La Réforme dans le Pays de Vaud

Heureuse surprise à mon arrivée en Suisse : j’ai trouvé dans mon courrier deux volumes consacrés à la Réforme imposée par les Bernois aux Vaudois en 1536. Le prétexte ? Le 500e anniversaire de la naissance de Pierre Viret à Orbe, petite cité du pied du Jura. Les livres ? Un numéro spécial de la Revue historique vaudoise dont le moins qu’on puisse dire est qu’elle n’a pas brillé jusqu’à ce jour pour éclaircir les mystères liés à la Réforme. Et une étude due à un universitaire américain Michael W. Bruening, Le premier champ de bataille du calvinisme. Conflits et réforme dans le Pays de Vaud, 1528-1559. Tous deux sont édités par les Editions Antipodes à Lausanne.

Enseignant dans une université du Missouri d’où la vue sur le Léman et les Alpes est des plus réduites ce qui lui enlève cette perception accidentée des paysages et de l’histoire en quelque sorte innée chez les Alpins, Bruening, suivant en cela l’exemple de Robert Paxton révélant aux Français les dessous de l’occupation allemande, jette une lumière crue sur ce que fut l’imposition du protestantisme aux Vaudois par les conquérants bernois. Il se trouve que j’ai accompli l’essentiel de ma scolarité dans le canton de Vaud et que j’ai même passé une licence en histoire à Lausanne, qu’ensuite j’ai enseigné cette discipline dans divers collèges, sans jamais avoir pu comprendre comment cette affaire s’était passée. Les habitants du pays étaient censés avoir tourné casaque du jour au lendemain sur injonction de la puissance bernoise. Or le simple bon sens enseigne que pour qu’un peuple, même petit, même bonasse, change de religion il faut plus qu’un coup de baguette magique, aussi enchanteur soit-il.

Il y a quelques années, faisant une recherche sur l’histoire de cette période en Valais, j’avais découvert que ce vieux pays que l’on donnait comme catholique depuis saint Théodule avait été gouverné par des patriciens protestants pendant plusieurs décennies (voir : Gérard Delaloye,  L’Evêque, la Réforme et les Valaisans, Cahiers du Musée d’histoire du Valais n° 9, Ed. Hier+Jetzt, Baden, 2009). Convaincu que l’inverse avait dû se produire dans le Pays de Vaud, je fis quelques sondages pour en avoir le cœur net. Sans succès. Bruening lève enfin un coin du voile.

Contrairement à l’imagerie répandue par Leurs Excellences bernoises et leurs suppôts vaudois, le catholicisme loin d’être renversé en un jour de l’automne 1536 subsista sous diverses formes pendant des années. Nombre de prêtres persistèrent à dire la messe et à administrer les sacrements. Les gens ne se gênaient pas pour aller se rendre chez leurs voisins papistes pour assister aux offices. Bref, pendant quelques décennies, nombre de Vaudois protestants face à leurs baillis restèrent catholiques en leur cœur.

Il y a plus compliqué encore. La conception évangélique défendue par les réformateurs francophones, les Viret, Farel, Calvin et autres ne s’accordait ni sur le plan théologique, ni sur le plan politique avec les vues des patriciens bernois qui privilégiaient avant tout la bonne marche de leur Etat. Pour les bourgeois de Berne, la religion n’était qu’un instrument au service de l’Etat et ils tenaient à en conserver le contrôle. (Bruening ose la comparaison avec le césaro-papisme.) Les réformateurs quant à eux, imbus de leur mission divine prétendaient régenter l’ensemble de la vie sociale et tenaient à marquer leur pouvoir en acceptant trois fois par année à la Cène qui leur semblait dignes de communier en Christ. Cette divergence finit par provoquer une violente crise en 1559, Viret étant emprisonné, puis destitué et expulsé vers Genève. Mais il ne partit pas seul : plusieurs centaines de pasteurs, d’étudiants et de fidèles le suivirent qui donnèrent ensuite une forte impulsion à l’évangélisme français.

Bruening met aussi en évidence la sourde attente de nombreux Vaudois qui espéraient la fin de l’occupation bernoise et le retour du Pays de Vaud, du Pays de Gex et du Chablais au duc de Savoie. Mais Berne était alors une puissance comptant en Europe et le retour en force du duc de Savoie en 1559 (Traité de Cateau-Cambrésis) ne fut pas suffisant pour arracher aux Bernois toutes les anciennes conquêtes. S’ils perdirent Gex et le Chablais, ils conservèrent le Pays de Vaud, ruinant définitivement les espoirs catholiques (Traité de Lausanne, 1564).

Aux côtés de Bruening, les divers contributeurs du numéro spécial de Revue historique vaudoise ouvrent aussi des pistes de recherches qui devront être suivies et approfondies. Une chose est désormais certaine : l’historiographie vaudoise ne pourra plus éviter ce sujet.

Publicités

A propos gerarddelaloye

Journaliste et historien, vit entre la Suisse romande et la Transylvanie. Dernier ouvrage publié: "Les douanes de l'âme et autres chroniques roumaines", Ed. L'Aire (Vevey CH), 2016, 130 p.
Cet article a été publié dans Histoire. Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s