Du côté des morts en Moldavie

Alors que les cimetières catholiques vont subitement revivre les 1er et 2 novembre pour que les familles puissent honorer leurs morts, chez les orthodoxes ce sera le calme plat. Ils n’ont pas un jour particulier consacré au culte des morts, mais plusieurs occurrences liturgiques, avec, si j’ai bien compris, un moment fort le vendredi saint. Pas question de se confronter une seule fois par année au souvenir des chers disparus en allant déposer quelques fleurs sur une tombe plus ou moins bien entretenue. Non, la mémoire des morts est une mémoire vive entretenue par des cérémonies, les parastas, obéissant à un rituel précis. Cela correspond de loin aux obits de la liturgie catholique romaine, connus sous le nom de messe de septième ou de quarantième. Le parastas est célébré en principe à échéances précises : au 3e, 9e, 21e et 40e jour après l’enterrement, puis le 3e, 6e et 9e mois et enfin chaque année jusqu’à la septième.

Cela exige une préparation de la part des familles. Il faut apporter à l’église du pain, du vin, diverses nourritures à distribuer aux fidèles. Elément central du rite, la colivă, le gâteau des morts à base de blé dur et de noix connu depuis la plus haute antiquité grecque. Une fois consacrés vin et colivă sont soulevés par le prêtre et les proches du défunt pour que leur saveur accompagne et encourage l’âme sur le chemin de l’au-delà.

Dans les villages de Moldavie, subsistent des coutumes très anciennes. Il m’est arrivé au milieu des années 1990 d’être invité à un parastas dans des conditions particulières. Les amis chez qui je me trouvai m’emmenèrent visiter un couvent de nonnes créé de toutes pièces par une femme assez étonnante qui en était devenue la supérieure. Pendant les années Ceauşescu, elle avait longtemps vécu seule dans un ermitage escarpé sur le flanc raviné d’une petite rivière. Puis, dans les années 1980, profitant de ses relations ou du tournant nationaliste du régime, je ne sais, elle avait pu jeter les fondations du monastère qui connut un essor extraordinaire après la chute du dictateur. L’église, alors toute neuve, était un vrai bijou travaillé par des ouvriers, maçons, couvreurs, charpentiers, menuisiers, peintres qui eurent à cœur de faire le mieux possible avec les meilleurs matériaux. Les stalles en chêne massif aux fines sculptures me laissèrent une impression durable. Hélas, la route d’accès à ce monastère n’était pas bonne et au retour, la nuit tombée, une malencontreuse crevaison me força de laisser la voiture sur place.

Le lendemain matin, lorsque j’allai la récupérer, je constatai que la roue de secours était elle aussi dégonflée. Mon hôte, habitant du village, me dit savoir où trouver une pompe. Nous nous rendîmes dans une maison proche où régnait une grande agitation : dans la cour de la ferme, attablés à une longue table, une trentaine de paysans, hommes et femmes mélangés, mangeaient avec entrain. On nous dit que le maître des lieux tenait table ouverte de l’aube au couchant pour célébrer le parastas d’un proche mort la semaine précédente. Il nous reçut avec chaleur, se dit prêt à nous dépanner avec sa pompe mais à condition que nous lui fassions l’honneur de participer au repas funèbre. Impossible de se défiler : je me retrouvai assis entre une vieille édentée et un jeune homme mutique. La fille de la maison, une institutrice qui baragouinait quelques mots de français, me servit le repas : fromage, radis et oignons verts accompagnés de ţuica (gnôle), ciorbǎ (soupe), rôtis, vin et, comme dessert, une belle tranche cozonac (brioche). Dès qu’un convive avait fini de boire et de manger, il remerciait, saluait et s’en allait, aussitôt remplacé par quelqu’un d’autre. Ce n’est qu’après avoir mangé la dernière miette du cozonac que nous pûmes prendre la pompe pour aller récupérer la voiture et partir en excursion.

En fin de journée, après une longue promenade en Bucovine, nos hôtes nous annoncèrent qu’ils devaient rendre visite à des voisins pour un autre parastas. Nous arrivâmes chez des gens plus aisés selon les apparences que ceux du matin. Mais le rituel et le menu étaient identiques. Les hommes de la famille, fatigués, écroulés à un bout de table, se redressèrent en souriant dès qu’ils apprirent que des étrangers honoraient leur maison de leur présence. Pour le maître de maison, la journée avait été rude car il célébrait le parastas des sept ans de la mort de son père. Le matin, en présence du pope, il avait, avec ses fils, déterré le cercueil du père pour voir si le squelette était propre afin de pouvoir l’ensevelir définitivement. Que le corps ne soit pas décomposé, que des éléments organiques s’agrippent encore aux os signifie que le défunt a éprouvé des difficultés aux douanes de l’âme et qu’il n’a pas encore trouvé le bonheur éternel. Dans ce cas, on referme la fosse et l’on recommence l’année suivante. Notre hôte, un peu ivre, se réjouissait avec tout le village d’avoir constaté que l’âme de son père était arrivée à bon port. Et guettait avec placidité le coucher du soleil pour pouvoir fermer boutique.

 

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A propos gerarddelaloye

Journaliste et historien, vit entre la Suisse romande et la Transylvanie. Dernier ouvrage publié: "Les douanes de l'âme et autres chroniques roumaines", Ed. L'Aire (Vevey CH), 2016, 130 p.
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