Paul Celan et le Valais

Dans son blog la République des livres, Pierre Assouline vient de consacrer une chronique à la correspondance Paul Celan/ Ingeborg Bachmann récemment publiée au Seuil. A part le titre qui me paraît un peu forcé (il y a tout de même eu rupture entre les deux poètes !), la recension d’Assouline est brillantissime. A la fin de son papier, il signale la publication dans la Revue de Belles-Lettres « d’une une curiosité, un poème abandonné sous le titre Walliser Elegie (Elégie valaisanne) en date du 1er avril 1961, destiné à l’origine à figurer dans l’un de ses plus beaux recueils La Rose de personne (Die Niemandsrose) ».

Il se trouve qu’ayant trouvé une oreille intéressée et efficace chez Marion Graf, une des responsables de la revue, je suis à l’origine de la publication en français de cette curiosité. Elle m’avait à l’époque demandé un article sur Celan et le Valais qui pour finir ne fut pas publié. Le voici :

 

***

Le 21 décembre 1965, Gisèle Celan-Lestrange boucle ses valises. Le lendemain elle va quitter Paris pour prendre quelques jours de vacances avec son fils de dix ans à Montana. Avant de partir, elle écrit un mot à son mari Paul Celan interné dans la clinique psychiatrique du château de Suresne. Le malheureux poète ne va pas bien du tout. Un mois plus tôt, dans une crise de délire, il a tenté de la tuer avec un couteau. « Ne perds pas espoir, lui écrit-elle, tu peux encore te retrouver mais il te faut accepter une aide médicale. » Dans une lettre du 28 décembre, aux nouvelles de sa santé et à ses vœux de bonne année, il ajoute en post-scriptum : « Te rappelles-tu les grands cahiers bleus à lignes que je ramenais de Montana ? Peux-tu en rapporter quelques-uns ? »

Le tourisme et des cahiers lignés bleus sont les signes matériels du rapport de Paul Celan (Czernowitz 1920 – Paris 1970) avec ce Valais dont il donnera le nom à un poème resté inédit en allemand jusqu’en 1997 et traduit aujourd’hui en français. En été 1957, c’est à Verbier qu’il passe des vacances d’été en famille. Il ne reviendra en Valais qu’en décembre 1960 pour les vacances de Noël, mais à Montana, dans la proximité du souvenir de Rilke qui vécut de longues années dans la région avant de se faire enterrer devant la vieille église de Rarogne. Le séjour ayant plu à la famille Celan, elle revint à Montana pour les vacances de Pâques et de Noël 1961. Le poète passe encore les vacances de Noël 1963 à Montana, en la seule compagnie de son fils, puis il perdra le contact avec le Valais, mais pas avec la Suisse.

Paul Celan avait de solides attaches à Genève où, à la fin des années cinquante, il fit quelques séjours pour travailler comme traducteur au Bureau International du Travail. Il y fit la connaissance de Jean Starobinski qu’il consulta à diverses reprises sur ses problèmes de santé car, en plus de ses nombreuses activités dans les domaines de la littérature et de l’histoire des idées, Starobinski est aussi médecin et a soutenu, en 1962, une thèse sur l’histoire du traitement de la mélancolie. Toutefois la relation genevoise la plus importante de Celan reste Bernard Böchenstein, professeur d’allemand à l’Université, avec lequel il correspond de 1962 à sa mort. A Neuchâtel, il rend plusieurs visites à Friedrich Dürrenmatt. De Zurich, il fit un lieu de rendez-vous pour ses amis dispersés dans le monde. Si l’on ajoute des séjours en Engadine (1959) et au Tessin (1967), nous avons pour l’essentiel délimité la connaissance que Celan pouvait avoir de la Suisse. Il en reste quelques traces dans son œuvre : un récit, Gespräch im Gebirge, écrit suite à une rencontre manquée avec Th. Adorno à Sils-Maria (1959) et des poèmes : Zurich, Zum Storchen écrit en mai 1960 à l’occasion de sa première rencontre avec Nelly Sachs, Oberhalb Neuenburgs dédié à Lotti et Friedrich Dürrenmatt après un passage à Neuchâtel en septembre 1964 et, bien sûr, les deux versions de Walliser Elegie.

Paul Celan commence à écrire son Elégie valaisanne le 1er avril 1961 à Montana où il passait les vacances de Pâques. Il la termine le 25 janvier 1962 après un nouveau séjour à Montana pour des vacances de Noël. Le moins que l’on puisse dire est qu’il ne se porte pas bien perturbé qu’il est par les développements d’une campagne de diffamation lancée contre lui par Claire Goll, veuve du poète Yvan Goll (1891-1950) qui accuse Celan d’avoir plagié certaines œuvres de son mari. L’affaire traîne depuis 1956 déjà, elle prend toutefois en mai 1960 des proportions telles que Celan sera dès lors et jusqu’à sa mort obnubilé par cette campagne de calomnies. La violence du choc est si forte qu’il en perd son équilibre psychique et sombre dans une mélancolie dont il ne se remettra jamais vraiment. De plus, deux drames personnels l’ont beaucoup touché. En été 1960, il a enfin pu rencontrer à Zurich Nelly Sachs (Nobel de littérature 1966) avec laquelle il correspond depuis des années. Juive berlinoise exilée à Stockholm depuis 1940, elle fait son premier grand voyage hors de Suède, un voyage qu’elle achèvera par un court séjour parisien chez les Celan. Rentrée à Stockholm, elle fait une crise psychique qui met sa vie en danger. Début septembre, il se rend au chevet de son amie malade qui ne le reconnaît pas. Un an plus tard, en novembre 1961, alors que son poème est encore en chantier, il apprend le suicide de Lia Fingerhut, la jeune fille qu’il aimait quand en 1947 ils passèrent avec des amis les vacances de Pâques dans les Carpates, près de Kronstadt (Braşov).

Le recours à l’élégie – « poème lyrique exprimant une plainte douloureuse, des sentiments mélancoliques » nous dit le Robert – est donc d’autant moins surprenant que Celan en ce début de printemps est marqué par l’empreinte laissée par Rilke dans la région : le petit château de Muzot, entre Montana et Sierre, où il retrouva la force et l’inspiration de terminer ses Elégies de Duino. Et, surtout, la tombe du poète à Rarogne. Un pèlerinage sur cette tombe n’est jamais anodin, même pour qui n’a pas la sensibilité d’un Paul Celan. Du vieux bourg, un chemin grimpe vers un promontoire rocheux où se dresse une forteresse médiévale dont un bâtiment fut transformé en église au début du XVIe siècle. Passant devant le caveau réservé aux von Roten, les seigneurs du lieu, le promeneur est naturellement conduit au pied de la façade méridionale de l’église où, à l’écart du reste du cimetière, se trouve la tombe de Rilke face à une plaine du Rhône fort étroite à cet endroit-là. Après un moment de recueillement suivi d’une interrogation sur la sibylline épitaphe Rose, oh reiner Widerspruch, Lust,/ Niemandes Schlaf zu sein unter soviel Lidern…, il ne peut que se diriger vers le porche de l’église et, le seuil franchi, rester médusé devant l’extraordinaire Jugement dernier peint en 1512 par Hans Rinischer, épigone local d’Albrecht Dürer. Pour effacer de son esprit les diables monstrueux poussant dans l’enfer des charretées de damnés, il repassera devant la tombe du poète et, rasséréné par les roses trémières la fleurissant, redescendra le coteau l’âme teintée de mélancolie, mais en paix.

Rilke est pour Celan le poète préféré de sa jeunesse. Ils ont en commun d’être issus des marges de la germanité – Prague pour l’un (comme Kafka, autre grande référent littéraire de Celan), Czernowitz pour l’autre, deux immenses foyers de culture plantés aujourd’hui aux confins des vastes espaces slaves. Au-delà du souvenir revivifié d’une grande fraternité poétique, Celan, stimulé par Rarogne comme le montre la chute des deux versions de son Elégie valaisanne, se prend dans sa complainte à rêver de sa jeunesse (les vacances roumaines de Pâques et de l’été 1947) et de ses affinités lointaines (Ossip Mandelstam, son frère en poésie, et, au-delà, la vaste Russie). Il n’y a pas de contradiction entre ces deux pôles de réflexion, au contraire, ils sont reliés par la mer Noire à l’éclat de taïga.

Né en Bucovine, roumaine en ce temps-là, il est projeté par les conséquences de la guerre et de la sauvagerie nazie vers Bucarest capitale d’un pays qui n’est guère le sien mais dont il possède la nationalité. Pendant deux ans, de 1945 à 1947, il travaille dans une maison d’édition fondée par l’occupant soviétique, Cartea Rusă (Le Livre russe), vouée à la propagande mais aussi à la diffusion des grands auteurs –il traduit notamment Lermontov en roumain). Il fréquente le fourmillant milieu surréaliste bucarestois, mais concentre surtout son attention sur les moyens de fuir en Occident, car, quoique communisant, il a pris en Bucovine la mesure de la réalité soviétique et de son antisémitisme.

Sur fond d’évocation du malheur juif qui cimente toute son œuvre, c’est donc vers l’Est et la Roumanie que nous renvoie l’Elégie valaisanne. Des Carpates à la Dobroudgea et la mer Noire, les souvenirs se pressent, nombreux, dans la mémoire du poète. Avec, au passage, un hommage au révolutionnaire Christian Rakovski (1873-1941) qui en été 1913 hébergea son ami Trotski dans sa maison de Mangalia, le village où Celan séjourna en 1947.

Et le Valais ? Au contraire de chez Rilke, sa présence est discrète. Il illumine.

(Avril 2010)

Sources :

Paul Celan, Die Gedichte aus dem Nachlass, Herausgegeben von Bertrand Badiou, Jean-Claude Rambach,und Barbara Wiedemann, Suhrkamp Verlag, Frankfurt am Main, 1997. Paul Celan, Gisèle Celan-Lestrange, Correspondance (1951-1970), 2 vol., Editée et commentée par Bertrand Badiou avec le concours d’Eric Celan, Editions du Seuil, Paris, 2001. Nelly Sachs – Paul Celan, Correspondance, traduit de l’allemand par Mireille Gansel, Editions Belin, Paris, 1999. Petre Solomon, Paul Celan. Dimensiunea românească, Editura Art, Bucureşti, 2008.

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A propos gerarddelaloye

Journaliste et historien, vit entre la Suisse romande et la Transylvanie. Dernier ouvrage publié: "Les douanes de l'âme et autres chroniques roumaines", Ed. L'Aire (Vevey CH), 2016, 130 p.
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3 commentaires pour Paul Celan et le Valais

  1. Claire Goll est un des auteurs le plus raciste du 20ième siècle. Soutenue et défendue par la communauté juive cette adepte de la haine bien enveloppée dans de belles phrases démontre au lecteur ses fantasmes, ses dérives et son mal de vivre.
    Pour vous en convaincre lisez l’ouvrage de cette Céline en jupon « Le nègre Jupiter »

    • Merci pour votre intervention, mais je vous laisse l’entière responsabilité de sa formulation. Vous m’avez fait découvrir Claire Goll et son étrange itinéraire. Son roman Le nègre Jupiter enlève Europe suscite des interprétations divergentes comme en témoignent cette étude ou celle-ci.

  2. d3ssin dit :

    Passionnant …

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