Merde à Vauban ? Vraiment ?

Avoir 19 ans, quitter l’internat matu en poche, découvrir la vraie vie, lire Sartre et écouter Léo Ferré en fumant des gauloises bleues, ça laisse des traces, même un demi-siècle plus tard. Dans « Paname », le 33 tours qu’il sortit cette année-là, Ferré avait fait très fort dans la complainte : Merde à Vauban, Comme à Ostende, Si tu t’en vas, Quand c’est fini… Ces chansons, je les fredonne encore, rivées depuis toujours à mes neurones.

Si je suis allé exprès à Ostende pour vérifier ce qu’il en était des moules et des frites, avec Vauban ce fut plus facile : n’avait-il pas entouré la France d’une ceinture de citadelles impossibles à éviter dès que l’on passait la frontière? Encore gamin, j’allais vadrouiller « sur France » : de Lausanne Besançon est à portée de vélo.

Plus tard, je me suis frotté à Vauban comme touriste, admirant la disposition des fortifications, grimpant ici ou là pour dominer un fossé. Avec toujours errant dans ma tête un sonore Merde à Vauban ! que je ne manquais pas de partager avec les personnes qui m’accompagnaient.

Arrivé enfin au pays des Syldaves et de Dracula, c’est encore sur Vauban que je tombe, un architecte italien ayant eu l’idée, au début du XVIIIe siècle, de s’inspirer des idées de l’illustre maréchal français pour construire, à trois pas de chez moi, une gigantesque forteresse (12 km de murailles !) afin de protéger Alba Julia, haut lieu de la roumanitude transylvaine.

J’allais oublier : il y a quelques lustres les hasards de l’existence m’ayant fait conservateur d’un musée d’histoire militaire, c’est encore à Vauban que j’eus recours pour enrichir la bibliothèque de ce musée spécialisé dans les fortifications en Traités de défense et de l’attaque des places, voire en Traité de géométrie et de fortification. Je me fournissais chez un bouquiniste lausannois génial en son genre dont hélas la vie, la famille et le fonds de commerce furent emportés il y a deux ou trois ans par un horrible drame familial.

Je puis donc affirmer que ce maréchal constructeur m’accompagna au fil de mon existence, mais de très loin bien sûr. A tel point que jamais je n’eus l’idée de me préoccuper de sa biographie. Un maréchal de Louis XIV ! Quel intérêt ? Il a fallu que l’autre soir, bloqué dans la neige et le froid, fenêtres calfeutrées et volets tirés sous une pleine lune somptueuse mais congelante, je me sois saisi des Mémoires du duc de Saint-Simon qui dormaient sur un rayon de ma bibliothèque pour que je reste bouche bée. Ouvert au hasard, le volume me découvrit un Vauban bien différent de celui de mes préjugés. Le récit se passe début 1707, le maréchal est âgé de de 74 ans.

***

«On a vu quel était Vauban à l’occasion de son élévation à l’office de maréchal de France. Maintenant nous l’allons voir réduit au tombeau par l’amertume de la douleur pour cela même qui le combla d’honneur, et qui, ailleurs qu’en France, lui eût tout mérité et acquis. Il faut se souvenir, pour entendre mieux la force de ce que j’ai à dire, du court portrait de cette page, et savoir en même temps que tout ce que j’en ai dit et à dire n’est que d’après ses actions, et une réputation sans contredit de personne, ni tant qu’il a vécu, ni depuis, et que jamais je n’ai eu avec lui, ni avec personne qui tînt à lui, la liaison la plus légère.

Patriote comme il l’était, il avait toute sa vie été touché de la misère du peuple et de toutes les vexations qu’il souffrait. La connaissance que ses emplois lui donnaient de la nécessité des dépenses, et du peu d’espérance que le roi fût pour retrancher celles de splendeur et d’amusements, le faisait gémir de ne voir point de remède à un accablement qui augmentait son poids de jour en jour.

Dans cet esprit, il ne fit point de voyage (et il traversait souvent le royaume de tous les biais) qu’il ne prît partout des informations exactes sur la valeur et le produit des terres, sur la sorte de commerce et d’industrie des provinces et des villes, sur la nature et l’imposition des levées, sur la manière de les percevoir. Non content de ce qu’il pouvait voir et faire par lui-même il envoya secrètement partout où il ne pouvait aller, et même où il avait été et où il devait aller, pour être instruit de tout, et comparer les rapports avec ce qu’il aurait connu par lui-même. Les vingt dernières années de sa vie au moins furent employées à ces recherches auxquelles il dépensa beaucoup. Il les vérifia souvent avec toute l’exactitude et la justesse qu’il y put apporter, et il excellait en ces deux qualités. Enfin il se convainquit que les terres étaient le seul bien solide, et il se mit à travailler à un nouveau système.

Il était bien avancé lorsqu’il parut divers petits livres du sieur de Boisguilbert, lieutenant général au siège de Rouen, homme de beaucoup d’esprit, de détail et de travail, frère d’un conseiller au parlement de Normandie, qui, de longue main, touché des mêmes vues que Vauban, y travaillait aussi depuis longtemps. Il y avait déjà fait du progrès avant que le chancelier eût quitté les finances. Il vint exprès le trouver, et, comme son esprit vif avait du singulier, il lui demanda de l’écouter avec patience, et tout de suite lui dit que d’abord il le prendrait pour un fou, qu’ensuite il verrait qu’il méritait attention, et qu’à la fin il demeurerait content de son système. Pontchartrain, rebuté de tant de donneurs d’avis qui lui avaient passé par les mains, et qui était tout salpêtre, se mit à rire, lui répondit brusquement qu’il s’en tenait au premier et lui tourna le dos.

Boisguilbert, revenu à Rouen, ne se rebuta point du mauvais succès de son voyage. Il n’en travailla que plus infatigablement à son projet, qui était à peu près le même que celui de Vauban, sans se connaître l’un l’autre. De ce travail naquit un livre savant et profond sur la matière, dont le système allait à une répartition exacte, à soulager le peuple de tous les frais qu’il supportait et de beaucoup d’impôts, qui faisait entrer les levées directement dans la bourse du roi, et conséquemment ruineux à l’existence des traitants, à la puissance des intendants, au souverain domaine des ministres des finances. Aussi déplut-il à tous ceux-là, autant qu’il fut applaudi de tous ceux qui n’avaient pas les mêmes intérêts. Chamillart, qui avait succédé à Pontchartrain, examina ce livre. Il en conçut de l’estime, il manda Boisguilbert deux ou trois fois à l’Étang, et y travailla avec lui à plusieurs reprises, en ministre dont la probité ne cherche que le bien.

En même temps, Vauban, toujours appliqué à son ouvrage, vit celui-ci avec attention, et quelques autres du même auteur qui le suivirent; de là il voulut entretenir Boisguilbert. Peu attaché aux siens, mais ardent pour le soulagement des peuples et pour le bien de l’État, il les retoucha et les perfectionna sur ceux-ci, et y mit la dernière main. Ils convenaient sur les choses principales, mais non en tout.

Boisguilbert voulait laisser quelques impôts sur le commerce étranger et sur les denrées, à la manière de Hollande, et s’attachait principalement à ôter les plus odieux, et surtout les frais immenses, qui, sans entrer dans les coffres du roi, ruinaient les peuples à la discrétion des traitants et de leurs employés, qui s’y enrichissaient sans mesure, comme cela est encore aujourd’hui et n’a fait qu’augmenter, sans avoir jamais cessé depuis.

Vauban, d’accord sur ces suppressions, passait jusqu’à celle des impôts mêmes. Il prétendait n’en laisser qu’un unique, et avec cette simplification remplir également leurs vues communes sans tomber en aucun inconvénient. Il avait l’avantage sur Boisguilbert de tout ce qu’il avait examiné, pesé, comparé, et calculé lui-même en ses divers voyages depuis vingt ans; de ce qu’il avait tiré du travail de ceux que dans le même esprit il avait envoyés depuis plusieurs années en diverses provinces; toutes choses que Boisguilbert, sédentaire à Rouen, n’avait pu se proposer, et l’avantage encore de se rectifier par les lumières et les ouvrages de celui-ci, par quoi il avait raison de se flatter de le surpasser en exactitude et en justesse, base fondamentale de pareille besogne.

Vauban donc abolissait toutes sortes d’impôts, auxquels il en substituait un unique, divisé en deux branches, auxquelles il donnait le nom de dîme royale, l’une sur les terres par un dixième de leur produit, l’autre léger par estimation sur le commerce et l’industrie, qu’il estimait devoir être encouragés l’un et l’autre, bien loin d’être accablés. Il prescrivait des règles très simples, très sages et très faciles pour la levée et la perception de ces deux droits, suivant la valeur de chaque terre, et par rapport au nombre d’hommes sur lequel on peut compter avec le plus d’exactitude dans l’étendue du royaume. Il ajouta la comparaison de la répartition en usage avec celle qu’il proposait, les inconvénients de l’une et de l’autre, et réciproquement leurs avantages, et conclut par des preuves en faveur de la sienne, d’une netteté et d’une évidence à ne s’y pouvoir refuser; aussi cet ouvrage reçut-il les applaudissements publics et l’approbation des personnes les plus capables de ces calculs et de ces comparaisons, et les plus versées en toutes ces matières qui en admirèrent la profondeur, la justesse, l’exactitude et la clarté.

Mais ce livre avait un grand défaut. Il donnait à la vérité au roi plus qu’il ne tirait par les voies jusqu’alors pratiquées; il sauvait aussi les peuples de ruines et de vexations, et les enrichissait en leur laissant tout ce qui n’entrait point dans les coffres du roi à peu de chose près, mais il ruinait une armée de financiers, de commis, d’employés de toute espèce; il les réduisait à chercher à vivre à leurs dépens, et non plus à ceux du public, et il sapait par les fondements ces fortunes immenses qu’on voit naître en si peu de temps. C’était déjà de quoi échouer.

Mais le crime fut qu’avec cette nouvelle pratique, tombait l’autorité du contrôleur général, sa faveur, sa fortune, sa toute-puissance, et par proportion celle des intendants des finances, des intendants de provinces, de leurs secrétaires, de leurs commis, de leurs protégés qui ne pouvaient plus faire valoir leur capacité et leur industrie, leurs lumières et leur crédit, et qui de plus tombaient du même coup dans l’impuissance de faire du bien ou du mal à personne. Il n’est donc pas surprenant que tant de gens si puissants en tout genre à qui ce livre arrachait tout des mains ne conspirassent contre un système si utile à l’État, si heureux pour le roi, si avantageux aux peuples du royaume, mais si ruineux pour eux. La robe entière en rugit pour son intérêt. Elle est la modératrice des impôts par les places qui en regardent toutes les sortes d’administration, et qui lui sont affectées privativement à tous autres, et elle se le croit en corps avec plus d’éclat par la nécessité de l’enregistrement des édits bursaux.

[…] Ce ne fut donc pas merveille si le roi prévenu et investi de la sorte reçut très mal le maréchal de Vauban lorsqu’il lui présenta son livre qui lui était adressé dans tout le contenu de l’ouvrage. On peut juger si les ministres à qui il le présenta lui firent un meilleur accueil. De ce moment, ses services, sa capacité militaire unique en son genre, ses vertus, l’affection que le roi y avait mise, jusqu’à croire se couronner de lauriers en l’élevant, tout disparut à l’instant à ses yeux. Il ne vit plus en lui qu’un insensé pour l’amour du public, et qu’un criminel qui attentait à l’autorité de ses ministres, par conséquent à la sienne. Il s’en expliqua de la sorte sans ménagement.

L’écho en retentit plus aigrement encore dans toute la nation offensée, qui abusa sans aucun ménagement de sa victoire; et le malheureux maréchal, porté dans tous les cœurs français, ne put survivre aux bonnes grâces de son maître pour qui il avait tout fait, et mourut peu de mois après, ne voyant plus personne, consumé de douleur et d’une affliction que rien ne put adoucir, et à laquelle le roi fut insensible, jusqu’à ne pas faire semblant de s’apercevoir qu’il eût perdu un serviteur si utile et si illustre. Il n’en fut pas moins célébré par toute l’Europe, et par les ennemis même, ni moins regretté en France de tout ce qui n’était pas financiers ou suppôts de financiers. »

***

Au tournant du siècle, Vauban qui s’était inventé une voiture de service imitée des chaises à porteurs mais fixée sur des chevaux avait parcouru le nord de la France en long et en large. Dans les années 1690, la folle ambition guerrière de Louis XIV y avait provoqué la mort de deux millions de personnes sur environ vingt millions d’habitants. C’est ce que n’a pas supporté Vauban grand seigneur de gauche, un réformateur préoccupé du sort des petites gens, voilà une image que l’histoire ne nous a pas transmise. Mais que diable vais-je faire maintenant avec la chanson Merde à Vauban ?

(NB.- Petite contribution aux débats sur le livre numérique. Quand on se sert sur les rayons d’une bibliothèques, on a l’objet en main, il permet divers usages, notamment de sauter d’une page, d’un chapitre ou d’un paragraphe à l’autre. C’est pratique. Mais si l’on veut faire une longue citation, comme je viens de le faire, l’avantage de l’internet est incommensurable: un clic pour trouver le bouquin, la mention Vauban 1707 pour trouver le passage et le tout est joué. Moralité: papier et numérique sont agréablement complémentaires.

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A propos gerarddelaloye

Journaliste et historien, vit entre la Suisse romande et la Transylvanie. Dernier ouvrage publié: "Les douanes de l'âme et autres chroniques roumaines", Ed. L'Aire (Vevey CH), 2016, 130 p.
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