Herta Müller et les Allemands de Roumanie

Herta Müller, prix Nobel de littérature 2009, n’a pas eu plus de chance en France qu’en Roumanie dont elle est pourtant originaire. Son œuvre, peu traduite, n’y était connue que par de rares lecteurs curieux de la production littéraire allemande ou roumaine. Dans mon cas, c’est Claudio Magris qui, dans son célèbre Danube (Gallimard, Paris, 1988) attira mon attention. Sur la base du seul texte d’Herta Müller alors publié, Niederungen (Mais toujours inaccessible en français), le germaniste triestin, pressentant le génie, lui tressa des couronnes :

Les récits d’Herta Müller dans Niederungen, simples et difficiles comme l’écoulement du temps ont cette vérité existentielle du samizdat, de la parole poétique qui est toujours non officielle. Herta Müller parle du village, thème de bien d’autres écrits dans le Banat, mais son village à elle est le lieu de l’absence, dans lequel les choses opaques, alignées sans signification dans des phrases sans prédicat, évoquent l’étrangeté du monde et de l’individu par rapport à lui-même. (p. 376)

Je me promis bien sûr de guetter les traductions de cette étrange dame. Sur le moment, j’eus de la chance, Maren Sell venait de publier, L’Homme est un grand faisan sur terre (trad. par Nicole Bary, 1988, 105 p.). Mais le volume suivant, Le renard était déjà le chasseur (trad. par Claire de Oliveira, Seuil, 1997, 236 p.) se fit attendre pendant près de dix ans, suivi quatre ans plus tard par La Convocation (trad. par Claire de Oliveira, Métaillé, 2001, 208 p.). Ensuite, je restai sur ma faim : même le Nobel n’a pas accéléré les traductions ! Si Gallimard a publié son dernier livre La bascule du souffle (traduit de l’allemand par Claire de Oliveira, 310 p.) que j’ai recensé dans L’Hebdo en octobre 2010, nous attendons toujours la traduction des romans précédents de même que des ouvrages comprenant divers essais, conférences et articles. Si je parle d’Herta Müller aujourd’hui, c’est justement parce que vivant en Roumanie je suis un peu décalé par rapport à l’édition française.

Humanitas, la grande maison d’édition bucarestoise vient en effet de publier un ensemble de textes parus l’an dernier en Allemagne sous le titre Immer derselbe Schnee und immer derselbe Onkel (Carl Hanser Verlag, München, 2011). Il s’agit d’un recueil d’articles et de conférences dans lesquels Herta Muller, prise dans les polémiques suscitées notamment en Roumanie par son Nobel donne la mesure de la richesse de sa pensée et s’affirme comme un des derniers témoins (et victime) du totalitarisme prétendument communiste. Si je mets un bémol à communiste c’est parce que jamais Herta Müller n’est dupe du régime politique qui marqua sa jeunesse et la traumatisa au point qu’aujourd’hui encore il est l’horizon indépassable de son œuvre. Dans ces textes, Herta Müller raconte notamment ses démêlés avec en été 2009 avec une police politique roumaine toujours aux aguets. Elle parle aussi de ses conflits avec certains intellectuels roumains. Ou encore de la carrière incroyable du flic qui la traquait à l’époque de Ceauşescu.

Dans L’Homme est un grand faisan sur terre, Herta Müller raconte la vie quotidienne dans un village souabe du Banat roumain. Il s’agit d’un texte proche du poème en prose formé de courtes séquences hyperréalistes ou hallucinées mettant en scène quelques familles. Des petites gens mal dans leur peau, mal dans leur village, mal dans leur pays. Mais sans aucun doute identitaire : ils sont Allemands. Nous sommes dans les années d’après-guerre, la Roumanie est communiste stalinienne, ces Allemands ont été en majorité nazis – le père de Herta Müller s’était engagé dans la Waffen-SS. A l’arrivée des Soviétiques, en 1944, ils ont durement et longuement payé leur égarement idéologique par la prison, la déportation et les camps de travail en URSS ou en Roumanie.

Alors que les frontières sont hermétiquement fermées, chacun rêve d’obtenir un passeport et l’autorisation d’émigrer. Ce rêve coûte cher. Il s’agit, au prix d’humiliations sans cesse répétées, de verser d’innombrables pots-de-vin à des bureaucrates avides, teigneux voire racistes. Et pour les jeunes femmes de coucher avec qui tient le couteau par le manche.

Le veilleur a raconté à Windisch que le curé a, dans la sacristie, un lit en fer. C’est là qu’il cherche avec les femmes les certificats de baptême. – Si tout  va bien, a raconté le veilleur, il les cherche cinq fois. Mais s’il faut un travail plus approfondi, c’est dix fois. Quant au policier, il perd les demandes de passeport et les timbres fiscaux de certaines familles et recommence jusqu’à sept fois. Il les cherche avec les femmes qui veulent émigrer sur un matelas qui est dans l’entrepôt de la poste. Le veilleur a ajouté en riant : – Ta femme est trop vieille pour lui. Il lui fichera la paix, à ta Kathi. Mais ta fille y passera elle aussi. Le curé en fera une catholique et le policier une apatride. (p. 51)

La douloureuse rumination du meunier Windisch qui, à mesure que les formalités avancent, voit approcher le moment où sa fille va devoir affronter le curé et le policier traverse le livre comme une plainte lancinante. Mais il a beau faire, décharger sa colère contre sa femme, rêver qu’il casse la gueule au flic, son impuissance ne fait que le ratatiner dans sa condition de vaincu. Arrive le moment fatidique :

Elle sent la bouche du policier sur son cou. Son haleine empeste l’alcool. Il presse ses mains sur les genoux d’Amélie. « Ce dulci esti »1, dit-il en lui relevant sa robe. La casquette du policier est posée à côté de sa chaussure. Les boutons de l’uniforme brillent. Le policier déboutonne son uniforme. « Déshabille-toi » dit-il. Sous son uniforme bleu, il porte une croix d’argent. Le curé quitte sa soutane noire. Il arrange une mèche de cheveux qui pend sur la joue d’Amélie. « Enlève ton rouge à lèvres. » Le policier embrasse l’épaule d’Amélie. La croix d’argent lui tombe devant la bouche. Le curé lui caresse les cuisses. « Quitte ton jupon. » Amélie voit l’autel par la porte ouverte.

Dans son œuvre de Herta Müller s’inspire de sa jeunesse vécue sous la dictature du couple Ceauşescu. Elle pratique l’autofiction fondée sur des expériences vécues mais narrées avec une distanciation qui leur donne une valeur poétique de portée universelle. L’autre face de cette histoire est sèchement racontée dans le Raport final de la Comisia prezidenţială pentru analiza dictaturii comuniste din Romănia2 (Humanitas, Bucureşti, 2007) que le président Băsescu présenta au Parlement roumain le 18 décembre 2006. Sitôt publiée, cette condamnation officielle de la dictature, peu commentée, tomba dans l’oubli des bibliothèques. C’est dommage car on y trouve beaucoup d’informations très pointues sur l’ancien régime dictatorial. Ainsi, le chapitre (pp. 354-363) consacré au sort des deux minorités allemandes installées depuis des siècles sur l’actuel espace roumain est des plus intéressants, même dans sa brièveté.

A la différence du récit d’Herta Müller qui s’attache aux drames et humiliations individuels, le Raport traite des Souabes (Allemands du Banat) et des Saxons (Allemands des Siebenbürgen) en tant que groupes ethniques. Et aligne les chiffres. Séduits par Hitler, ils furent 80 000 à s’engager dans les Waffen SS pour combattre sur le front de l’Est. Après la défaite, à l’arrivée des Soviétiques (fin août 1944), ils cherchèrent en masse à fuir le pays. Des milliers d’entre eux, rattrapés en Serbie ou en Hongrie, furent ramenés au pays. Sur la base d’un décret de Staline de décembre 1945, hommes et les femmes valides sont déportés dans des camps de travail soviétiques. La mère d’Herta Müller passa quatre ans dans un camp ukrainien. 75000 personnes seront déportées. Taux de mortalité, 10%.

De son côté, le gouvernement roumain exproprie et séquestre à tour de bras. 95% de la population germanique perd tout selon un ministre communiste de 1948. L’étau ne se desserre qu’au début des années 1950. Le Comité International de la Croix-Rouge obtient alors de favoriser les regroupements familiaux. Pas facile. Si Bucarest autorise en 1951 le départ de d’un millier de personnes, elles ne sont plus que vingt l’année suivante. Le vrai tournant n’a lieu que dans les années soixante. Au cours de négociations visant à établir des relations diplomatiques entre Bonn et Bucarest, un secrétaire d’Etat allemand fait part aux Roumains de la possibilité de « récompenser financièrement » l’octroi de visa d’émigration. La proposition ne doit rien au hasard : Bonn savait que les communistes roumains ne rechignaient pas à se débarrasser de concitoyens jugés encombrants (aristocrates, grands bourgeois, Juifs) contre monnaie sonnante et trébuchante. En manque de main d’œuvre, la RFA préférait ces Allemands-là aux Grecs et aux Turcs. En 1967, un accord secret stipule que « la République Fédérale Allemande paie au gouvernement roumain une taxe par tête de citoyen autorisé à émigrer ». Un barème est établi qui prévoit des sommes de 4000 à 10 000 DM, selon l’âge et les qualifications de l’individu, sommes transformées en lignes de crédits. Les Roumains font ainsi leur beurre alors que Bonn se met la conscience en paix : tous les Allemands de souche encore dispersés dans les territoires de l’Est sont selon la constitution des citoyens allemands disposant des mêmes droits que leurs concitoyens.

Ce curieux commerce de chair humaine ne pouvait, en bonne logique économique, que se développer. Les bureaucrates fignolent le travail, affinent les barèmes. Au milieu des années 1970, une femme ou un enfant « valent » 1800 Deutsche Mark, un ouvrier qualifié 2900 DM, un étudiants 5500 DM, un universitaire 11 000 DM. On prévoit même des bonus : pour 10 000 Allemands vendus, Ceauşescu encaisse un million de DM. On ne s’arrête pas en si bon chemin :

Dans une interview, Stefan Andrei [ministre roumain des Affaires étrangères ] a affirmé qu’en janvier 1978, à l’occasion de la visite du chancelier allemand H. Schmidt à Bucarest, fut signé un accord selon lequel la Roumanie s’engageait à autoriser chaque année le départ pour la RFA de 11000 Allemands et qu’en échange l’Allemagne accordait des crédits Hermes (garantis par l’Etat) à hauteur de 700 millions de DM. L’accord stipulait aussi que si, dans l’année, 11000 Allemands pouvaient partir, chaque individu serait payé 4000 Dm ; s’ils étaient 13500, l’indemnité serait de 5000 DM. La taxe a augmenté dans les années 1980. (p. 362, trad. GD)

Herta Müller a pu émigrer en 1987.

Un historien a fait des comptes. Il arrive pour la période de 1967-1989 à un total de 1,4 milliard de DM payés à l’Etat roumain pour l’octroi de visa d’émigration. Cette somme ne tient pas compte des bakchichs versés aux fonctionnaires par les candidats au départ. Ni des câlineries obtenues par le curé, le pasteur ou le policier.

Il y avait environ 800 000 Allemands dans la Roumanie d’avant-guerre. Il en restait 350 000 en 1948, 250 000 en 1989 et 60 000 en 2002. Selon le dernier recensement de l’automne 2011, ils ne sont plus que et 36000. Dans les Siebenbürgen, défrichés et bonifiés dès le début du XIIIe siècle par des colons allemands, c’est une civilisation vieille de huit siècles qui a disparu au cours de ces vingt dernières années. J’aime signaler aux Suisses de passage qu’il existe dans le vieux Sibiu un asile de vieillards qui fonctionne depuis 1291. Herta Müller est aussi porteuse de cette mémoire-là.

1 « Comme tu es douce »  2 Rapport final de la Commission présidentielle pour l’analyse de la dictature communiste en Roumanie.

(Une version très réduite de ce texte a paru dans Le Temps du lundi 16 novembre 2009 sous le titre « Quand la Roumanie vendait ses Allemands à l’Allemagne »)

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A propos gerarddelaloye

Journaliste et historien, vit entre la Suisse romande et la Transylvanie. Dernier ouvrage publié: "Les douanes de l'âme et autres chroniques roumaines", Ed. L'Aire (Vevey CH), 2016, 130 p.
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2 commentaires pour Herta Müller et les Allemands de Roumanie

  1. Klein dit :

    Il n’est que temps de publier les textes de Herta Muller, en Français, à moins que le voile structuraliste de la Sociologie, de la psychanalyse, même des sciences humaines, ne vienne à bout de cette Oeuvre, remplie de force de vie.
    L’Oeuvre de la psychanalyste, Mélanie Klein, qui a vécu à Budapest( 1914-1917 ).
    Il s’agit du regard d’une femme, aussi.
    Par ailleurs, il est très inquiétant de voir, que toute une histoire récente des Allemands réfugiés, puis de leurs enfants, reste terriblement silencieuse. Celà fait peur.
    Mille mercis, donc, pour vos travaux qui sont plus que précieux.
    Merci, aussi, pour votre souci de ceux qui ont lutté, jusqu’à l’issue fatale.
    Bien à Vous.
    Robert. Klein.

  2. Anne Cherrier dit :

    Bonjour,
    Me voici arrivée sur votre site en cherchant quel est le livre le plus autobiographique de Herta Muller traduit en Français. Elle n’a pas bonne presse dans ma famille de « Volksdeutsche »du Banat sortis, comme on disait alors, de Roumanie en 1968.
    Savez-vous que quelques villages étaient français, St Nicolas par exemple, (premier village détruit par Ceaucescu près de la frontière hongroise ai-je un jour lu). Mon nom de famille est Cherrier; il y a 2 tombes à ce nom à Tomnatic (Triebswetter); ces personnes sont venues de Lorraine avec les Souabes, comme la famille de ma grand’mère, des Wiewe (Vivé). Mon père a été a l’école roumaine, mais dans le village c’est le hongrois qui était parlé; la langue maternelle était l’allemand.
    Dès les années 30 il y eut des associations nationalistes allemandes qui ont organisé des rencontres entre familles d’émigrés du 18e et membres restés au pays. Un grand’oncle d’Alsace est ainsi allé rencontrer dans le Banat yougoslave ceux qui portaient là le même nom que lui (Bacher) et qu’on avait incité à à contacter « la famille ». D’une pierre 2 coups! puisque ces Bacher étaient en France, que l’Alsace-Lorraine allait être annexée et que les villages du Banat fêtaient le bicentenaire de leur fondation germanique. Leur attachement revivifié à l’Allemagne,les a rapproché du national-socialisme.
    Merci pour vos textes,
    Anne Cherrier.

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