Thierry Wanegffelen , historien de la modernité occidentale

Historien des mentalités, spécialiste de l’histoire religieuse et, en particulier, de la Renaissance, Thierry Wanegffelen n’a malheureusement pas eu le temps d’achever « Le roseau pensant. Ruse de la modernité occidentale » publié au printemps dernier par les Editions Payot & Rivages. La maladie l’a emporté juste avant qu’il ait eu le temps d’écrire le dernier chapitre. Sa femme et un ami, tous deux historiens, ont pris le relais, mais sans son panache ni le fourmillement de sa créativité. Cela ne fait souligner la perte que représente la disparition de ce chercheur qui à 44 ans avait déjà une bonne dizaine de livres dans sa besace. Dont le remarqué « Ni Rome ni Genève. Des fidèles entre deux chaires en France au XVIe siècle » (Champion, 1997), une étude des difficultés rencontrées par les simples croyants au moment des formidables convulsions religieuses suscitées par la Réforme.
Le titre du livre se réfère à une pensée de Blaise Pascal : « L’homme n’est qu’un roseau, le plus faible de la nature ; mais c’est un roseau pensant. Il ne faut pas que l’univers entier s’arme pour l’écraser : une vapeur, une goutte d’eau, suffit pour le tuer. Mais quand l’univers l’écraserait, l’homme serait encore plus noble que ce qui le tue, parce qu’il sait qu’il meurt (…) ; l’univers n’en sait rien. » Et Pascal de signaler qu’il s’agit donc de travailler à bien penser. C’est ce cheminement que Wanegffelen suit à partir du moment où la modernité s’est peu à peu incrustée à la place de la civilisation médiévale. A partir du moment où l’homme se situe différemment par rapport au passé, au présent et à l’avenir ou, comme il le dit joliment, quand il pense « que le présent qu’on vit est inédit » donc en rupture avec la tradition. Ou, autrement dit, quand l’homme perçoit qu’il a non seulement un destin mais aussi un avenir. En ces temps d’involution conservatrice, on ne saurait exprimer une meilleure marque de confiance dans le futur.
Cette prise de conscience, cette affirmation de l’individu libre et pensant exigea une longue maturation. Il lui fallut pour commencer se libérer des terribles peurs qui paralysèrent les sociétés médiévales. La peste par exemple qui dépeupla l’Europe au milieu du XIVe siècle, mais sévissait encore 400 ans plus tard. Ou les guerres privées, les révoltes, les hérésies… C’est le moment – la Renaissance – où apparaissent les grands rêves utopiques dessinant des sociétés équilibrées, justes, paisibles. Ensuite, au cours du XVIIe siècle – l’âge classique – la société se police, la servitude volontaire devient règle de vie, c’est le règne du conformisme où l’individu est coincé entre sa sujétion au prince et sa soumission à l’opinion commune. Bien vivre implique de simuler ou de dissimuler.
Ce cadre ambigu éclate au temps des Lumières (XVIIIe siècle). L’évolution de la pensée en France comme en Angleterre, en Allemagne ou en Italie débouche sur l’éclosion d’un formidable esprit critique dont les œuvres de Voltaire ou de Diderot représentent un des sommets. Parallèlement, l’élargissement des connaissances des choses et du monde aide au développement d’une pensée politique contestatrice couronnée par les révolutions en Amérique et en France. Fidèle aux maîtres de sa génération (il est né en 1965), Wanegffelen ne manque pas de se questionner à propos de la modernité de la fin du XVIIIe sur « l’effrayante perspective d’une tyrannie moderne, démocratique et éclairée ». Nos penseurs antirévolutionnaires contemporains, François Furet en tête, ne sont pas loin.
« Le roseau pensant » possède la qualité rare dans une synthèse historique de s’appuyer sur des sources nombreuses et diverses parmi lesquelles on retrouve, aux côtés d’historiens, ethnologues ou anthropologues, des philosophes ou des écrivains. Ainsi pour l’âge classique le recours à La Fontaine, Corneille ou Racine est plus que stimulant.

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A propos gerarddelaloye

Journaliste et historien, vit entre la Suisse romande et la Transylvanie. Dernier ouvrage publié: "Les douanes de l'âme et autres chroniques roumaines", Ed. L'Aire (Vevey CH), 2016, 130 p.
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