Genèse d’un vampire (Transylvanie 1)

« Ah ! Tu vas vivre au pays de Dracula ! » Combien de fois cette remarque n’a-t-elle pas résonné à mes oreilles quand un ami apprenait mon départ pour la Transylvanie. Dracula, Transylvanie, des noms qui pour un Occidental ne chantent pas doux à l’oreille. L’exceptionnelle réputation de Dracula suffit à inquiéter quiconque s’en approche. De plus la Transylvanie renvoie à la Syldavie, rude, rustre mais pittoresque contrée balkanique que Tintin visitera à diverses reprises, en commençant par la mission qui le conduira à sauver le royaume des descendants d’Ottokar d’une annexion par le méchant voisin bordurien. Un royaume d’opérette peuplé de vampires, rien d’engageant pour un Helvète élevé dans le respect du propre en ordre. Ne pouvant s’empêcher de frémir à la seule évocation des crimes de Vlad Ţepeş, il voit aussitôt se profiler à l’horizon les ruines déchiquetées d’un château gothique se détachant sur fond de montagnes d’une sauvagerie rehaussée par un ciel blême et menaçant. Comment le détromper ?

Lui dire que les mythes sont des artefacts. Que des esprits habiles leur font dire ce qu’ils veulent. Que la Transylvanie est un vaste plateau vallonné très ressemblant au Plateau suisse. Qu’elle est encerclée tel un fer à cheval de montagnes peu redoutables, les Carpates, dont quelques sommets seulement restent enneigés jusqu’au début de l’été, des montagnes pâturées par d’innombrables troupeaux de moutons bêlant, ondulant, s’étirant en dans tous les sens. Un plateau donc, une bonne terre arable, souvent des coteaux à vigne taillés en terrasse. Un pays strié de nombreuses rivières au cours hésitant et sinueux, pas très au fait de leur ligne de partage, peut-être parce qu’elles devinent qu’elles ont beau pencher d’un côté ou de l’autre, elles finiront de toute manière dans le Danube et, par lui, dans la mer Noire, vers le soleil levant.

Pourquoi camper un mythe terrifiant et démoniaque dans une contrée qui, le plus souvent, appelle la douceur de vivre, la quiétude séculaire de paysans hospitaliers, joyeux et nonchalants, la sérénité de bourgades somnolentes ? La réponse est des plus prosaïques : l’éloignement et l’exotisme cher aux romantiques qui n’avaient d’yeux que pour l’Orient. Un exotisme qui, prenant le contre-pied de l’image du bon sauvage alpin chère à Rousseau et aux touristes anglais fera des Carpates le repère de sauvages buveurs de sang. Mais avant d’atteindre la forme achevée et triomphante de Dracula, le mythe subira une longue gestation.

On pourrait commencer par traquer ses premières manifestations dans une littérature prégothique, diffusée par des colporteurs en Europe centrale et dans les Balkans. Mais il s’agit là surtout d’histoires de revenants hantant une mémoire villageoise, de feux follets bondissant entre les tombes d’un cimetière, de macchabées pas très catholiques ni même orthodoxes. Non ! Le mythe s’est noué un soir d’été et de vacances sur les rives du Léman.

En été 1816, une fine société de riches Anglais empêtrés chez eux dans de compliquées histoires d’amour et de famille séjourne à Genève. Après une pénible traversée du Jura dans la neige, les Shelley sont arrivés tard dans la nuit du 13 mai à l’hôtel d’Angleterre dans le quartier de Sécheron, un établissement qui avait l’avantage d’être situé hors les murs de la ville, laissant ainsi à ses hôtes une précieuse liberté de déplacement. Le jeune poète (il n’a pas encore 24 ans) est accompagné de sa compagne Mary Godwin (19 ans), de leur bébé, William, et de la demi-sœur de Mary, Claire Clairmont (18 ans), fille de la seconde épouse de William Godwin, écrivain célèbre mais ruiné, en conflit avec Shelley auquel il essaie sans cesse d’extorquer de l’argent. Fantasque, athée proclamé, partisan de l’amour libre – Harriet, sa femme légitime avait accouché d’un fils juste avant que Mary ne donne naissance à William – Shelley ne fait rien pour passer inaperçu. Répudié par sa famille pour son inconduite notoire, il tente vaille que vaille de ne pas se laisser ses problèmes financiers et familiaux assombrir son existence, les guerres sont finies, la nature est belle, surtout quand le reflet des montagnes frémit à la surface du Léman.

La venue à Genève des Shelley ne devait en fait rien au hasard. Pendant l’hiver, la petite Claire avait noué une relation avec Lord Byron. Magnanime, il l’avait autorisée à le rejoindre à Genève où il comptait passer l’été à condition que, pour des raisons de convenances, elle ne vienne pas seule. Percy et Mary brûlant de faire connaissance de leur célèbre aîné s’étaient facilement laissé convaincre de l’accompagner à son rendez-vous amoureux.

Douze jours après les Shelley, Lord Byron, en grand attelage, avec serviteurs et intendant, arrivait lui aussi à Sécheron. Pour éviter la France qui pansait encore les plaies infligées par la mégalomanie napoléonienne, il voyagea par la vallée du Rhin, entrant en Suisse par Bâle. Alors âgé de 28 ans, précédé par une rumeur d’inceste, le poète fuyait le scandale et les désillusions sentimentales. Il était accompagné d’un très jeune amant, William Polidori, médecin fraîchement diplômé qui lui servait aussi de secrétaire. Dès son arrivée, Byron trouva un terrain d’entente avec Shelley en compagnie de qui il faisait de longues balades en barque, les deux hommes laissant libre cours à leurs rêveries face aux montagnes. Toutefois la vie en hôtel lui déplaisait : la levée du blocus décrété par Napoléon permettait enfin aux Anglais de voyager sur le continent. Ils ne s’en privèrent pas, aussi y avait-t-il foule dans les salons de l’hôtel. Sensible au calme et à la tranquillité, il ne tarda pas à se mettre en quête d’une maison à louer.

Attiré peut-être par la réputation d’une maison qui deux siècles plus tôt hébergea John Milton, Lord Byron s’installa dans la villa Diodati sur le coteau de Cologny. Les Shelley choisirent de leur côté une maison voisine, située en contrebas au bord du lac.

En bons touristes, ces artistes se promènent, font du bateau sur le Léman, recherchent les lieux fréquentés par Julie et Saint-Preux dans La Nouvelle Héloïse de Rousseau, visitent le château de Chillon et se recueillent devant le pilier où Bonivard gémit pendant sa captivité, grimpent sur les flancs du Mont Blanc que l’illustre Saussure avait vaincu quelques années plus tôt. Le soir ils s’amusent, discutent, échangent des projets. Et font la fête. Se mettent en quelque sorte en situation : l’opium ne manque pas et quand, dans la nuit du 18 juin, Shelley – qui deux ans plus tôt sur les rives du lac des Quatre-Cantons avait commencé un poème sur les Assassins mangeurs de hachisch – fait une crise hallucinatoire entrée dans l’histoire littéraire, c’est à l’éther que Polidori le soigne. La Genève bourgeoise, toujours aux aguets quand il s’agit d’épier les mœurs d’autrui, commencera bientôt à jaser.

(à suivre)

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A propos gerarddelaloye

Journaliste et historien, vit entre la Suisse romande et la Transylvanie. Dernier ouvrage publié: "Les douanes de l'âme et autres chroniques roumaines", Ed. L'Aire (Vevey CH), 2016, 130 p.
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