Franz Fanon et les damnés de la terre (III)

J’ai enfin eu le temps de relire Les damnés de la terre de Fanon dans l’édition dont je parlais dans mon premier post. Ouvrage remarquable quoiqu’écrit dans un langage passé de mode (La société du spectacle de Debord m’a fait la même impression il y a quelques années). C’est sans doute l’analyse politique la plus lucide qui ait été écrite sur l’inextricable question des rapports entre le Nord et le Sud comme on dit aujourd’hui, entre colonisés et colonisateurs comme on disait il y a un demi-siècle. En tout cas de tous les bouquins que j’ai lus sur le sujet, aucun n’est aussi tranchant dans l’analyse, aucun n’est aussi clairvoyant sur les rapports de force entre dominants et dominés, aucun n’est aussi foncièrement pessimiste sur l’avenir de l’humanité. Car Fanon, qui, en 1961, au moment de rédiger ses Damnés avait tourné le dos à ses Antilles natales et à la France métropolitaine pour mettre ses compétences intellectuelles et médicales au service de ce qu’il pensait être la révolution algérienne se rend compte tout en écrivant que son idéal est pourri sur pied. Comme lui-même, rongé qu’il est depuis de longs mois par une leucémie fatale.

Pourquoi cette pourriture ? Parce qu’en marxiste rigoureux (cela fait drôle de relire un texte marxiste bien fait : on n’a plus l’habitude !) il se rend compte que le combat nationaliste, s’il est capable d’entraîner les masses paysannes (dans le sens de non-citadines) du tiers monde dans son sillage ne pourra jamais les amener plus loin que la limite objective tracée par le colonisateur européen. Pour diverses raisons, dont les plus importantes sont :

a) l’ambigüité des mouvements nationalistes issus pour l’essentiel des villes et pas disposés à lâcher trop de pouvoir aux ruraux :

Le bidonville consacre la décision biologique du colonisé d’envahir coûte que coûte, et s’il le faut par les voies les plus souterraines, la citadelle ennemie. Le lumpenprolétariat constitué et pesant de toutes ses forces sur la « sécurité » de la ville signifie le pourrissement irréversible, la gangrène installée au cœur de la domination coloniale.

Ce phénomène qui, il y a 50 ans, portait déjà la contradiction au cœur des mouvements nationalistes frappe aujourd’hui de plein fouet l’ensemble des métropoles. N’est-ce pas Madame Sommaruga ?.

b) la fragilité, le manque d’assise culturelle des bourgeoisies locales :

Dans les pays sous-développés nous avons vu qu’il n’existait pas de véritable bourgeoisie mas une sorte  de petite caste aux dents longues, avide et vorace, dominée par l’esprit gagne-petit et qui s’accommode des dividendes que lui assure l’ancienne puissance coloniale. Cette bourgeoisie à la petite semaine se révèle incapable de grandes idées, d’inventivité. Elle se souvient de ce qu’elle a lu dans les manuels occidentaux et imperceptiblement elle se transforme non plus en réplique de l’Europe, mais en sa caricature.

Durant toutes les décennies passées depuis les indépendances nous en avons vu des fortunes se réfugier en Suisse !

c) la menace potentielle des forces armées :

Le collège des profiteurs chamarrés qui s’arrachent les billets de banque sur le fonds d’un pays misérable sera tôt ou tard un fétu de paille entre les mains de l’armée habilement manœuvrée par des experts étrangers (…) qui fixe le peuple, l’immobilise et le terrorise.

Combien de sergents (Mobutu), de colonels (Kadhafi), de généraux (Moubarak) ont-ils saignés leurs peuples ?

Le propos est juste et virulent. Fanon prévoit même le retour en force des religions, de l’islam en particulier, le conflit entre les religions révélées aidant à maintenir les masses dans l’obscurantisme. Mais il s’arrête aux constats, n’ébauche pas des stratégies de lutte sinon en reconnaissant le bien-fondé du recours à la violence.

A le relire aujourd’hui, une question se pose : pourquoi diable après un succès retentissant mais bref a-t-il disparu de la circulation ? Comment se fait-il que contrairement aux idées de Che Guevara, celles de Fanon n’ont pas provoqué de migraines chez les penseurs de la modernité libérale ? La première explication tient à la rigueur éthique de Fanon qui refuse de jouer au messie, d’annoncer des lendemains qui chantent. Fanon, intellectuel austère, peu porté au dialogue avec les masses et aux ronds de jambes dans les congrès internationaux n’a rien du révolutionnaire romantique.

Il y a aussi l’échec de la révolution algérienne, une révolution avortée, vite transformée en dictature militaire par une caste avide de richesses. Échec concomitant à celui de Cuba, du Congo ex-belge, et de bien d’autres foyers révolutionnaires

Et puis il y a eu immédiatement une intensification de la guerre froide (crise de Berlin en 1961, bombe soviétique de cent mégatonnes). Le débat dans le tiers monde a été biaisé par le dilemme du ralliement à Moscou ou à Washington, avec les divisions que cela a entraîné. Enfin, est apparue dans le sillage des mouvements de Mai 68 la floraison des mouvements de défense des droits de l’homme (voir le bon docteur Kouchner et ses médecins sans frontières au Biafra vers 1970) qui ont détourné les énergies européennes du tiers-mondisme militant vers les bonnes œuvres.

N’empêche, sur le fond, la manière dont Washington, Londres et Paris ont assaisonné le kadhafisme au cours de ces derniers mois prouvent que le colonialisme honni par Fanon se porte nettement mieux que la démocratie africaine.

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A propos gerarddelaloye

Journaliste et historien, vit entre la Suisse romande et la Transylvanie. Dernier ouvrage publié: "Les douanes de l'âme et autres chroniques roumaines", Ed. L'Aire (Vevey CH), 2016, 130 p.
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