Zola, l’Alsace-Lorraine et les résurgences nationalistes

Par je ne sais quelle poussée de curiosité, j’ai passé les jours creux du Nouvel An à lire La Débâcle d’Emile Zola, avant-dernier titre de la saga des Rougon-Macquart.  , roman dont je n’avais jamais entendu parler jusqu’à ce jour pas si lointain où un ami me signala son existence à un moment où nous parlions des relations entre l’Allemagne et la France. La débâcle est bien sûr celle du IIIe Empire et de ses maîtres, cette bourgeoisie plébiscitaro-conservatrice comme la nomme Zola, sœur jumelle par-delà les décennies de celle qui aujourd’hui, CAC 40 oblige, se goinfre en Sarkozye.

Livre sombre, sinistre, désespéré, baignant dans les torrents de boue et les flots de sang de la bataille de Sedan, du siège de Paris et de la brève mais terrifiante guerre civile contre les Communards après la chute de la capitale. Zola ne se casse pas la tête pour ficeler une intrigue compliquée, ce qui l’intéresse c’est de témoigner. De peindre un régime à la dérive, une société en décomposition. Et de susciter une répulsion profonde pour la guerre, cette guerre qui selon l’idéologie dominante de l’époque était conçue comme vivifiante, chargée d’émonder le corps social de ses branches sèches ou pourrissantes ainsi que le prétendaient les premiers vagissements d’une sociologie naissante.

Chacun a appris à l’école que Zola fut le grand maître du naturalisme, mais les enseignants s’arrangent en général pour que la nature présentée ne soit pas trop rébarbative, même s’ils traitent de la mine ou de l’alcoolisme. Mais cette guerre-là est-elle scolarisable ?

Mais, surtout, les inquiétantes blessures étaient celles qui avaient troué le ventre, la poitrine ou la tête. Des flancs saignaient par des déchirures affreuses, des nœuds d’entrailles s’étaient faits sous la peau soulevée, des reins entamés, hachés, tordaient les attitudes en des contorsions frénétiques. De part en part, des poumons étaient traversés, les uns d’un trou si mince, qu’il ne saignait pas, les autres d’une fente béante d’où la vie coulait en un flot rouge ; et les hémorragies internes, celles qu’on ne voyait point, foudroyaient les hommes, tout d’un coup délirants et noirs. Enfin, les têtes avaient souffert plus encore : mâchoires fracassées, bouillie sanglante des dents et de la langue ; orbites défoncées, l’œil à moitié sorti ; crânes ouverts, laissant voir la cervelle. Tous ceux dont les balles avaient touché la moelle ou le cerveau, étaient comme des cadavres, dans l’anéantissement du coma ; tandis que les autres, les fracturés, les fiévreux, s’agitaient, demandaient à boire, d’une voix basse et suppliante.

Puis, à côté, sous le hangar où l’on opérait, c’était une autre horreur. Dans cette première bousculade, on ne procédait qu’aux opérations urgentes, celles que nécessitait l’état désespéré des blessés. Toute crainte d’hémorragie décidait Bouroche à l’amputation immédiate. De même, il n’attendait pas pour chercher les projectiles au fond des plaies et les enlever, s’ils s’étaient logés dans quelque zone dangereuse, la base du cou, la région de l’aisselle, la racine de la cuisse, le pli du coude ou le jarret. Les autres blessures, qu’il préférait laisser en observation, étaient simplement pansées par les infirmiers, sur ses conseils. Déjà, il avait fait pour sa part quatre amputations, en les espaçant, en se donnant le repos d’extraire quelques balles entre les opérations graves ; et il commençait à se fatiguer. Il n’y avait que deux tables, la sienne et une autre, où travaillait un de ses aides. On venait de tendre un drap entre les deux, afin que les opérés ne pussent se voir. Et l’on avait beau les laver à l’éponge, les tables restaient rouges ; tandis que les seaux qu’on allait jeter à quelques pas, sur une corbeille de marguerites, ces seaux dont un verre de sang suffisait à rougir l’eau claire, semblaient être des seaux de sang pur, des volées de sang noyant les fleurs de la pelouse. Bien que l’air entrât librement, une nausée montait de ces tables, de ces linges, de ces trousses, dans l’odeur fade du chloroforme.

(…)

Cette fois, il s’agissait de la désarticulation d’une épaule, d’après la méthode de Lisfranc, ce que les chirurgiens appelaient une jolie opération, quelque chose d’élégant et de prompt, en tout quarante secondes à peine. Déjà, on chloroformait le patient, pendant qu’un aide lui saisissait l’épaule à deux mains, les quatre doigts sous l’aisselle, le pouce en dessus. Alors, Bouroche, armé du grand couteau long, après avoir crié :  » asseyez-le !  » empoigna le deltoïde, transperça le bras, trancha le muscle ; puis, revenant en arrière, il détacha la jointure d’un seul coup ; et le bras était tombé, abattu en trois mouvements. L’aide avait fait glisser ses pouces, pour boucher l’artère humérale.  » recouchez-le !  » Bouroche eut un rire involontaire en procédant à la ligature, car il n’avait mis que trente-cinq secondes. Il ne restait plus qu’à rabattre le lambeau de chair sur la plaie, ainsi qu’une épaulette à plat. Cela était joli, à cause du danger, un homme pouvant se vider de tout son sang en trois minutes par l’artère humérale, sans compter qu’il y a péril de mort, chaque fois qu’on assoit un blessé, sous l’action du chloroforme.

Delaherche, glacé, aurait voulu fuir. Mais il n’en eut pas le temps, le bras était déjà sur la table. Le soldat amputé, une recrue, un paysan solide, qui sortait de sa torpeur, aperçut ce bras qu’un infirmier emportait, derrière les cytises. Il regarda vivement son épaule, la vit tranchée et saignante. Et il se fâcha, furieux.

— Ah ! Nom de dieu ! C’est bête, ce que vous avez fait là !

Bouroche, exténué, ne répondait point. Puis, l’air brave homme :

— J’ai fait pour le mieux, je ne voulais pas que tu claques, mon garçon… D’ailleurs, je t’ai consulté, tu m’as dit oui.

— J’ai dit oui, j’ai dit oui ! Est-ce que je savais, moi !

Et sa colère tomba, il se mit à pleurer à chaudes larmes.

— Qu’est-ce que vous voulez que je foute, maintenant ?

Vraiment : qu’est-ce qui m’a poussé à avaler quelque 600 pages de ce tabac-là pour  enterrer 2011 et voir germer 2012 ?

***

Après m’être (pas trop) trituré les méninges, j’ai retrouvé deux raisons. Début décembre, je suis allé à Metz rendre visite à des amis. Pour un Lausannois transplanté dans les Siebenbürgen, c’est prendre encore une fois la germanité à revers. Sur le pourtour. Comme à Lausanne ou à Sibiu, quelques pas dans le cœur de la ville suffisent à faire la part des influences : il y flotte un air léger, guilleret presque, imprégné de latinité, mais la pierre est allemande, ce qui a son charme mais aussi, bien sûr, sa lourdeur. Un poids adossé à des siècles d’une histoire que l’on devine compliquée. Survolant celle de la ville, je suis tombé sur le siège que lui firent subir les troupes de Bismark en 1870, le désastre de sa reddition et la trahison éhontée de Bazaine. Cela me rappela la discussion d’il y a quelques années sur la guerre de 1870 et mon projet de lire le roman de Zola. Le livre m’attendait sur un rayon, je n’eus qu’à tendre la main…

Capitale de la Lotharingie en 843 quand les petits-fils de Charlemagne se partagèrent l’Empire (Traité de Verdun) Metz a une histoire qui se confond intimement avec celle de l’Europe occidentale en raison de sa position médiane entre la France et l’Allemagne. Gagnée à la Réforme (comme Lausanne et Sibiu), elle ne revint au catholicisme qu’après la révocation de l’édit de Nantes (1685) une bonne partie de sa bourgeoisie étant alors contrainte de se réfugier à Berlin. Elle renforçait ainsi – avec des dizaines de milliers de proscrits huguenots – le jeune Etat prussien dont les armées, deux siècles plus tard, allaient un jour d’automne forcer ses défenses.

Quand un siècle s’achève, les historiens adorent disputer de sa durée. Si chacun s’accorde à poser un terme au XXe siècle européen aux années 1989/1991 (chute du mur de Berlin, effondrement de l’URSS) il est plus délicat d’en fixer le commencement. En général on part du début de la Première guerre mondiale, mais d’aucuns préfèrent 1905, date de la première révolution russe et, surtout, de la première raclée militaire infligée par un peuple de couleur (le Japon) à des impérialistes blancs (la Russie). Toutefois, par ses conséquences, par l’enchaînement des causalités, il est tentant de faire démarrer le long XXe siècle autour de 1870 et que la guerre franco-allemande peut servir de symbole. C’est ce que je voulais vérifier en rafraîchissant ma mémoire par la lecture de Zola. Son naturalisme vaut le meilleur journalisme d’investigation d’aujourd’hui. En 1870, la puissance prussienne unifie les Allemands autour d’elle et annexe l’Alsace-Lorraine pour un demi-siècle. Cent-vingt ans plus tard, en 1990, cette même Allemagne se réunifie en absorbant les provinces de l’Est (dont la Prusse !) desquelles elle était séparée depuis un demi-siècle. En 1870, la victoire outrancière des Allemands impose une paix injuste :

— Wimpffen [le commandant en chef français] vient de rentrer… Il paraît que ces brigands-là ont des exigences à leur flanquer des gifles… Ah ! Qu’on recommence donc, et que nous crevions tous, ça vaudra mieux !

Delaherche l’écoutait, pâlissant.

— Mais est-ce bien certain, ce que vous me racontez ?

— Je le tiens de ces bourgeois du conseil municipal, qui sont là-bas en permanence… un officier était venu de la sous-préfecture leur tout dire.

Et il ajouta des détails. C’était au château de Bellevue, près de Donchery, que l’entrevue avait eu lieu, entre le général De Wimpffen, le général De Moltke et Bismarck. Un terrible homme, ce général De Moltke, sec et dur, avec sa face glabre de chimiste mathématicien, qui gagnait les batailles du fond de son cabinet, à coups d’algèbre ! Tout de suite, il avait tenu à établir qu’il connaissait la situation désespérée de l’armée française : pas de vivres, pas de munitions, la démoralisation et le désordre, l’impossibilité absolue de rompre le cercle de fer où elle était enserrée ; tandis que les armées allemandes occupaient les positions les plus fortes, pouvaient brûler la ville [Sedan] en deux heures. Froidement, il dictait sa volonté : l’armée française tout entière prisonnière, avec armes et bagages. Bismarck, simplement, l’appuyait, de son air de dogue bon enfant. Et, dès lors, le général De Wimpffen s’était épuisé à combattre ces conditions, les plus rudes qu’on eût jamais imposées à une armée battue. Il avait dit sa malchance, l’héroïsme des soldats, le danger de pousser à bout un peuple fier ; il avait, pendant trois heures, menacé, supplié, parlé avec une éloquence désespérée et superbe, demandant qu’on se contentât d’interner les vaincus au fond de la France, en Algérie même ; et l’unique concession avait fini par être que ceux d’entre les officiers qui prendraient, par écrit et sur l’honneur, l’engagement de ne plus servir, pourraient se rendre dans leurs foyers. Enfin, l’armistice devait être prolongé jusqu’au lendemain matin, à dix heures. Si, à cette heure-là, les conditions n’étaient pas acceptées, les batteries prussiennes ouvriraient le feu de nouveau, la ville serait brûlée.

— C’est stupide ! Cria Delaherche, on ne brûle pas une ville qui n’a rien fait pour ça ! (p. 387)

***

La victoire flamboyante du nationalisme allemand fut célébrée par la proclamation, le 18 janvier 1871, de Guillaume Ier roi de Prusse comme premier empereur du IIe Reich allemand dans la galerie des Glaces du château de Versailles.

On connaît la suite : cette galerie des Glaces sera à nouveau utilisée pour symboliser la revanche française après la première guerre mondiale : c’est là que fut signé, le 28 juin 1919, le traité de Versailles dont les stipulations absurdes loin de ramener la paix préparèrent la guerre suivante (et continue aujourd’hui encore d’empêcher la Hongrie des respirer). Les dirigeants nationalistes, de quelque bord qu’ils fussent, loin de briller par leur intelligence se signalèrent au fil du long XXe siècle par leur obtusité, leur usage politique de la haine, leur recours aux symboles affligeants de bêtise. Comme ces rendez-vous répétés à Versailles ou à Rethondes – signature des armistices franco-allemands du 11 novembre 1918 et du 22 juin 1940. D’un côté comme de l’autre personne ne daigna se rappeler la sagesse carolingienne qui fit de la Lotharingie un précieux Etat tampon entre Francs et Germains et de Metz sa capitale.

Cette escalade nationaliste qui, à partir de Sedan et de Metz, mena directement aux horreurs du XXe siècle, à ses grands massacres, aux exterminations de peuples entiers. Et, suite aux désastres, elle conduisit progressivement à la création de l’Union européenne dont chacun s’accorde à dire aujourd’hui que sa seule existence garantit la paix sur le continent.

En réalité, je crois que c’est d’avoir traversé l’Alsace Lorraine dans toute sa longueur, de m’être mêlé aux marchés de Noël sur les places du centre de Metz (les mêmes marchés qu’à Lausanne ou Sibiu, avec partout ces mêmes cahutes de bois ridicules proposant la même camelote), qui m’a fichu un coup de blues et fait saisir cette Débâcle qui m’attendait sur un rayon depuis deux ou trois ans. Puis le bouquin lu, la réflexion sur le nationalisme, l’Etat-nation et la guerre réactivée tout en faisant ma vaisselle, je suis revenu dans le vif de l’actualité. Le faux duel Hollande/Sarkozy qui font semblant de se disputer dans un vide interstellaire. Madame le Pen au journal de France 2 vantant suavement son patriotisme économique et social. Les éructations puantes d’Elisabeth Lévy et ses amis dans les fauteuils du salon où l’on cause. Et les cohortes de réactionnaire antieuropéens, les Chevènement, Emmanuel Todd, Mélanchon, Montebourg… Cette France qui régresse à nouveau, qui se crispe et se ratatine, qui jalouse Berlin plutôt que se remettre en question, qui met ses échecs sur le compte de l’Europe faute d’oser les combattre.

Puis rentrer en Transylvanie et se confronter à une autre réalité, celle des anciens maîtres du pays remâchant les injustices du traité de Trianon…

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A propos gerarddelaloye

Journaliste et historien, vit entre la Suisse romande et la Transylvanie. Dernier ouvrage publié: "Les douanes de l'âme et autres chroniques roumaines", Ed. L'Aire (Vevey CH), 2016, 130 p.
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