes? Qu’importe, la coordination romande est en marche depuis trente ans et rien ne l’arrêtera.

En attendant, les enfants languissent, les parents s’engueulent et les profs dépriment, pour le plus grand bonheur des psychiatres qui voient ainsi leur clientèle se renouveler dès les premiers frimas. Ceux qui ont réfléchi à la question s’accordent pour estimer que ça ne va pas, mais rien ne change. Avant la guerre déjà, les Rougemont, Ramuz et autres Gilliard ont publié des analyses bien senties. Etonnant masochisme que seuls le poids d’une institution et le conservatisme propre à toute organisation sociale peuvent expliquer sinon justifier.

L’école est inadaptée à notre monde? Comment pourrait-il en être autrement puisqu’elle a été pensée pour une société en voie d’industrialisation et que, depuis, elle n’a guère évolué, sauf sur des détails. Je peux en témoigner pour avoir enseigné pendant trente ans: les seules réformes dignes de ce nom qu’il m’ait été donné de vivre ont été, dans les années 60, la généralisation de la mixité des classes et l’introduction de la gratuité des études secondaires. Le reste – classes à niveaux, maths modernes ou français rénové, prétendue abolition des devoirs à domicile ou pseudo-suppression des notes – n’a jamais pu ne serait-ce qu’ébrécher le système tant il est résistant. Par contre, ces réformettes ont permis aux spécialistes de la pédagogie de se gargariser de leurs succès et aux hommes politiques de convertir en capital électoral des replâtrages cosmétiques.

L’école moderne a été inventée à la fin du XIXe siècle, dans le sillage de la loi contre le travail des enfants adoptée en 1874, pour enrégimenter les bataillons de jeunes laissés sur le trottoir par le formidable développement urbain. Calquée sur le fonctionnement de l’usine, usine elle-même modelée par le militarisme prussien, l’école moderne en a adopté les principes fondamentaux: discipline, hiérarchie, isolement de la société.

Si le souffle de Mai 68 a (un peu) malmené la discipline et contraint à la discrétion un autoritarisme voyant, la hiérarchie, elle, est intacte. Dans un Etat comme le canton de Genève qui ne compte pourtant pas parmi les plus autoritaires, les paliers hiérarchiques séparant un élève du cycle de la cheffe du Département approchent la dizaine: qu’est-ce qu’il y a comme caporaux, adjudants, capitaines et autres colonels avant d’arriver à la générale!

L’isolement physique de l’école dans la cité est encore plus stupéfiant: dans des quartiers et des bourgades où les équipements sociaux font cruellement défaut, l’école est soigneusement tenue à l’écart de toute activité autre que scolaire: un cerbère en ouvre les portes quelques minutes avant le début des classes et les ferme dès que les derniers élèves sont censés avoir quitté les lieux; l’accès aux cours de récréation est strictement réglementé et l’on en arrive à ce paradoxe indécent: des espaces coûteux et prisés puisque situés au cœur des agglomérations sont utilisés deux fois quinze minutes par jour pendant neuf mois. Le reste du temps, plutôt que de faire le bonheur des enfants, ils sont réservés aux moineaux qui ont eux le privilège de pouvoir choisir en toute liberté les pelouses plutôt que le macadam… Imaginons le parti que pourrait tirer de ces espaces morts une municipalité qui aurait l’audace de remplacer les concierges par des éducateurs-animateurs et qui ferait du bâtiment et de ses terrains non le temple défendu du savoir, mais tout bonnement une maison de la jeunesse propre aux jeux comme à l’étude.

A cet isolement dans l’espace fait écho l’isolement dans le temps. Chaque année qui passe accentue un peu plus le décalage entre la volonté d’autrefois et la réalité d’aujourd’hui.

Notre système scolaire date d’une époque où la population n’avait accès à la culture que par transmission orale. Pour combattre l’ignorance et suivre avec le développement scientifique et technique, on conçut une école obligatoire chargée d’apprendre à chacun à écrire, à lire, à compter et à s’exprimer avec de surcroît un minimum de culture générale. Or les structures et les contenus scolaires mis en place à cette époque n’ont pratiquement pas varié.

Ainsi, les grilles horaires et les branches enseignées sont les mêmes à de rares exceptions près – l’irruption récente de l’informatique par exemple. Mais il y a un siècle, quand l’employé ou l’ouvrier travaillait soixante heures ou plus par semaine à la lumière du gaz ou de la chandelle, un adolescent avait droit à ses 32/33 heures de cours hebdomadaires auxquelles s’ajoutaient une bonne quinzaine d’heures de devoirs à domicile. Il était mieux loti que ses parents, la société lui reconnaissant le droit à quelques loisirs supplémentaires. Aujourd’hui, le temps de travail des adultes s’est réduit d’un tiers, mais celui des enfants scolarisés est resté stable: ce sont les parents qui ont le temps de s’amuser!

J’exagère? Pas du tout: une jeune fille fraîchement entrée dans un gymnase lausannois vient de me montrer son horaire: 33 heures hebdomadaires! «Mais j’ai de la chance, me confie-t-elle en souriant, je suis dans un collège à horaire continu et je finis au maximum à 16 heures!» Une telle chance me laisse bouche bée: que serait-ce sans horaire continu! D’autant que sa journée scolaire est loin d’être terminée et que les devoirs l’attendent.

Par ailleurs, comme toujours, cette grille horaire est une espèce de patchwork où les enseignements s’entremêlent au mépris de toute préoccupation pédagogique: un jour elle a droit à deux heures de gymnastique le matin, mais à deux heures d’histoire en fin d’après-midi, le lendemain sa journée se terminera par une leçon d’allemand précédée par les deux heures de français traditionnellement réservées à la dissertation. Ce salmigondis programmatique est un scandale! On touche là le point critique où toute morale pédagogique se heurte à un mur infranchissable: le bureau des horaires chargé de faire tenir dans le même panier tant de périodes d’enseignement, tant de disciplines, tant d’élèves et tant de profs. La responsabilité de cet impératif bureaucratique relève de toutes les parties concernées: les politiques ne font rien pour l’éliminer, les enseignants ne se mobilisent pas pour le contrer et les parents l’acceptent sans broncher.

Cette situation met en évidence un autre paradoxe de l’institution: l’école se paie des offices de recherche en pédagogie capables de vous calculer à la seconde près la capacité de concentration d’un enfant à tel moment de la journée, mais les conclusions de leurs recherches ne sont pas prises en compte.

Le bon sens suggère des solutions qui hérissent tout le monde, sauf les élèves : supprimer un certain nombre d’enseignements superflus et réduire la dotation en heures des branches retenues indispensables. Même en admettant que les élèves doivent absolument passer leurs journées entières à l’école parce que cette coutume fait partie des mœurs helvétiques au même titre que la neutralité ou l’amour de la propreté, il est tout à fait possible, sans faire de révolution mais juste en bousculant quelques habitudes, de regrouper le matin les branches que l’on doit pratiquer l’esprit frais et dispos et de réserver les après-midi aux enseignements en laboratoire et aux activités culturelles ou sportives.

Une autre constatation s’impose: à force de développer et d’accumuler des connaissances dans tous les domaines, la société sécrète le besoin quasi instinctif de vouloir les faire partager à tous. Et, bien sûr, l’école est tenue pour responsable de la divulgation de ces connaissances, ce qui entraîne la fameuse surcharge des programmes scolaires. Mais, autre paradoxe dont on peut se demander jusqu’à quand il va durer, l’école n’a toujours pas intégré dans ses programmes le poids des connaissances acquises par les élèves en dehors de l’institution. On continue de pratiquer l’enseignement comme à l’époque où le gosse rentrait chez lui et confrontait ses connaissances toutes fraîches à des parents ignorants parlant encore patois. En quoi le déferlement culturel télévisé (moins négatif que ne le prétendent les grincheux) consommé des heures durant, tous les jours, par la grande majorité des jeunes, a-t-il influencé les contenus de l’enseignement? Poser la question, c’est y répondre. Et il n’est pas interdit d’étendre le raisonnement à l’informatique qui, au lieu d’ouvrir des horizons nouveaux, est le plus souvent enseignée comme naguère la dactylographie dans les écoles de commerce.

L’école a toujours été le reflet de la société. Aujourd’hui, elle est en porte à faux parce que l’évolution récente a été d’une rapidité vertigineuse. Les élèves ne sont plus les sujets dociles des maîtres et des parents. La société de consommation leur a donné une autonomie telle que malgré leur jeunesse et leur immaturité, ils sont devenus partie prenante à part entière de la société. Ils consomment, ils voyagent, ils gèrent des comptes bancaires, ils ont les yeux largement ouverts sur les modes et les cultures, ils se meuvent dans le dédale de la société contemporaine avec une agilité qui laisse les vieux pantois.

Les institutions éprouvent de la difficulté à épouser le mouvement social. L’heure étant à l’angoisse, les élèves comme leurs parents courent après les bonnes notes. Pour avoir un travail, pour le conserver. Le Nouveau Quotidien s’est fait l’écho vendredi dernier d’une étude internationale selon laquelle les écoliers suisses sont les champions européens de la prise de somnifères. Au début des années 80 déjà, lorsque le chômage commençait à planer sur l’Europe, les enseignants ont perçu dans leurs classes l’apparition d’une sourde inquiétude qui se traduisait chez l’enfant par une tendance à travailler plus et par une exigence plus forte de discipline. Ce recours pathétique à l’ordre et au travail nie la qualité essentielle, vitale, de l’enfance et de la jeunesse, la recherche du plaisir qui seul permet de jeter les bases d’une personnalité appelée à s’épanouir l’âge adulte venu. Or il y a longtemps que l’école ne dispense plus de plaisir et que, face au tableau noir, l’élève ne connaît que l’ennui.

 

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A propos gerarddelaloye

Journaliste et historien, vit entre la Suisse romande et la Transylvanie. Dernier ouvrage publié: "Les douanes de l'âme et autres chroniques roumaines", Ed. L'Aire (Vevey CH), 2016, 130 p.
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