Frantz Fanon et les damnés de la terre (II)

En ce début de XXIe siècle où l’Europe est travaillée en profondeur par des vagues migratoires mettant (pour certains seulement) en cause ses repères identitaires, la Roumanie, réserve faite de la question rom qui nécessite une analyse particulière, est restée un bastion blanc. Je n’ai jamais vu un Noir dans le village où je me suis posé et à Bucarest même la chose est rarissime. Aussi m’a-t-il fallu pas mal de temps dans le train prétendument express (six heures pour relier Sibiu à Bucarest distantes de 270 km) pour repérer l’anomalie qui perturbait très légèrement ma lecture du premier livre de Frantz Fanon, Peau noire et masques blancs, (Seuil, 1952). Ce n’était que le va-et-vient d’un des rares voyageurs (les gens préfèrent les bus, plus rapides et moins chers) installés dans le wagon, un grand gaillard barbu, chevelu et noir de peau. Suisse je le remarquais d’autant moins que je lisais un livre sur les Noirs, mais mes voisins roumains oui. J’aime ces coïncidences singulières qui prolongent de manière inattendue une réflexion.

Peau noire et masques blancs est l’essai brillantissime qu’un jeune psychiatre martiniquais âgé de 27 ans consacre à sa condition de Noir dans la France d’après-guerre. Au début des années 50, la question noire est avec la paix et la décolonisation un des grands sujets de débats intellectuels. En France, les Africains avaient espéré que la victoire sur le nazisme conduirait à une amélioration de leur sort. La réponse de Paris se fit à coups de triques et de mitrailleuses faisant des milliers de morts à Sétif (1945) et à Madagascar (1947). Sans parler de la guerre en Indochine. Mais la répression ne peut arrêter le mouvement anticolonialiste qui dispose depuis les années 30 de quelques grands défenseurs, Aimé Césaire et Léopold Sédar Senghor en tête, les premiers à avoir donné à la négritude ses lettres de noblesse comme affirmation de la possibilité d’une culture noire authentique. Elève de Césaire au lycée de Fort-de-France, Fanon étudie la médecine et la psychologie à Lyon où il suit aussi les cours de philo de Maurice Merleau-Ponty. Séduit par la philosophie de Sartre, notamment par ses Réflexions sur la question juive (1946), il développe dans son essai une approche psychologique et analytique de la négritude.

Pour ce faire, il prend entre autres le contrepied de Psychologie de la colonisation (Seuil, 1950) ouvrage publié par Octave Mannoni, un intellectuel anticolonialiste connu, qui tirait les conséquences de séjours prolongés comme enseignant en Martinique et à Madagascar. Leurs divergences portent sur de nombreux points d’analyse psychologique. Fanon refuse de penser que le colonisé souffre d’un complexe d’infériorité inné qui appellerait en quelque sorte la colonisation. Il estime aussi que le racisme pourrait se nuancer alors qu’il est un tout que l’on ne saurait moduler. On ne peut être plus ou moins raciste. Une société est raciste ou ne l’est pas. (En ce sens, pour revenir à l’actualité, le comportement européen en général et roumain en particulier envers les Roms est totalement raciste et attend son Fanon pour être mis en évidence.)

A le relire aujourd’hui, l’essai de Fanon interpelle autant qu’il y a cinquante ans, même si la condition noire s’est un peu améliorée (oh, Obama !). Le simple énoncé des chapitres montre que chacun des points touchés est encore sensible : 1) le Noir et le langage, 2) La femme de couleur et le Blanc, 3) L’homme de couleur et la Blanche, 4)  Du prétendu complexe de dépendance du colonisé, 5) L’expérience vécue du Noir, 6) Le Nègre et la psychopathologie, 7) Le Nègre et la reconnaissance. C’est assez dire qu’une réédition sera accueillie avec intérêt. Surtout que nous avons au cours de ces dernières années ajouté un troisième degré à la négritude comme condition : le Black est venu s’ajouter au Nègre et au Noir.

(A suivre)

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A propos gerarddelaloye

Journaliste et historien, vit entre la Suisse romande et la Transylvanie. Dernier ouvrage publié: "Les douanes de l'âme et autres chroniques roumaines", Ed. L'Aire (Vevey CH), 2016, 130 p.
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