La galère d’un futur Nobel

Le Journal de galère d’Imre Kertész a attendu vingt ans pour être traduit en français. Un manque est enfin comblé. Il est toujours roboratif de se plonger dans l’absurde quotidien dicté en Europe centrale par les marionnettes de Moscou. Entre temps la situation de l’auteur de Etre sans destin, Le Refus ou encore Kaddish pour l’enfant qui ne naîtra pas (tous publiés chez Actes Sud), s’est nettement améliorée. Installé en Allemagne, il a reçu le Nobel de Littérature en 2002.

Mais avant, qu’est-ce qu’il en a bavé ! Parler de galère relève encore de l’euphémisme. Né dans une modeste famille juive de Budapest en 1929, il est déporté adolescent à Auschwitz, puis à Buchenwald. Devenu journaliste, il connaît vite des démêlés avec les communistes au pouvoir et se replie, dès le milieu des années 1950 sur l’écriture. Une tante lui prêtant une chambre où il peut travailler, il vivote en faisant des traductions de l’allemand. Le Journal commence en 1961 et s’arrête en 1991. Pendant les décennies du fameux « socialisme du goulasch », il se tient et est maintenu en marge de la société hongroise.

Ses livres sont certes publiés – le premier, Être sans destin, en 1975 – mais connaissent une diffusion réduite. N’empêche ! L’écrivain note au fil des mois ses réflexions et découvertes philosophiques ou littéraires. Prend ainsi forme (comme sculptée) la pensée d’un homme intelligent et sensé dont le berceau fut Auschwitz. Une perspicacité dérangeante : « Finalement quelle sorte de vertu le travail est-il ? Une vertu d’esclave. Mais comment a-t-il pu devenir à l’époque moderne – imperceptiblement – une idéologie, une éthique et, osons le dire : un dieu ? (…) Le travail écrase et justifie tout (Auschwitz et la Sibérie, pour citer des exemples extrêmes) : le travail est le seul dieu agissant que l’humanité adore, ouvertement ou non, mais unanimement, comme un nouveau Moloch. Il imprègne toute sa vie morale ; la morale du travail a repoussé à l’arrière-plan toutes les autres morales – y compris l’éthique du travail elle-même – elle est totalement an und für sich, en soi et pour soi. » (p. 79)

Avec en écho, en permanence, la mort pour compagne, la tentation du suicide – le suicide étant différé par les livres. « Le suicide qui me convient le mieux est manifestement la vie ». Pour arriver après la chute du communisme (« ces révolutions bourgeoises sans bourgeoisie ») à ce constat paradoxal que s’il a échappé au suicide contrairement à Paul Celan, Jean Améry ou Primo Levi c’est parce que le régime déchu l’ayant traité comme un prisonnier, il n’a, lui, jamais cru à la possibilité de la liberté ou d’une délivrance.

(Imre Kertész, Journal de galère, traduit du hongrois Natalia Zaremba-Huszvai et Charles Zaremba, Actes Sud, 280 pages)

 

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A propos gerarddelaloye

Journaliste et historien, vit entre la Suisse romande et la Transylvanie. Dernier ouvrage publié: "Les douanes de l'âme et autres chroniques roumaines", Ed. L'Aire (Vevey CH), 2016, 130 p.
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