Encore sur la Réforme dans le Pays de Vaud

Le livre de Bruening ouvre décidément de nombreuses pistes de réflexion.

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Qui aurait imaginé que lors de ses premiers vagissements le mouvement calviniste reçoive le renfort déterminant de ces paisibles habitants du Pays de Vaud ? Un renfort suffisant pour lancer les tenants de la « nouvelle foi » à l’assaut de l’Europe. C’est en effet après que des centaines de pasteurs et apprentis pasteurs refusant la lui bernoise que Genève trouva la force et les troupes pour investir le royaume de France et tenter de le convertir à la vraie loi du Seigneur. Fort heureusement cela ne marcha pas. Vous imaginez une France calviniste ? Paris calviniste ?

L’histoire prouve assez que politiquement le calvinisme fut une catastrophe. On sait que la vie dans la Genève du 16e au 18e siècle fut aussi douce pour ses habitants que celle que les disciples de l’ayatollah Khomeiny réservent aux Iraniens d’aujourd’hui. Par contre l’économie fonctionna : Genève et les Pays-Bas devinrent des puissances. Sans trop s’embarrasser de morale : à l’époque où les patriciens genevois faisaient exécuter les livres de Rousseau par le bourreau, ils faisaient aussi de l’argent en pariant sur la durée de vie de leurs filles grâce au système dit des tontines!

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Si nous prenons un angle différent, la rigidité politique de Berne qui, plutôt que chercher un compromis avec les forces vives de ses nouvelles conquêtes francophones (Pays de Vaud, Pays de Gex, Chablais jusqu’à Thonon), soit tout le pourtour du Léman sauf Genève et la rive valaisanne de Thonon au Bouveret, préfère expulser les intégristes au lieu de baster, fait de l’Etat  de Berne le précurseur d’un système où la religion, pour la première fois en Europe, ne se confond plus avec le pouvoir politique et perd progressivement l’autonomie dont elle jouissait précédemment grâce à son allégeance au Saint-Siège. Des décennies avant la Réforme, c’est le pouvoir laïc qui se charge de faire régner l’ordre dans le clergé et sévit contre les femmes ou concubines de curée pour ne donner qu’un exemple. En 1474 déjà, vu l’incompétence de l’abbé et du chapitre du couvent du couvent d’Interlaken qui possède une grande partie de l’Oberland bernois, Berne le « nationalise » en nommant un bailli chargée de l’administrer. Sa justification ? « Il s’agit de garantir les intérêts pratiques de l’Etat ». En 1474 ! Ils appliquent, nous dit Dierauer (Hist. Conf., vol.3, chap.1) « les principes de Marsile de Padoue hardi prophète de la souveraineté populaire et de la toute-puissance de l’Etat ». On aimerait entendre aujourd’hui un chef d’Etat faire la même remarque à propos de ces financiers qui nous pressent  comme des citrons au nom d’une prétendue loi des marchés. (A propos du « hardi prophète de la toute-puissance de l’Etat, n’oublions pas que Dierauer fut le chantre de la Suisse radicale de la fin du 19e siècle : rien à voir les radicaux d’aujourd’hui).

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Pour qui s’intéresse à l’histoire de la Réforme (qui fut une révolution !), des révolutions et de la naissance de l’Etat moderne, Le Monde des Livres du 09.12.2011 signale la parution en traduction française d’un livre qui me paraît fort séduisant : Droit et révolution. L’impact des réformes protestantes sur la tradition juridique occidentale, d’Harold J. Berman, Fayard, 806 p.

L’auteur de l’article signale que pour Berman « la modernité s’inscrit dans la continuité du prétendu Moyen Age et que les deux grandes révolutions (anglaise et française) dont elle est sortie sont issues de la transformation d’une même tradition chrétienne. (…) A l’inverse de ce que faisait Weber, il explique les changements politiques par la transformation des systèmes de croyance et du droit ».

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Le prosélytisme réformé savait reconnaître les siens. Pendant des décennies les Académies de Lausanne et de Genève soutinrent par des bourses la formation de pasteurs piémontais (de la secte des vaudois) et transylvains. Il y a, aujourd’hui encore à Sibiu, à mi-chemin entre a) l’orgueilleuse église orthodoxe construite au début des années 1920 (sur le modèle de Saint-Sophie de Constantinople !) par les Roumains après l’annexion de la Transylvanie suite au fameux traité de Trianon, b) une cathédrale « évangélique » (lisez luthérienne) dont l’embryon dut vers 1200 être une jolie église romane catholique et c) une grande église de rite gréco-orthodoxe (ou uniate) construite en 1733 par les jésuites, il y a donc là au milieu une modeste église le plus souvent fermée qui porte sur son fronton une inscription rappelant en latin que les fidèles qui s’y réunissent se réclament de la « confession helvétique ». Je n’ai pas encore eu le temps de me mettre à la recherche de son desservant pour en savoir un peu plus. Je pense toutefois qu’il s’agit de l’église des calvinistes  hongrois qui étaient assez nombreux dans la région à l’époque où ils dominaient le pays. J’accumule sur mon bureau des livres parlant de l’imbrication ethnique, religieuse, politique des populations ayant vécu ou vivant dans la région. Mais on a beau être habitué à traiter d’un pays, la Suisse, qui ne brille pas par sa simplicité, il faut reconnaître que la Transylvanie (Siebenbürgen) nous laisse loin derrière.

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A propos gerarddelaloye

Journaliste et historien, vit entre la Suisse romande et la Transylvanie. Dernier ouvrage publié: "Les douanes de l'âme et autres chroniques roumaines", Ed. L'Aire (Vevey CH), 2016, 130 p.
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