Qui traduira Ion Vianu en français?

Dans le vaste registre des œuvres autobiographiques, l’Exercice de sincérité de Ion Vianu tient une place à part en ce qu’il est une mise en pratique du fameux Connais toi toi-même de Socrate appliqué à un moment particulier d’une existence donnée.
Né à Bucarest en 1934 dans une famille d’intellectuels (son père, critique littéraire, fut une personnalité de premier plan du monde culturel dès les années 1920 et même après l’arrivée des communistes auxquels il avait fait allégeance) Ion Vianu commence par entreprendre des études littéraires avant de bifurquer vers la médecine. Devenu psychiatre, il entre dans une carrière hospitalière normale et, en 1973, demande (vainement) à adhérer au parti communiste non sans s’interroger sur ses motivations. C’est l’époque où la dictature Ceauşescu forte du succès remporté en Occident par sa relative prise de distance de Moscou opère un tournant national-communiste. Le régime dès lors ne supporte plus l’ombre d’une critique et confie à son lourd appareil policier la tâche de réprimer toute tentative de dissidence. Tâche possible seulement en développant le nombre de collaborateurs de la Securitate. On cherche à le recruter, il refuse. Après les révélations sur l’usage répressif de la psychiatrie par les Soviétiques, il enregistre les cas roumains possibles. En 1977, vu la pression croissante du régime, se pose pour lui la question de l’exil, de la fuite. Il approche l’ambassade suisse (décourageante), puis la française. Remplit des formulaires officiels d’émigration définitive.
En même temps, cette année charnière pour les dissidents de l’Est (Charte 77 à Prague) suscite des dissidences en Roumanie. Avec quelques autres, Vianu soutient l’écrivain Paul Goma, le dissident le plus connu en France, envoie des informations sur la psychiatrie politique à la rédaction roumaine de la radio Europe Libre… Exclu de la Faculté de Médecine lors d’une séance dont il publie le procès-verbal ubuesque, Ion Vianu est finalement autorisé à émigrer en Suisse. Il s’installe  comme psychiatre à Morges sans cesser de participer à la lutte contre Ceauşescu. A la chute de ce dernier, il entre de plain pied dans la vie culturelle et politique de la nouvelle Roumanie et commence, sur le tard, après sa retraite, une carrière littéraire déjà riche d’une demi-douzaine de volumes, romans, essais et récits autobiographiques.
Sur le fond, le trait marquant de son Exercice de sincérité (Exerciţiu de sinceritate, Polirom, 2009) est sans aucun doute sa grande honnêteté intellectuelle. Il s’agit du récit très vivant mais douloureux des affres vécues par un individu à une période charnière de sa vie (la quarantaine) et de l’évolution d’une dictature qui, ces années-là justement, vire au cauchemar. Sa capacité d’analyse lui permet de rendre compte avec simplicité d’imbroglii quasi inextricables. Sur la forme, son livre est d’une délicatesse et d’un intimisme qui confèrent à ce témoignage un rare éclat.
Probablement encouragé par le succès éditorial de cet Exercice de sincérité, Ion Vianu a publié l’an dernier un second volet – présenté comme un roman – de son autobiographie intellectuelle, Amor intellectualis, un volume qui a connu un succès de librairie extraordinaire, qui a suscité un déluge d’articles louangeurs et a été proclamé Livre de l’année 2010 par l’hebdomadaire România Literara.

Ces jours-ci, l’éditeur Polirom a lancé sur le marché le dernier livre de Vianu. Intitulé Apropieri (Rapprochements) il regroupe des articles, de courts essais et des portraits. Etrange destin que celui de cet intellectuel qui, partagé entre la médecine et la littérature et vivant à cheval entre Morges et Bucarest, est une gloire littéraire en Roumanie mais totalement méconnu sur les rives du Léman. Alors qu’il est traduit en espagnol, aucun éditeur francophone n’a daigné s’intéresser à son œuvre.

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A propos gerarddelaloye

Journaliste et historien, vit entre la Suisse romande et la Transylvanie. Dernier ouvrage publié: "Les douanes de l'âme et autres chroniques roumaines", Ed. L'Aire (Vevey CH), 2016, 130 p.
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