Vous habitez à Staline ? Moi aussi !

On a de la peine à imaginer ce qu’ont pu être pour les personnes concernées les conséquences d’une des applications les plus saugrenues du culte de la personnalité dans l’empire soviétique avant et après la seconde guerre mondiale. Je veux parler des habitants des 19 villes qui, pour une période plus ou moins longue, ont été appelées Staline. Ainsi un Roumain et un Bulgare se rencontrant au début des années 1950 sur une plage de la mer Noire auraient très bien (à condition d’avoir pu passer la frontière !) pu avoir cet échange loufoque : Vous habitez à Staline ? Moi aussi ! L’un venant de Braşov, cité médiévale de Transylvanie, l’autre de Varna, grand port bulgare, distants de plusieurs centaines de kilomètres.

C’est la rédaction d’Astra, une revue d’histoire locale basée à Braşov, qui a eu l’idée de consacrer un numéro spécial aux villes ayant porté le nom du dictateur soviétique. Eux-mêmes sont probablement nés staliniens, ou stalinistes, ou stalinians, allez savoir ! Pas facile de savoir, comme le remarque le journaliste. En effet, au cours des premières années de la dictature roumaine, ce sont quelque 12 000 toponymes (de localités, rues, usines, etc.) qui ont été baptisés du nom des grands penseurs communistes, de Marx à Lénine, d’Engels à Staline.

Mais le morceau de choix fut sans conteste Braşov, baptisée Ville Staline (Oraşul Stalin) par décret du 22 août 1950. Du coup, les habitants durent faire modifier tous leurs papiers officiels (carte d’identité, diplômes, permis divers, etc.). Quand on connaît l’entregent et la serviabilité des employés de bureau, cela dut représenter une sacrée galère. Et beaucoup de petits bakchichs au passage ! Mais le journaliste s’interroge : pourquoi les staliniens (les vrais, ceux du Bureau politique) ont-ils, eux les athées militants, choisi Braşov plutôt que Saint-Georges, une ville sise à 30 km ?

La réponse n’est pas documentée, mais c’est selon toute probabilité pour humilier les Allemands de Roumanie (700 000 personnes à l’époque) qui avaient soutenu la funeste épopée nazie. Et certainement aussi pour amener à résipiscence la population locale qui en 1950 soutenait encore des maquis anticommunistes. (Braşov fut la seule ville de Roumanie à se révolter contre Ceauşescu en novembre 1987). Fondée en 1211 par des chevaliers teutoniques appelés par le roi de Hongrie, cette riche ville marchande fut du moyen âge jusqu’au XIXe siècle une riche cité allemande dirigée, comme les villes suisses, par des corporations bourgeoises.

Si le culte de la personnalité fut officiellement condamné par les dirigeants soviétiques en 1956, il fallut beaucoup de temps pour déstaliniser et effacer cette ridicule déviance toponymique. Staline redevint Braşov le 24 décembre 1960. Entre temps elle avait été choyée par le régime qui en faisait sa vitrine industrielle et sa population avait presque doublé.

Cette passion authentiquement stalinienne pour Staline commença très tôt après la révolution bolchévique. En 1925 déjà, Tsaritsyne, une ville forteresse sur la Volga fondée à la fin du seizième siècle, devint Stalingrad parce que le camarade du même nom y avait vigoureusement défendu la révolution contre les brigands blancs. En 1961 quand il s’est agi d’oublier le camarade elle ne retrouva pas son ancien nom inspiré par une rivière proche qui n’a rien à voir avec les tsars, mais tomba dans les bras de la Volga. Quand je l’ai visitée il y a un quart de siècle Volgograd s’était complètement remise de la guerre et de sa bataille. J’y ai mangé mes premiers raviolis russes privatisés sur un bateau ancré dans le fleuve.

Sans parler de l’Union soviétique où toutes les républiques eurent une Ville Staline, tous les pays satellites (comme on disait) eurent les leurs. J’ai déjà cité Varna qui fut une des premières à reprendre son ancien nom en octobre 1956. En Pologne, c’est Katowice qui devint Stalinogród jusqu’en 1956 aussi. La RDA eut sa Stalinstadt (Eisenhüttenstadt), la Hongrie sa Sztálinváros (Dunaújvaros) et l’Albanie Qyteti Stalin (Kuçovë). De quoi faire tourner la tête ! Mais pour revenir à la Roumanie, ces excès politiques ne sont rien par rapport aux excès historiques toujours en vigueur. Ainsi les Américains ont construit et perfectionnent chaque jour une très grande base militaire pas loin de la mer dans une localité appelée Mihail Kogălniceanu, du nom d’un historien héros de l’indépendance. Or il y a huit localités portant ce nom-là dans le pays. De quoi désorienter les GPS.

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A propos gerarddelaloye

Journaliste et historien, vit entre la Suisse romande et la Transylvanie. Dernier ouvrage publié: "Les douanes de l'âme et autres chroniques roumaines", Ed. L'Aire (Vevey CH), 2016, 130 p.
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Un commentaire pour Vous habitez à Staline ? Moi aussi !

  1. Marcel Alin Mosoiu dit :

    J’espere que bientot on se reverra dans cette ville – riche en histoire – dont le destin voulu qu’elle s’eloigne pour un temps de sa vocation d’avant poste de l’occident et se devie de sa voie commerciale, plus tard industrielle et de ville de villigeature pour etre transformee en fourmillere proletaire et l’un des endroits ou le totalitarisme communiste a exerce avec morbite sa force destructice non seulment contre les allemands qui l’habitaient mais aussi contre la societe roumaine, Alin

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