De Freud à Monchanin, DSK, Kadhafi et Stendhal

Tombé au hasard de ma bibliothèque sur Le malaise dans la culture de Freud pour lisotter avant de m’endormir, je me suis trouvé tout à fait réveillé dès les premières pages. On ne plaisante pas avec les grands textes, surtout s’ils sont brefs, donc ramassés, denses, intenses. Déjà lus et relus, ils offrent toujours au tournant d’une phrase ou d’une page la petite perle dont le scintillement reflète l’intelligence de l’auteur.

Ainsi cette pointe polémique (p. 14) envers un de ses amis prétendant

« que si l’on pratique le yoga, on peut, en se détournant du monde extérieur du monde extérieur, en liant son attention à des fonctions corporelles, en respirant selon des modes particuliers, éveiller en soi des sensations effectivement nouvelles et des sentiments d’universalité, qu’il veut concevoir comme des régressions à des états immémoriaux et depuis longtemps recouverts de la vie d’âme. Il voit en eux un fondement pour ainsi dire physiologique de nombreuses sagesses relevant de la mystique. Il ne serait pas difficile d’établir ici des relations avec maintes obscures modifications de la vie d’âme, comme la transe et l’extase. Mais je me sens quant à moi poussé à reprendre à mon compte la parole du Plongeur de Schiller pour m’écrier :

« Qu’il se réjouisse, celui qui respire en haut / dans la lumière rose ! »

Ces quelques lignes m’ont jeté dans un trouble mémoriel où régression, mystique, extase, distance critique s’entrechoquaient pour qu’après un moment, traversant quelques strates engourdissant ma mémoire, jaillisse le souvenir d’un livre marquant lu il y a fort longtemps dans la sombre salle d’étude de l’internat du collège de Saint-Maurice. Il s’agit d’un ouvrage de Jules Monchanin intitulé De l’esthétique à la Mystique (Paris-Tournai, Casterman, 1955) que j’avais acheté à l’époque, perdu peu après et jamais retrouvé. Comme j’ai lu ce texte à un moment crucial de ma formation où je balançai entre la foi et sa négation, il s’est de temps à autres rappelé à mon souvenir. Sans autre succès que le regret de ne point le trouver ni en librairie ni en bibliothèque.

C’était avant l’Internet : surfant en écrivant ces lignes, je suis tombé sur la notice consacrée par Wikipédia à Monchanin, je découvre qu’il mourut en 1957 et que si je l’ai lu en 1958, c’est sans doute parce que notre professeur, l’inoubliable chanoine Viatte nous en avait parlé. Grâce à l’internet j’apprends aussi d’un clic que si j’ai vainement cherché cet ouvrage à la bibliothèque de Lausanne, celle de Sion aurait pu me l’envoyer. Et me l’enverra sous peu par prêt interurbain : je tiens cette fois-ci à confronter mon souvenir idéalisé à la réalité de l’ouvrage. Et comprendre peut-être pourquoi mon jeune esprit s’est alors rangé du côté de Freud et de Schiller.

Plus loin, analysant les raisons qui poussent l’homme à rechercher le plaisir et les difficultés qu’il rencontre dans cette quête, Freud remarque au passage que si l’on réussit à vivre en sage oriental en tuant les pulsions,

« il y a là de toute évidence un abaissement des possibilités de jouissance. Le sentiment de bonheur lors de la satisfaction d’une motion pulsionnelle sauvage, non domptée par le moi, est incomparablement plus intense que lors de l’assouvissement d’une pulsion domestiquée. »

Il est évident que si les pulsions sauvages d’un certain politicien français n’avaient défrayé l’actualité estivale, je n’aurais pas porté une telle attention à cette phrase.

De même, on comprend mieux la violence libyenne à Syrte dont les journaux nous ont fait un récit détaillé et horrifiant (cf. le viol de Kadhafi par la soldatesque avant son assassinat) en lisant ces lignes autocritiques :

« Je me souviens de ma propre défense lorsque l’idée de la pulsion de destruction émergea pour la première fois dans la littérature psychanalytique et combien de temps il me fallut pour y être réceptif. Que d’autres aient eu la même attitude de récusation et l’aient encore, cela m’étonne moins, car ces pauvres petits, ils n’aiment pas entendre mentionner le penchant inné de l’homme au « mal », à l’agression, à la destruction et par là aussi à la cruauté. »

Ecrit en 1929, Le malaise dans la culture (PUF, Paris, 1995, 89 p.) porte à la fois la clairvoyance d’un grand intellectuel (n’en déplaise à Onfray) et le pessimisme induit par une crise angoissante. Idéal donc pour coller à la douloureuse réalité d’une crise multiforme et omniprésente.

P.S.- Cette note écrite, je décide de lire quelques pages d’un roman avant de m’endormir. Ce sera Le Rouge et le Noir. Ouvert au hasard, je tombe (p. 765 dans la Pléiade) sur la visite que Mathilde rend à Julien dans la prison de Besançon. Surpris, il hésite, puis la trouvant fort jolie, agissant selon un sentiment noble et désintéressé, il lui dit :

« L’avenir se dessinait à mes yeux fort clairement. Après ma mort, je vous remariais à M. de Croisenois, qui aurait épousé une veuve. L’âme noble mais un peu romanesque de cette veuve charmante, étonnée et convertie au culte de la prudence vulgaire, par un événement singulier, tragique et grand pour elle, eût daigné comprendre le mérite fort réel du jeune marquis. Vous vous seriez résignée à être heureuse du bonheur de tout le monde : la considération, les richesses, le haut rang… »

Décidément, le politicien cité plus haut n’est pas, lui aussi, un adepte de la prudence vulgaire.

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A propos gerarddelaloye

Journaliste et historien, vit entre la Suisse romande et la Transylvanie. Dernier ouvrage publié: "Les douanes de l'âme et autres chroniques roumaines", Ed. L'Aire (Vevey CH), 2016, 130 p.
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