Cherche passeport (vingt ans après)

En janvier 1992, après la victoire des blochériens à la votation sur l’entrée de la Suisse dans l’Espace économique européen (puis, sous-entendu, dans la Communauté européenne), j’ai commis, sous le titre Cherche passeport, ce papier d’humour dans la rubrique « L’enfer du décor » de feu Le Nouveau Quotidien :

J’ai vécu des voyages heureux avec mon passeport rouge à croix blanche. La confiance que je lui portais irradiait vers les policiers chargés de le contrôler. Pas de triturations nerveuses, de manipulations interminables, de sourde suspicion comme pour ces documents grisâtres brandis sans conviction par des quidams moins bien lotis. De plus tout le monde autour de moi le désirait. Mes copains français ou italiens auraient fait n’importe quoi pour l’obtenir et s’éviter qui la guerre d’Algérie, qui de longs mois de caserne dans un coin perdu de la Péninsule. Dans les années 70, le vent a commencé à tourner. Tel ami m’annonçait son départ pour Paris : « En cinq ans je peux avoir la nationalité ! » Tel autre, se mariant avec une Française, découvrait avec une stupéfaction mêlée de gourmandise que la mariée lui amenait la nationalité en guise de dot. Du coup, il se mettait à chercher quelque chose dans le Midi. « C’est tellement plus simple quand on a le passeport. » En septembre 1986, on sentit vraiment que le vent avait changé. Lorsque dans un moment de panique Chirac décida que tous les non-membres de la Communauté demanderaient un visa avant d’entrer en France. Un visa pour aller à Annemasse ou à Evian ? L’angoisse ! Par bonheur, deux jours plus tard il nous faisait une gâterie.

Aujourd’hui, le vent a tellement tourné que c’est le sauve-qui-peut. L’Europe en marche déclenche un réflexe généalogique. Comme les Allemands de la steppe kazakhe, le Suisse secoue sa torpeur et, faisant fi de toute vergogne, se cherche un aïeul communautaire. Dans l’espoir qu’une grand-mère italienne lui permettra de décrocher le passeport bleu marial à étoiles d’or. Figurez-vous que ces heureux futurs élus foisonnent. Quant à moi, issu d’une lignée dont le dernier métissage doit remonter aux environs de l’an mille (c’était les Sarrazins, pas plus porteurs aujourd’hui qu’autrefois !), mon choix est fait. Pour entrer en Europe, je vais prendre la nationalité de ma femme que Bucarest comme Paris accorde aux époux. Et pour vivre l’entrée de la Roumanie dans la Communauté – cela prendre du temps – je vais arrêter de fumer.

C’était il y a vingt ans. Les choses depuis ne se sont pas arrangées, c’est le moins qu’on puisse dire. Le temps a passé, j’ai attendu patiemment, parfois je me suis un peu énervé et ai lutté avec mes petits moyens contre le blochérisme. Un livre il y a quelques années. Des articles ici ou là dans les journaux auxquels je collaborais. J’ai même eu largement le temps d’arrêter plusieurs fois de fumer. Aujourd’hui Christoph Blocher s’est pris une puissante claque, mais pour les Suisses l’horizon européen ne s’éclaircit pas.

Le 1er janvier 2007 la Roumanie est entrée dans l’Union européenne. Il y a quelque temps, j’y ai posé un pied. Puis l’autre jour, je me suis décidé à sauter le pas. Contrairement à ce que je pensais, Bucarest n’accorde pas la nationalité aux époux qui sont traités comme n’importe quel étranger. J’ai donc demandé un permis de séjour à la gendarmerie locale. Ils m’ont expliqué que le papier était valable cinq ans et qu’ensuite je pouvais passer un examen (langue, histoire, géo et constitution) pour obtenir la nationalité. Qui sait, peut-être qu’après ce long détour transylvain, j’irai enfin chauffer mes vieux os dans le Midi avec un passeport européen propre et en ordre, car ici aux pieds des Carpates, quand je raconte les froidures de La Brévine, les gens me sourient d’un air entendu.

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A propos gerarddelaloye

Journaliste et historien, vit entre la Suisse romande et la Transylvanie. Dernier ouvrage publié: "Les douanes de l'âme et autres chroniques roumaines", Ed. L'Aire (Vevey CH), 2016, 130 p.
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