Khodorkovski, ange ou démon ?

Comment tourner un documentaire quand l’objet même à documenter est pratiquement insaisissable ? En le frôlant, en l’effleurant, en l’évoquant. C’est ce tour de passe-passe que réussit Cyril Tuschi dans Khodorkovski, le film consacré à l’oligarque russe enfermé depuis sept ans au fin fond de la Sibérie sur ordre de Poutine. On le devine en voyant le film, le tournage n’a pas dû être facile. En Russie rien n’est jamais facile, surtout si l’on se mêle de politique, si l’on cherche à comprendre comment fonctionne un Etat encore fragile, mal remis du choc de l’effondrement de l’URSS.

C’est précisément dans l’URSS que Khodorkovski a commencé sa carrière, gagné ses premiers dollars, creusé les fondations de son futur empire. L’évocation de la renaissance du capitalisme privé russe à la fin des années Gorbatchev est très intéressante. Elle montre une fois de plus un phénomène que nous autres Occidentaux, cartésiens ratiocinants, avons de la peine à saisir dans sa complexité : ne pouvant fixer un prix pour des industries, des entreprises ou de simples installations à privatiser, les responsables politiques se sont contentés lors de la transition de les donner clés en main à des individus prêts à s’en saisir au moment opportun. Dans un premier temps, à l’effondrement du capitalisme d’Etat en URSS et ailleurs à l’Est, les futurs oligarques n’ont donc pas tant été des voleurs que les bénéficiaires de dons très particuliers parce que les donateurs étaient des apparatchiks, des hommes en général dépassés par une tâche pour laquelle ils n’avaient pas été programmés ! Ce n’est que dans un deuxième temps que, la surprise face au vide de pouvoir et de lois et la cupidité aidant, ces bénéficiaires sont devenus de vrais voleurs. On a alors assisté l’édification de fortunes colossales dans le pétrole, les matières premières, certaines industries de transformation mais aussi dans des domaines plus inattendus. En Roumanie, j’ai suivi de près dans la presse la carrière d’anciens responsables des mouvements de la jeunesse. A la chute du communisme, les responsables de ces organisations ont vite compris que les infrastructures qu’ils géraient au centre des villes (bâtiments, parcs, terrains de sport, etc.) avaient une valeur marchande énorme dès que les mètres carrés furent mis sur le marché. En s’appropriant ces terrains, des bureaucrates falots et rabougris devinrent du jour au lendemain d’arrogants spéculateurs immobiliers roulant des mécaniques en Maybach ou en Lamborghini.

Rendu richissime par ses jongleries financières, tutoyant les grands de ce monde qu’ils soient industriels ou politiciens, Khodorkovski a commis une erreur qui lui fut fatale : ne pas faire allégeance à Poutine. Pis même, il l’a provoqué en lui montrant la supériorité de son intelligence. D’où sa chute. Et son enfermement en Sibérie, selon une tradition russe qu’aucun régime ne daigna répudier. Tombé pour avoir tenu tête au nouveau dictateur, Khodorkovski a subi en prison une sorte de lustration qui est en passe de le transformer en ange salvateur d’une Russie livrée à ces démons dont hier encore il partageait les crimes. En posant ces enjeux, le film de Cyril Tuschi questionne avec finesse sur l’avenir de la grande puissance qu’est encore et malgré tout la Russie.

PS.- J’ai consacré l’an dernier un papier à Khodorkovski sur Largeur.com

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A propos gerarddelaloye

Journaliste et historien, vit entre la Suisse romande et la Transylvanie. Dernier ouvrage publié: "Les douanes de l'âme et autres chroniques roumaines", Ed. L'Aire (Vevey CH), 2016, 130 p.
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