Les dix dernières années de la Hongrie historique

Préoccupé de l’avenir de la Hongrie tombée en toute démocratie aux mains d’une clique de racistes archaïquement conservateurs mais gêné (voire le plus souvent énervé) par la stupidité des commentaires occidentaux qui se bornent à dénoncer un nouveau fascisme, je suis parti à la recherche des sources historiques du mal être hongrois. J’ai déjà donné dans un premier article quelques données historiques. Je récidive aujourd’hui en présentant un grand roman, la Trilogie de Transylvanie de Miklós Bánffy reparue il y a quelques mois en format poche chez Libretto/Phébus.

De son état, Bánffy était ce qu’on appelle un magnat. Un aristocrate de très vieille souche, possesseur d’immenses propriétés foncières dont les revenus suffisaient à entretenir richement des familles de propriétaires s’adonnant sans frein aux plaisirs de l’existence. Les comtes Bánffy avaient un château en province et un palais à Kolozsvár, la capitale transylvaine connue maintenant sous le nom de Cluj. Toutefois, comme le héros de son roman, ce Bánffy-là ne fut pas un simple jouisseur. Ses études finies, il se fit élire au Parlement en 1901, à l’âge de 28 ans, une ambition politique éveillée par la brillante carrière de son cousin Dezsó Bánffy, premier ministre de 1895 à 1899, même s’il ne furent pas du même parti, le jeune Miklós ralliant les libéraux.

La politique ne l’empêcha pas de sacrifier aux belles lettres en écrivant pièces de théâtre et nouvelles. A la veille de la Grande Guerre il devint directeur du Théâtre national à Budapest charge qu’il occupa de 1913 à 1918 ce qui lui permit de faire jouer les œuvres (Le mandarin merveilleux, Le Deuxième Quatuor à cordes…) d’un transylvain à la réputation sulfureuse, Béla Bartók. (Notons au passage qu’un des grands reproches faits aujourd’hui à Viktor Orbán est justement d’avoir placé un de ses sbires antisémites à la tête de cette institution.) Après l’effondrement de 1918 et la révolution de 1919, il travailla avec un autre de ses cousins, aristocrate transylvain lui aussi, István Bethlen, un des grands hommes d’Etat hongrois, qui fut chef du gouvernement pendant les dix premières années du règne de l’amiral Horthy. C’est ainsi qu’il devint ministre des Affaires étrangères d’avril 1921 à décembre 1922, charge peu glorieuse en ces temps agités puisque la Hongrie (rabougrie par les Alliés, amputée notamment de la Transylvanie) compta 25 ministres des Affaires étrangères entre les deux guerres mondiales !

Si je donne ces précisions ce n’est pas par engouement pour le Bottin mondain hongrois, mais parce qu’elles situent l’auteur de cette vaste fresque du déclin hongrois qu’est La Trilogie transylvaine. Etalée sur dix ans, se terminant en été 1914 par le départ de son héros pour le champ de bataille, cette œuvre me rappelle Les Thibault de Roger Martin du Gard. Même souffle épique, même envergure, même acuité dans le regard et la description. A quelques différences près. Ainsi Bánffy situe son action avant la guerre et décrit la vie de grands seigneurs provinciaux arriérés pour ne pas dire moyenâgeux alors que les Thibault sont pris dans la tourmente de la guerre et que ce qui intéresse Martin du Gard ce sont – au-delà des caractères à proprement parler – les convulsions d’une grande métropole moderne.

Mais tout de même, nous vivons dans le roman de Bánffy les dernières années de ce qui fut la Hongrie historique, cet Etat qui comprenait aussi une partie de la Slovaquie actuelle, la Transylvanie et la Croatie. L’auteur décrit surtout les mœurs de l’aristocratie, son inconscience et sa légèreté, mais on croise aussi dans les forêts et les montagnes des paysans roumains dont la condition n’est pas très différentes de ce qu’elle fut au temps du servage. Les débats politiques achoppent sur la double monarchie, la montée des nationalités, les perspectives d’avenir au cas où François-Ferdinand monterait sur le trône impérial. Dans le troisième volume, nous suivons les péripéties de la guerre balkanique qui précéda la Première Guerre mondiale.

Quoique politicien lui-même, Bánffy est moins porté sur l’analyse sociale ou politique que Martin du Gard. Certes son personnage est moderne et réformateur (sa grande entreprise est l’introduction des coopératives chez les paysans), mais il ne l’est que par décision arbitraire, un peu froide, de l’auteur. En réalité ce qui motive Bánffy c’est la déliquescence hongroise, une déliquescence qu’il cherche à transcender en se faisant le chantre de la forêt transylvaine par une sorte de retour à la nature profonde du pays, un pays qui comme son nom ne l’indique pas est en pleine forêt plus qu’au-delà des forêts (transilvanus). Le romancier se fait alors poète :

« Une nuit magnifique s’étendait sur la montagne. Le noir profond du ciel était semé d’une myriade d’étoiles. Où qu’il regarda, à côté des plus grandes, d’autres, plus petites, toujours plus nombreuses, scintillaient. La Voie lactée était là, si claire, énorme fleuve de lumière, creusé de remous sombres, ponctué d’îles aux bords mouvant. Les énigmatiques des grandes constellations gravaient au firmament leurs lettres de feu et semblaient se rapprocher, d’instant en instant, comme pour faire comprendre à l’homme, éphémère vermisseau, un éternel secret… Le secret de la vie, de la mort – de l’éternité ? Le bas du ciel, où était-il ? Seul le rouge tremblotement de quelques petites étoiles, plus rares dans la noire dentelure forestière qui cernait la silhouette des montagnes, permettait de le deviner. La lune était absente, la pâle clarté des astres baignait seule la courbure de la prairie qui descendait se perdre, au loin, dans les ténèbres inconnues. »

Au fil de ses trois volumes, le roman est ainsi soutenu par des éclats poétiques arrachés par la contemplation de la nature, une nature dont, au moment où il écrit, Miklós Bánffy sait qu’elle ne sera plus dominée par les siens. C’est entre 1934 et 1940 que le comte Miklós Bánffy dépossédé de ses propriétés par la loi agraire roumaine de 1924 écrit son chef d’œuvre. Contrairement à ses pairs, il avait décidé de ne pas quitter la Transylvanie. Avait-il pris la nationalité roumaine ? Je ne le sais, mais vu son rang cela paraît peu probable.

A partir du milieu des années 30, la Hongrie est aspirée de plus en plus violemment par le nazisme. Pour sa part Miklós Bánffy se consacre à son œuvre qu’il termine dans son château de Bonchida le 20 mai 1940.

Trois mois plus tard, par son fameux diktat de Vienne, Hitler décide que Bucarest rétrocédera la Transylvanie à la Hongrie. La rétrocession – guerre oblige – se fera dans la douleur : par centaines de milliers les Roumains sont chassés de la partie rétrocédée et Budapest envoie 300000 familles hongroises pour reprendre le pays en main. En avril 1943, quand il comprend que la partie est perdue par les nazis, Bánffy, fort de son ancienne expérience ministérielle, se rend à Bucarest pour tenter de persuader Antonescu, le dictateur local, de se joindre à la Hongrie pour quitter l’alliance allemande et négocier une paix séparée avec les Alliés. L’affaire fait long feu, mais les Allemands s’en souviendront au moment de quitter la région : ils pillent le château de Bánffy avant de lui mettre le feu.

Les vicissitudes de l’écrivain ne s’arrêtent pas là : en 1948, alors que sa femme et sa fille ont trouvé refuge à Budapest, lui s’attarde imprudemment à Cluj et se fait surprendre par la fermeture des frontières. Séparé de ses proches, il est, semble-t-il, logé par les communistes roumains dans une pièce de son ex-palais de Cluj transformé en Musée d’art et d’histoire. Autorisé à partir l’année suivante, il se rend à Budapest où il meurt en été 1950.

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A propos gerarddelaloye

Journaliste et historien, vit entre la Suisse romande et la Transylvanie. Dernier ouvrage publié: "Les douanes de l'âme et autres chroniques roumaines", Ed. L'Aire (Vevey CH), 2016, 130 p.
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