Christoph Blocher, le récupérateur de mythes

La Suisse s’apprête à voter dans un peu plus de deux semaines pour renouveler les deux chambres de son Parlement. A quelques minimes déplacements de voix près, on n’attend pas de grands bouleversements dans les rapports de force politiques. A une exception près toutefois que j’ai déjà signalée l’autre jour, le défi revanchard qu’a lancé l’ancien conseiller fédéral Blocher en misant sur le dépassement du 30% des voix pour son parti et son élection au conseil des États (Chambre haute). Pour gagner son pari il a poussé son parti dans une campagne d’une rare démagogie contre les immigrés. Utilisée politiquement dans un sens ultra-conservateur cette démagogie cherche toujours à s’appuyer sur l’histoire. En la travestissant, en la sortant de son contexte, en l’instrumentalisant. Chez Blocher, c’est une veille rengaine. Ce fut le cas, en août 2001, avec le sponsoring de la production du « Devin du Village » l’opéra de Rousseau monté sur l’Ile Saint-Pierre. N’est-il pas étonnant de voir un politicien xénophobe annexer à sa cause le malheureux Jean-Jacques? Pauvre Rousseau, il ne lui manquait que Blocher! Comme si la Suisse n’avait déjà pas suffisamment piétiné le prophète du progrès et des lumières en brûlant ses livres, en le chassant d’un pays qu’il aimait, d’une nature qu’il chanta, d’un lac de Bienne qui l’émut au point de lui inspirer la création d’un néologisme, «romantique», qui connut la fortune que l’on sait.

Christoph Blocher n’est pas un romantique. Mais il aime Rousseau. Il fait représenter son opéra. Cet intérêt pour le citoyen de Genève peut s’expliquer : en prônant la souveraineté de la nation, Rousseau fut le précurseur du mouvement nationalitaire qui allait enflammer les intellectuels de la génération qui le suivit avant de dresser entre les peuples ces frontières dont le chef du DFJP vanta l’utilité dans un discours retentissant, le 8 mai dernier. Un mouvement qui prit naissance en Suisse avant de conquérir l’Europe.

Dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, de Genève à Bâle et Zurich, savants, écrivains et poètes entraînent la vie intellectuelle dans un véritable tourbillon créateur qui compte parmi les plus riches de notre histoire. Mais leur créativité se heurte au chaos institutionnel qui domine alors le Corps helvétique. Au-delà de leur appartenance cantonale ou citadine, ils rêvent d’un Etat qui prendrait place dans le concert des nations européennes.

En mai 1761, une poignée de ces grands hommes réunis aux eaux de Schinznach décident de fonder une Société Helvétique appelée à devenir «une diète de l’amitié et du patriotisme» réunissant chaque année des représentants de tous les cantons. Pendant une quarantaine d’années, des personnalités diverses du monde de la politique, des lettres et des sciences se rencontrent à Schinznach pour échanger leurs vues et proposer des réformes. L’enjeu ? La modernisation de la Suisse, la refondation de l’Etat, la mobilisation des énergies novatrices. Pour galvaniser ces forces nouvelles, on célèbre les héros du passé.

A Londres où il est exilé, Füssli peint un étonnant « Serment du Rütli » en 1779. Six ans plus tard, Curiger achève la statue de Guillaume Tell dressée aujourd’hui à Burglen. Mais, surtout, l’historien <a href="« >Johannes von Müller écrit l’histoire mythique et légendaire d’un peuple, les Suisses, dont l’existence n’avait été jusqu’alors que mercenaire. Les réussites littéraires ou artistiques de ces patriotes de la première heure ne cachent toutefois pas les échecs subis dans les domaines de l’éducation, de l’armée ou des améliorations foncières. Seul l’avènement de la République Helvétique, en 1798, leur permettra de relancer brièvement leurs rêves.

Ces helvétistes du XVIIIe siècle utilisent le patriotisme pour remodeler un Etat qui n’est alors qu’une mosaïque de fiefs confisqués par des oligarques prêts à tout pour défendre leurs intérêts. Lors de la chute de Berne en 1798, les soldats bernois montreront la haine que leur inspirent leurs dirigeants en fusillant leurs officiers. Il est clair que ce nationalisme-là n’a rien de conservateur ni de blochérien. Couvant sous la cendre pendant un demi-siècle, il débouchera sur la guerre civile de 1847 qui donnera, pour cinquante ans, la totalité du pouvoir aux réformateurs radicaux.

Mais, à la longue, le pouvoir use, les réformes créent des poches de résistance ou des insatisfactions, le monde change. Repus, les gouvernants se sclérosent. Pire, ils ne pensent plus. A la fin du XIXe siècle, la domination radicale est contestée. Sur sa gauche par le mouvement socialiste. Sur sa droite par la réaffirmation du conservatisme catholique qui revient au gouvernement. Et, surtout, par la résurgence corrompue d’un pseudo-helvétisme revêtu des oripeaux de la réaction et des oriflammes nationalistes.

Les helvétistes de 1900 font en somme aux helvétistes de 1760 le coup que Christoph Blocher fait à Rousseau. Cette crise idéologique intervient au moment où la planète est traumatisée par la première mondialisation, celle de l’impérialisme fondé sur l’exploitation coloniale. Mais c’est aussi l’époque où le nationalisme le plus agressif, le plus virulent, s’est emparé de l’Europe et va la précipiter dans es horreurs de la Première Guerre mondiale.

Une manifestation résume l’époque à elle seule: la célèbre Exposition nationale de 1896 et son fameux Village suisse, vaste entreprise en trompe-l’œil destinée à incarner l’image que la Suisse se donne d’elle-même, celle d’un peuple libre et pittoresque dont l’identité nationale et le goût de l’indépendance sont symbolisés par les Alpes. Le succès du Village suisse est extraordinaire. Un Suisse sur trois se précipite à Genève pour voir cette représentation mythifiée de la Patrie. Ces fils de la révolution industrielle s’y rendent par chemin de fer, traversent ponts, tunnels et banlieues couvertes d’usines fumantes. Qu’importe! Leur identité est alpine et s’accroche à des images d’Epinal venues tout droit de l’imagination de Rousseau découvrant les montagnes enchanteresses du Valais 150 ans plus tôt.

Le débat intellectuel n’est pas moins vif que l’enthousiasme des foules. La grande question est alors de définir non seulement l’identité suisse, mais aussi sa culture. On trouve un dénominateur commun dans les théories racistes alors fort en vogue. Un savant français ayant cru pouvoir définir à partir de critères scientifiques (mensurations du crâne, ossature, etc.) un Homo Alpinus habitant nos régions depuis la nuit des temps, les intellectuels se disputent sur cette bête étrange, se demandent comment qualifier l’Etat qu’elle a construit au fil des siècles, s’interrogent sur sa capacité à créer une culture suisse. En Suisse française comme en Suisse allemande, la discussion occupe des pages entières dans les quotidiens et dans les revues.

Une revue bilingue « Wissen und Leben » fondée à Zurich en 1907 par Ernest Bovet, un Vaudois libéral et humaniste qui y enseigne la littérature française à l’Université, donne le ton. En 1908, dans un article provocateur intitulé avec humour « Réflexions d’un Homo alpinus« , Bovet tente d’élever le débat en proclamant: «Nous sommes beaucoup mieux qu’une race, ou un mélange de races, nous sommes une nation […] Notre indépendance naquit à la montagne, et la montagne commande encore notre vie tout entière; elle lui donne son caractère et son unité. En des langues diverses, avec des aptitudes diverses, nous voulons la même chose. Nous avons l’indépendance politique, nous avons l’aisance si ce n’est la richesse, nous voulons maintenant une culture suisse. »

Mais Bovet est bien seul. Dans sa livraison suivante, Wissen und Leben publie un article jugé suffisamment douteux pour qu’il soit précédé d’une mise en garde au lecteur. Son auteur? Eduard Blocher, le grand-père de Christoph. Il est pasteur à Zurich. Fasciné par la personnalité de Bismarck, E. Blocher est un pangermaniste fervent et militant, partisan des théories raciales, xénophobe mâtiné d’antisémitisme. Il se fera un nom en attaquant avec virulence les Welsche.

Dans son article, il note que le pluralisme linguistique ou religieux suisse est la chose la plus partagée dans une Europe qui ne compte que trois Etats homogènes. De surcroît, les champs culturels suisses ne se pénètrent pas, ils sont juxtaposés, d’un côté la France domine, de l’autre c’est l’Allemagne. Le prouvent les œuvres de Keller ou de Gotthelf qui sont typiquement allemandes, «an ihren Werken ist alles und alles urdeutsch». Le pays n’a pas d’unité intellectuelle et vouloir en fonder une sur le plurilinguisme relève d’une exigence abstraite. Développer une culture mixte germano-française affaiblirait le sentiment national, ouvrant la voie au cosmopolitisme. La Suisse n’a donc pas besoin d’une culture nationale, le patriotisme cantonal et confédéral que personne ne saurait nier lui suffit. Le texte d’E. Blocher va déclencher une longue polémique. En Suisse romande, nombre d’intellectuels partagent sa position. Ainsi, le jeune Charles Ferdinand Ramuz qui, quelques mois plus tard, commet dans la même revue un article, « La Suisse actuelle et les artistes » dans lequel, après avoir réglé son compte au suffrage universel qui a «le mépris de la minorité», il se répand, avec une bonne dose de xénophobie, en imprécations contre l’industrialisation et le tourisme. Gonzague de Reynold fonde alors la Nouvelle Société Helvétique qui réunira la plupart de ces notables intellectuels et prônera le conservatisme autoritaire appelé à dominer le pays jusqu’à l’invention de la formule magique en 1959.

Au sortir de la Première Guerre mondiale, le danger communiste aplanira les divergences politiques. En très gros, les Suisses se serrent les coudes autour du consensus instauré sur fond de paix du travail et de neutralité. L’esprit suisse gomme alors des différences qui ne reviennent à la surface qu’une fois le danger éloigné, au lendemain de la chute du mur de Berlin, avec le scandale des fiches ou le vote sur la suppression de l’armée. L’histoire, la grande Histoire, ayant dégagé la voie et vidé les partis de la droite classique de leur substance, Christoph Blocher peut prendre son envol et, en distillant de fort petites histoires, se hisser au pouvoir.

(Cet article reprend quelques thèmes que j’ai développé dans mon livre Aux sources de l’esprit suisse. De Rousseau à Blocher (Ed. L’Aire, Vevey, 2004, 200 p.) encore disponible à cette adresse.

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A propos gerarddelaloye

Journaliste et historien, vit entre la Suisse romande et la Transylvanie. Dernier ouvrage publié: "Les douanes de l'âme et autres chroniques roumaines", Ed. L'Aire (Vevey CH), 2016, 130 p.
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