Hongrie: le régime Horthy, un modèle désastreux

Il y a des décisions politiques apparemment mineures qui en disent beaucoup plus sur l’état d’une nation que les grands discours. C’est ce que je me disais en rédigeant pour Largeur.com un article sur la Hongrie. Dans un premier mouvement j’avais été frappé par la virulence et l’unanimité des critiques adressées par la presse européenne à Viktor Orbán et ses amis. En général, je me méfie de ces unanimités et je me saisis alors du sujet avec précaution.

En faisant le tour de la presse, je découvris des mesures qui ne me parurent point hautement condamnables comme la mise sous contrôle de l’évolution du taux d’intérêts des emprunts en francs suisses conclus dans les années 2000 par des ignorants qui pensaient ainsi pouvoir échapper aux fluctuations de leur propre monnaie et qui se retrouvent quelques années plus tard à devoir payer des intérêts plus élevés que leurs salaires ! Cela revient certes à soutenir le marché automobile, l’électro-ménager et les supermarchés. Mais enfin ce n’est pas en détruisant les classes moyennes que l’on sortira de la crise !

De même le passage de la Banque nationale hongroise sous contrôle gouvernemental me parut assez sage en ces temps où les financiers ne sont pas très fiables (voir Hildebrand et la BNS). Que le FMI, la BM et d’autres rapaces de haut vol se joignent à Barroso pour condamner cette décision pouvait a contrario prouver qu’Orbán avait visé juste. D’autant plus que la Hongrie n’est pas dans la zone euro. Les fanatiques de l’indépendance des banques centrales mettent beaucoup de soin à oublier que Margaret Thatcher ne toucha pas à la Banque d’Angleterre et que c’est Tony Blair qui se chargea, en 1997, de « libérer » cette auguste institution nationalisée en 1946.

Ce qui par contre a retenu mon attention, c’est une correspondance de Joëlle Stolz parue dans Le Monde, le 23 décembre dernier :

Les parlementaires de Budapest ont trouvé une forme inédite de préférence nationale. Modifiant la loi de 1998 sur la protection des animaux, ils ont rendu obligatoire un recensement trisannuel des chiens dans les communes, et autorisent celles-ci à lever un impôt sur les canidés. Il en coûtera 6 000 forints par an (moins de 20 euros) pour une bête sans histoires, et jusqu’à 20 000 forints (65 euros) pour un chien « dangereux ». Sans le dire, le gouvernement vise-t-il les pit-bulls et dogues à fortes mâchoires, si appréciés des militants d’extrême droite ? Sont exonérés les chiens dressés pour aider les aveugles ou les forces de sécurité, mais aussi les « races hongroises » qui accompagnaient, à la fin du premier millénaire, les nomades conquérants venus des steppes d’Asie

J’en ai conclu que ces Hongrois-là étaient mûrs pour l’asile psychiatrique, mais que, hélas, comme c’est eux qui disposent des clés de ces asiles et des moyens de coercition pour les remplir, il fallait doubler de vigilance, car ces fous sont dangereux. Mais pas stupides. Ils essaient avec leurs nouvelles mesures constitutionnelles de se prémunir contre toute alternance.

Orbán proclamant partout que son modèle est le régime instauré autrefois par l’amiral Horthy, je suis allé voir ce qu’il fut. Je ne fus pas déçu. Ayant régné pendant 24 ans, Horthy (entré dans Budapest sur un cheval blanc)

symbolise admirablement les illusions perdues d’une caste d’officiers et de magnats, caste concassée par le mouvement de l’histoire et sa propre stupidité : il se veut amiral d’une armée qui n’a plus ni accès à la mer, ni flotte. Il se veut régent d’un royaume qui n’a jamais existé que comme annexe de la couronne impériale, qui fut pendant des siècles une fiction. La Hongrie dut, malgré les rêves de son innombrable aristocratie, se contenter d’être le deuxième K de la Cacanie chère à Musil.

Dans les années 20, deux aristocrates transylvains (Teleki et Bethlen qui ont perdu et leur pays et leurs propriétés devenus roumains) dirigent des gouvernements archi-conservateurs dont les idées forces sont l’irrédentisme, le nationalisme chrétien (cela nous renvoie à la nouvelle constitution d’Orbán, chrétien supposant antisémite), le racisme et le bellicisme. Avec en prime une forte attirance pour le fascisme mussolinien que faute de projet social ses épigones hongrois n’arrivent pas vraiment à imiter.

Dans ce marigot extrémiste de droite prospèrent et pullulent toutes sortes de mouvement fascistoïdes. La loi électorale cousue sur mesure pour la majorité fausse la portée des scrutins. Mais elle n’empêche pas la fondation en 1923 par Gyula Gömbös d’un parti dont le nom est à lui seul un programme : le parti de la Défense de la Race. Il n’est pas facile de trouver des références à ce parti. Miklos Molnár, grand historien francophone de la Hongrie, le signale juste en passant. On peut le comprendre, ce n’est pas très glorieux.

Ce Monsieur Gömbös, un avocat promu général en 1929 pour devenir ministre de la défense, sera chef du gouvernement dès 1932. C’est l’homme fort des années 30 : corporatisme, racisme, antisémitisme, irrédentisme, rapprochement avec l’Allemagne. Mort de maladie en 1936, il sera remplacé par un homme encore plus à droite. Et ainsi de suite, jusqu’au cataclysme final : le court mais sanglant règne des Croix-Fléchées de septembre 1944 à février 1945.

Bref, où que l’on regarde, le régime horthyste n’offre que promesses d’échec, de ruine et de désolation. Ce n’est pas par hasard que la plupart de ses premiers ministres  ont été exécutés à la fin de la guerre. Voilà qui n’est guère enthousiasmant pour les victimes de l’actuelle tentative de revival.

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A propos gerarddelaloye

Journaliste et historien, vit entre la Suisse romande et la Transylvanie. Dernier ouvrage publié: "Les douanes de l'âme et autres chroniques roumaines", Ed. L'Aire (Vevey CH), 2016, 130 p.
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