Où des vampires vont et viennent entre l’Irlande et les Carpates (Transylvanie 4)

Les Carpates, fabuleuses source d’inspiration, restaient encore dans l’ombre, pour les éclairer, il faudra attendre quelques décennies. Adopté par les romantiques qui le portent aux nues, recherché par des lecteurs friands d’histoires extraordinaires, à l’évidence cultivé par les éditeurs dont il stabilise le fonds de commerce, le vampirisme traverse benoîtement le siècle sous sa forme polidorienne. La première adjonction d’importance au mythe n’intervient qu’en 1871 avec la parution de Carmilla de l’Irlandais Joseph Sheridan Le Fanu. Pour situer son intrigue et garantir le dépaysement, l’auteur choisit la Styrie, province autrichienne aux confins des Balkans, parsemée de châteaux et couverte de forêts sombres et touffues. Une jeune aristocrate tombe sous la coupe de la séduisante Carmilla qui lui voue un amour éperdu et mortifère : en cédant à cette étrange passion, l’innocente victime introduit l’homosexualité dans le vampirisme, augmentant d’autant les fantasmes du lecteur qui ne déteste pas que le fantastique soit pimenté d’une pointe d’érotisme. Le cinéaste Roger Vadim à qui l’on ne saurait reprocher de ne pas connaître les femmes ni d’ignorer l’érotisme ne s’y trompa pas en donnant, en 1960, une adaptation cinématographique de Carmilla sous le titre de Et mourir de plaisir avec, dans les deux rôles principaux, sa seconde femme Annette Vadim-Stroyberg et Elsa Martinelli. Collégien pâlot et dégingandé, la tête farcie du thomisme injecté à haute dose par de bons chanoines non moins que des jeux pervers des succubes et incubes de Huysmans dont j’étais alors un lecteur fervent, je me souviens d’avoir succombé sans retenue au charme de ces deux dames folâtrant dans un luxueux palazzo romain sous l’œil distant de Mel Ferrer. Il est vrai que le contraste de l’atmosphère du film avec l’austérité de la vie monacale avait de quoi vivifier une imagination juvénile engourdie par l’internat.

Le mythe approchera de sa mise en forme définitive avec l’entrée en scène de deux jeunes écrivains belges, des frères et sœurs, qui feront chacun trois petits tours en littérature et s’en iront. C’est l’aînée, Marie Nizet, qui ouvre la voie. Son père, homme de lettres et conservateur à la Bibliothèque royale de Bruxelles, l’a envoyée poursuivre ses études à Paris où elle se lie d’amitié avec Eufrosina et Virgilia Heliade-Radulescu, filles d’un quarante-huitard roumain, écrivain et philosophe révolutionnaire, réfugié dans la capitale française comme nombre de ses compatriotes, avant de rentrer au pays et devenir un homme politique de premier plan.

A l’époque – nous sommes dans les années 1860-1870 – on parle beaucoup de la Roumanie en France, le pays n’a pas encore d’existence étatique assurée, mais la cause roumaine jouit d’une large sympathie rappelant celle dont jouirent les Grecs un demi-siècle plus tôt. L’opinion dominante est que les principautés roumaines, la Moldavie et la Valachie, ont droit à l’indépendance, que la domination turque, même de pure forme, a suffisamment duré et, surtout, qu’elle ne doit pas être remplacée par une allégeance au tsar de Russie. Le terreau politique et philosophique de cette sympathie a été fertilisé par deux maîtres penseurs, Jules Michelet et Edgar Quinet, qui connaissent bien le pays et comptent beaucoup de fils de boyards et de nobles roumains parmi leurs étudiants et leurs amis, Quinet finissant même par épouser une de ses étudiantes ce qui lui valut de donner son nom à une petite rue de la capitale séparant la faculté d’architecture de celle des lettres. A une de ses extrémités, le Capşa fut l’un des cafés littéraires les plus renommés d’Europe.

Autrefois, c’est-à-dire avant la dernière guerre mondiale, lui faisait face une importante maison d’édition Cartea Românească. Les écrivains n’avaient qu’à traverser la rue pour se retrouver entre eux. Aujourd’hui rénové mais mal géré l’établissement n’a plus rien de littéraire hormis quelques reproductions fripées d’articles du Figaro vantant à la fin du XIXe siècle les qualités d’un bistrot fréquenté par les écrivains. C’était l’époque où Bucarest s’affichait fièrement comme le petit Paris des Balkans et ses élites passaient allègrement d’un Paris à l’autre. Parfois quelques vicissitudes politiques les contraignaient à faire des séjours prolongés dans le grand Paris. Ils se font alors propagandistes de leur cause nationale ou, poètes succombant au « dor », à cette nostalgie typiquement roumaine qui survolant l’Europe fait écho à la «saudade» portugaise, ils recherchent les trésors de leur folklore pour charmer leurs amis français. Des recueils paraissent à Paris, les Doïnas, poésies moldaves en 1853, puis, peu après les Ballades et chants populaires de la Roumanie.

Il me plaît d’imaginer que les sœurs Eufrosina et Virgilia Heliade-Radulescu devaient avoir dans leur entourage quelque jeune haïdouk capable par ses prévenances de fouetter l’imagination d’une jeune femme. Le fait est que rééditant l’exploit de Mary Shelley, Marie Nizet n’a pas vingt ans quand elle publie un roman intitulé Le capitaine vampire. La Roumanie apparaît pour la première fois en toile de fond d’un roman gothique, les personnages portent des noms roumains à l’exception du méchant, un officier russe, le capitaine Boris Liatoukine, qui a l’art de disparaître au moment opportun et de réapparaître quand on ne l’attend pas, surtout quand on est certain de l’avoir transpercé d’un coup de sabre. On lui attribue le meurtre par strangulation de ses deux femmes qui portaient au cou des marques de morsures… Le roman apparaît au lendemain de la signature du traité de Berlin (1878) qui reconnaissait l’indépendance des principautés roumaines. Il s’agissait dans le contexte de l’époque de défendre la Roumanie contre une possible mainmise russe sur ce jeune Etat. Mal torché, écrit à la va-vite, le court roman de Marie Nizet est oublié aussi rapidement qu’il a été conçu. Suite à un mauvais mariage, son auteure disparaît de la scène littéraire pour n’y revenir que trois ou quatre décennies plus tard avec des poèmes d’amour.

Il en va des romans de vampires comme des vampires eux-mêmes, ils ne cessent, parés d’autres plumages, de ressusciter dans les lieux les plus incongrus. Ainsi, parti d’Europe centrale vers Genève par le truchement d’un poète anglais, le mythe fait un premier détour par l’Irlande avant d’éclore dans l’imagination d’une jeune bruxelloise amoureuse de la Roumanie. Pour trouver une forme achevée, il retournera en Irlande où Bram Stoker, un auteur déjà confirmé, journaliste et homme de théâtre, réunit les divers ingrédients – vampirisme, folklore roumain, salons londoniens – pour créer en 1897 l’impérissable Dracula, digne frère en horreur du docteur Frankenstein. Bram Stoker est mort le 21 avril 1912. Le centenaire de cette disparition (définitive : il s’est fait incinérer) promet nombre de publications dans les mois qui viennent.

Sources : Pour suivre les vampires je me suis laissé dériver au fil de l’internet, de Wikipédia en Google Books. Le grand spécialiste de Dracula est l’historien Matei Cazacu dont le livre (Dracula, Paris, 2004, 632 p., publié en français et traduit en roumain) est suivi de : Capitaine vampire : une nouvelle roumaine par Marie Nizet (1879)

(A suivre)

Publicités

A propos gerarddelaloye

Journaliste et historien, vit entre la Suisse romande et la Transylvanie. Dernier ouvrage publié: "Les douanes de l'âme et autres chroniques roumaines", Ed. L'Aire (Vevey CH), 2016, 130 p.
Cet article a été publié dans Littérature. Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s