La Suisse de Dora d’Istria

En février dernier, rendant compte dans L’Hebdo de la parution du dernier livre de Robert Darnton (Apologie du livre. Demain, aujourd’hui, hier. Trad. Jean-François Sené, Paris, 2010), j’eus envie de voir de plus près en quoi consistait la numérisation des livres par Google Books. Cela m’a permis de constater que la plupart des titres numérisés souffrent de défauts imposés par la rapidité de la saisie et l’absence de relecture : pages floues ou carrément sautées sont monnaie courante. Le système n’est donc par bon pour la conservation des ouvrages. Mais quel bonheur de lire des ouvrages anciens à distance (dans mon cas à 2000 km de la bibliothèque de Lausanne) et sans passer par la consultation surveillée imposée pour les vieux livres.

C’est ainsi que j’ai découvert l’œuvre de la comtesse Dora d’Istria dont le nom a aujourd’hui été oblitéré par le temps. Les quatre volumes de La Suisse allemande et l’ascension du Mönch terminés à Lugano en 1856 sont passionnants par leur fraîcheur. Cette aristocrate roumaine est étonnante, de grande culture et d’une belle intelligence historique, écrivant sans cesse en faisant des comparaisons avec d’autres sociétés. Une comparatiste avant l’heure, dotée d’une curiosité sans pareille.

Elle commence son voyage en Suisse par un long chapitre consacré à la condamnation de Jean Huss lors du concile de Constance. Elle poursuit par un bon résumé de l’histoire suisse jusqu’à la révolution, puis enchaîne avec un chapitre remarquable et approfondi sur les grands historiens suisses, Jean de Muller et Heinrich Zschokke, avant de s’arrêter sur les chevaliers teutoniques et leur commanderie de l’île Meinau sur lac de Constance. Magnifique ! Je ne savais pas que les chevaliers teutoniques, fondateurs de Kronstadt (Braşov), s’étaient aussi installés aux portes de la Suisse.

Dans le deuxième volume, la duchesse commence par consacrer une centaine de pages enthousiastes à Zwingli qu’elle porte aux nues parce que des réformateurs allemands il fut le seul à mettre en évidence l’essence démocratique du christianisme. Puis elle enchaîne sur le mouvement littéraire zurichois au 18e siècle pour s’attarder ensuite sur les personnalités de Lavater, Pestalozzi, Escher de la Linth, et l’hégélien de gauche Strauss (auteur d’une Vie de Jésus qui fit scandale en son temps) qui fut, m’apprend-elle, professeur de théologie à l’Université de Zurich.

Revenant à des digressions historiques, elle ne manque pas de signaler (p. 259) le nicodémisme de quelques familles schwitzoises cause d’une guerre de religion au milieu du 17e siècle. Ce nicodémisme (attitude religieuse de qui joue au catholique le jour et à l’insu du monde se comporte en protestant) m’a donné du fil à retordre il y a quelques années quand j’essayais de comprendre le comportement des protestants valaisans aux 16e et 17e siècles.

Poursuivant son voyage en Suisse, elle arrive enfin au pied des Alpes du côté du Righi. Soudain elle entend (p.313) le son d’un piano et la voix d’une femme qui chante « les strophes sublimes de l’hymne des anges dans La Création de Haydn », air que pour ma part j’entendrais (sans faire l’ascension du Mönch !) le 23 septembre prochain dans le cadre du Festival Enescu. Quelques pas plus loin, la comtesse cite bien sûr le poème Les Alpes d’Albert de Haller. Le volume s’achève sur la saga de Guillaume Tell qui nous renvoie en plein moyen âge alors que nous commencions à prendre goût aux temps modernes.

Dora d’Istria commence le troisième volume par une l’évocation du Sonderbund la dernière guerre civile helvétique (avec un hommage appuyé au général Dufour qui, effectivement, n’avait rien d’un sabreur). Au moment de quitter Lucerne, elle se lance dans un exposé sur les religions du pays avec une longue digression sur le judaïsme chose peu fréquente dans l’histoire de la Suisse. Elle n’oublie pas au passage les religieuses protestantes (p 162 sq. les diaconesses de Saint-Loup à La Sarraz dans le canton de Vaud). Arrivée à Berne, elle s’arrête en particulier sur Jeremias Gotthelf avant d’enchaîner sur les utopistes et les communistes (Becker, Weitling…) en s’appuyant sur Amédée Hennequin, Etudes sur l’anarchie… Le communisme et la jeune Allemagne, Paris, 1850. Retour et longue présentation d’Albert de Haller et de son œuvre (elle m’apprend qu’il a aussi écrit sur la politique !), elle le traite de conservateur. « A Göttingen, il se mesura avec La Mettrie qui méritait peu l’honneur d’avoir un tel adversaire » (p. 310) Le jugement est sévère pour La Mettrie qui se contenta de mettre en fureur le savant bernois en lui dédiant son Homme-Machine. Il est probable que la comtesse fut effarouchée par les œuvres érotiques de La Mettrie, ce matérialiste impénitent auquel je consacrai mon mémoire de licence en philosophie il y a bien longtemps. Le volume se termine avec le récit des malheurs de l’avoyer Steiger et Rodolphe d’Erlach lors de l’invasion révolutionnaire française.

Dans le quatrième volume, abordant les Alpes, prise d’un coup de nostalgie (le fameux « dor » des Roumains), elle intercale le « Récit de la Roumaine Daïna », texte qui n’a rien à voir avec le contexte : « Je suivais cette jeune femme dont la mélancolie me parut ne pouvoir être comparée à aucune des tristesses ont j’avais été le témoin jusqu’alors. Son exaltation m’apprenait assez que cette mélancolie était incurable, et qu’elle avait, pour ainsi dire tué l’âme avant le corps… » (p.29) Le temps de quitter Daïna , héritière d’une maison illustre, perdue loin de son pays, dont le nom renvoie aux « doina », mélopées tristes du folklore roumain, nous nous retrouvons en plein moyen âge suisse.

Les transitions sont abruptes, mais le récit coule, déploie ses charmes. Elle signale au passage le Pfaffenbrief de 1370 qui subordonnait le clergé au pouvoir civil (signe avant-coureur de la Réforme à venir) et donne en exemple l’histoire des moines d’Interlaken qui eurent la mauvaise idée de résister aux patriciens bernois. Ensuite, bravement, Madame la comtesse d’Istria engage des guides pour grimper sur le Mönch à 4107 m d’altitude et en faire un récit exaltant.

Hélas pour elle, la peu romantique Wikipédia m’apprend qu’il en alla différemment, que notre dame fit l’ascension d’un autre sommet et que le Moine ne fut vaincu qu’en 1857 soit deux ans après son prétendu passage. Peu importe ! N’est-ce pas l’intention qui compte ? Et le récit qui s’ensuivit ?

Issue d’une grande famille princière roumaine, Dora d’Istria (1828-1888), née Elena Ghica, devint duchesse en Russie par son mariage. Peu désireuse de vivre dans un climat aussi froid et dans un empire aussi autoritaire, elle consacra ses belles années à l’étude et aux voyages, vivant le plus souvent à Paris, en Suisse ou près de Florence. Auteur à succès d’une œuvre considérable, elle pratique un libéralisme quarante-huitard de bon aloi. Avec des pointes devenues amusantes avec le recul comme son antipapisme des plus primaires mais revigorant. Orthodoxe peu pratiquante, ses sympathies pour la Réforme sont surtout antiromaines, sur un fond d’aspiration démocratique. Au milieu du 18e siècle, les récits de voyage étaient à la mode et le plus souvent très convenus. Pas les siens, tout à fait remarquables pour leurs qualités comparatistes, mais ils souffrent d’un grand désordre dans leur composition, la succession des chapitres n’ayant ni queue ni tête.

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A propos gerarddelaloye

Journaliste et historien, vit entre la Suisse romande et la Transylvanie. Dernier ouvrage publié: "Les douanes de l'âme et autres chroniques roumaines", Ed. L'Aire (Vevey CH), 2016, 130 p.
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