Daniel de Roulet, ses romans et le nucléaire

Pour parler du dernier roman de Daniel de Roulet, je crois qu’il convient de revenir aux fondamentaux. Pour moi c’est par exemple la magnifique leçon d’un chanoine de Saint-Maurice (Norbert Viatte pour ne pas le nommer) qui tout à coup au milieu d’un cours de littérature redressait soudain sa frêle silhouette de noir vêtue et, l’œil brillant, nous répétait d’une voix douce un de ses mots favoris : « La lecture n’est pas une partie de plaisir. Son intérêt tient à la difficulté du texte ». Une difficulté entendue bien sûr comme profondeur. Je ne pense pas que Viatte ait connu Walter Benjamin, mais je suis certain qu’il aurait apprécié cette analyse de la position du romancier :

« Le roman se détache de toutes les autres formes de littérature en prose – les contes, les légendes, et même les nouvelles – par le fait qu’il ne provient pas de la tradition orale ni ne vise à s’y intégrer (…) Le romancier s’est détaché de son environnement. La salle d’accouchement du roman est l’individu dans sa solitude, l’individu qui n’est plus capable d’exprimer sur un mode exemplaire ses désirs les plus importants, qui, n’étant pas lui-même un homme de conseil, ne peut donner le moindre conseil. Ecrire un roman signifie exacerber au plus haut point l’incommensurable dans la présentation de la vie humaine. Le roman annonce au cœur de la plénitude de la vie et à travers la représentation de celle-ci la profonde perplexité de celui qui vit. » (Cf. Expérience et pauvreté, Payot&Rivages, 2011, p.62)

Annoncer la profonde perplexité de celui qui vit. Quel magnifique programme ! En traquant depuis vingt ans sous ses formes les plus diverses le chancre nucléaire qui depuis désormais quasi trois quarts de siècle menace la survie de l’espèce humaine (ou selon l’angle de vue choisi, son suicide) de Roulet a peu à peu construit une œuvre considérable. Jugez-en : son dernier roman Fusions (Buchet-Chastel, Paris, 374 pages) en librairie depuis quelques semaines est le neuvième d’une saga prévue et conçue pour en compter dix. Le dixième volume devant sortir dans deux ans à l’occasion du septantième anniversaire de l’auteur.

Faut-il préciser que face au nucléaire la perplexité de celui qui vit (et accessoirement réfléchit un tant soit peu) ne peut être qu’insondable ? Ne serait-ce que pour sa capacité à soutenir depuis aussi longtemps ce terrible face à face – grâce à l’endurance du marathonien qui courait dans La Ligne bleue (Seuil, 1995) – avec la mort programmée de l’humanité Daniel de Roulet mériterait les vivats des lecteurs à qui il mâche la besogne en les tenant régulièrement informés des progrès d’une technologie mortifère sans qu’ils soient contraints d’y consacrer leurs nuits. Car enfin, après Hiroshima et Nagasaki, après Three Mile Island et Tchernobyl, après Fukushima, force est de constater que le nucléaire fait si peur que les foules le tiennent à distance selon le réflexe bien connu de l’autruche. D’ailleurs les romans de de Roulet ne sont pas en tête des box offices, même si Tu n’as rien vu à Fukushima (Buchet-Chastel, 2011) sa lettre à une amie japonaise publiée l’an dernier a connu un beau succès de librairie. Mais ce n’est qu’une lettre d’une trentaine de pages, vite avalée à côté d’un café croissant. Pas de quoi troubler un week-end.

Dans Fusions de Roulet s’occupe de la gestion des déchets nucléaires, une gestion qui s’annonce paradoxalement comme l’un des secteurs porteurs de l’économie de demain, un enjeu d’autant plus lucratif que l’on ne sait toujours pas comment le résoudre ce qui laisse tout de même au fil des décennies des légions de politiciens et de techniciens menteurs sur les bas-côtés de la route menant à l’avenir (ir)radieux. L’intrigue de fond du roman est la fusion de deux sociétés capitalistes concurrentes qui se battent pour obtenir les très rémunérateurs contrats de destruction de ces déchets. Sont en jeux dans ce projet de restructuration des dizaines de milliers d’emplois et, bien sûr les postes de direction. A ces postes nous retrouvons quelques protagonistes de Kamikaze Mozart (Buchet-Chastel 2007), Occidentaux et Asiatiques ne se faisant plus face mais étant étroitement mélangés dans des structures globalisées. Alors que dans Kamikaze Mozart, le versant asiatique des débuts de l’épopée nucléaire était le Japon et en particulier le bombardement d’Hiroshima et de Nagasaki, Fusions emmène aussi le lecteur en Sibérie où un physicien d’origine suisse, un vom Pokk, était allé se mettre au service de Soviétiques et de Sakharov après avoir travaillé aux côtés d’Oppenheimer à Los Alamos.

Habilement menée en parallèle aux Etats-Unis et en URSS, l’intrigue conduit tout naturellement le lecteur vers la très grande fusion politique qui a marqué la fin du XXe siècle : les embrassades entre Reagan et Gorbatchev et l’abandon par les deux camps des missiles à têtes nucléaires entré en vigueur le 1er juin 1988. Gorbatchev, tout sourire, avait signé sans le savoir l’acte de décès de l’URSS. Reagan, très présent dans le roman, pouvait se réjouir d’avoir réussi un joli coup, l’objectif principal de sa politique. La planète entrait elle officiellement dans une nouvelle ère, celle de mondialisation ou de la mondialité selon le terme choisi par l’auteur qui entend par là souligner le caractère culturel plus qu’économique du phénomène.

Le contenu du roman est si riche qu’on ne le résume pas. A l’image des sociétés qu’il représente (simule ?), il est d’une complexité qui invite le lecteur à aller et venir, à faire un pas en avant et quelques-uns en arrière (voire le contraire !), à grimper quelques étages dans les tours mondialisées qui symbolisent selon de Roulet les succès les plus marquants de la mondialité. Mais il y a aussi place dans ce foisonnement pour des petits détails fort significatifs. Ainsi revient-il (p. 278-280) sur la lutte contre la construction de la centrale de Kaiseraugst, moment fondateur pour les antinucléaires suisses déjà raconté dans La Ligne bleue. Les années ayant passé, de Roulet a fini par apprendre que si les électriciens (représentés politiquement par Christoph Blocher) vaincus par le mouvement antinucléaire avaient pu sauver quelques billes en revendant (au prix de violents débats parlementaires) leur uranium à une Afrique du Sud encore raciste et blanche, ils avaient par contre caché que, grâce à une fine magouille, ils se l’étaient fait payer deux fois !

Traitant de l’histoire politique, économique et énergétique contemporaine, l’œuvre n’est pas d’un accès facile. Avant de se lancer dans l’écriture d’un roman, l’auteur multiplie les recherches en archives ou les investigations en extérieur. Soucieux de réalisme, il ne craint pas de se rendre sur place si nécessaire comme lorsqu’il s’agit (p. 286) de décrire l’endroit où les Américains avaient construit des camps pour enfermer leurs concitoyens japonais après Pearl Harbor. Si la voiture d’un de ses personnages tombe (p. 155) dans la Loue près d’Ornans, soyez certains que l’auteur a une fois ou l’autre fait du footing dans le coin.

Alors que la littérature francophone se dépolitise pour faire place au frivole et au pipole, de Roulet conserve intactes ses convictions de réfractaire au système, d’insurgé permanent, de révolté. Sans craindre de mettre les points sur les i. Ainsi l’ai-je entendu il y a peu affirmer à la radio que s’il avait entrepris d’écrire à cinquante ans passés ce n’était pas pour allonger la cohorte des romans psychologiques si présents dans nos bibliothèques. Observateur itinérant et fort curieux de nos sociétés, Daniel de Roulet est effectivement un écrivain talentueux de la mondialité, capable d’annoncer à tous la perplexité de celui qui vit.

Publicités

A propos gerarddelaloye

Journaliste et historien, vit entre la Suisse romande et la Transylvanie. Dernier ouvrage publié: "Les douanes de l'âme et autres chroniques roumaines", Ed. L'Aire (Vevey CH), 2016, 130 p.
Cet article, publié dans Littérature, Politique, est tagué , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s