Le fol amour d’une aristocrate pour son domestique (Valais, 1827)

(Je dédie cette exquise histoire d’un temps où le Valais n’était pas encore bétonné à mon ami Bernard Crettaz dans l’espoir qu’elle calmera sa colère et lui évitera des dérapages aussi grotesques que celui commis au Téléjournal du 12 mars au soir. GD)

« Mariage de Madame Catherine de Preux, veuve de M. Antoine, lieutenant-colonel au service d’Espagne, avec son domestique Jean Aymo, paysan de la paroisse de Saint-Maurice de Laques».

Cette dame, veuve depuis quelques années, mère de deux fils en bas âge et jouissant d’une fortune pour ce pays assez considérable qu’elle a héritée de M. son père, Jacques de Preux, avait placé toute sa confiance dans ce domestique qui, dit-on, sous le rapport de l’économie rurale la méritait à certains égards. Reconnaissante de ses utiles services, elle passa de la confiance à l’amitié et de l’amitié à l’amour, et le jugea aussi propre à la satisfaire comme mari qu’il la satisfaisait comme économe de sa maison. Le projet de l’épouser étant aussi résolu dans sa tête qu’il était fixe dans son cœur, elle en fit nécessairement part à leurs pasteurs respectifs, les curés de Sierre et de Laques [Walther], par lesquels il parvint à la connaissance de sa noble parenté. Celle-ci trouva qu’elle n’avait pu se résoudre à une telle mésalliance que dans l’aveuglement d’une passion qui ne lui a pas permis de réfléchir sur les suites fâcheuses d’un mariage si disproportionné, aussi peu convenable à la mère qu’à ses enfants. Ils crurent qu’en y mettant une longue opposition, sa passion pour ce paysan se refroidirait et qu’en gagnant du temps on parviendrait à l’en détacher. Mais au contraire, cette opposition loin d’éteindre ce feu le ranima de plus belle, et elle vint en personne à Sion réclamer de l’évêque Zen Ruffinen qu’il ne permît pas plus longtemps qu’on l’empêchât d’user de la liberté que les lois accordent aux veuves de disposer de leur main comme bon leur semble, et se jetant à ses pieds elle le conjura par tout ce qu’il y a de plus sacré qu’il voulût bien, pour l’acquittement de sa conscience et le salut de son âme, autoriser ses pasteurs de l’unir à cet homme à qui ses bons services l’avaient si fortement attachée qu’il ne sortirait jamais de son cœur. L’évêque crut en faire alors assez pour lui rendre justice en ce moment, en lui conseillant de citer ses nobles parents à comparaître devant lui pour faire vider juridiquement leur opposite, et à cet effet il signa le mandat citatoire qui, pour avoir été mal daté, ne fut pas dûment intimé aux parents qui en prirent titre pour décliner cette comparution. Et l’affaire de traîner de plus en plus en longueur. Cette femme, au lieu de revenir à la charge auprès du prélat et sachant qu’il avait enjoint aux deux curés de ne point bénir ce mariage qu’au préalable il n’eût accordé aux époux la dispense des bans, s’imaginant que l’évêque était d’accord avec ses parents pour la jouer, consulta un rusé paysan, ami de son Aymo, qui lui conseilla d’envoyer ledit Aymo à Lucerne [chez le nonce apostolique]se plaindre que les prêtres valaisans lui refusaient injustement d’user de la liberté que les lois accordent aux veuves de se remarier à leur gré.

Le nonce ne crut pas devoir se mêler de ce mariage sans s’être pleinement informé des raisons du refus de la marier qu’on lui faisait en son pays. Sur ce refus de l’internonce qu’ils réputèrent pareillement injuste, les époux ayant ouï dire qu’il suffisait à la validité d’un mariage qu’ils se présentassent accompagnés de quelques témoins à leur curé, le prenant à témoin qu’ils se juraient réciproquement la foi conjugale, consultèrent le curé d’Anniviers Dumoulin qu’ils avaient précédemment employé à rédiger leur supplique à la nonciature et qui leur dit vaguement qu’il avait entendu dire qu’effectivement quelques mariages contractés de la sorte étaient valides. Pour plus grande sûreté Jean Aymo se transporta à Saint-Maurice où il vint consulter le sieur Maret, prieur de l’abbaye, qui passe pour un grand canoniste, lequel leur fit entendre, à ce qu’il paraît, que quoique cette sorte de mariage ne fût pas trop canonique, cependant sur un refus injuste ils pouvaient le tenter et qu’il serait difficile de le casser, puisqu’on tient assez communément que le curé n’est pas ministre de ce sacrement et qu’il n’en est que le principal témoin. Nous verrons un peu plus bas 1 quelle tournure ces deux messieurs ont donnée à leur conseil pour s’en disculper vaille que vaille.

Sur ce, ces époux, peu en peine que leur mariage fût licite pourvu qu’il fût valide, se résolurent un beau matin de se rendre à l’église de Saint-Maurice de Laques accompagnés de quatre paysans pris par eux pour témoins de leur mariage, comme le curé était sur le point de finir sa messe, et là l’interpellant comme il allait donner aux assistants la bénédiction qui la termine, « Monsieur le curé », lui dirent-ils, « nous vous prenons à témoin que moi, Jean Aymo, je te prends pour femme, toi, Marie-Catherine de Preux, et que moi, Marie-Catherine, je te prends pour mari, toi, Jean Aymo ». Le curé stupéfait leur déclara que ce n’était pas là se marier en face de notre sainte mère l’Eglise, et protestant que la bénédiction de la fin de la messe ne devait pas être réputée par eux tenir lieu de la bénédiction nuptiale prescrite par le concile de Trente, il descend de l’autel pour retourner à la sacristie où le suivirent incontinent lesdits époux, le conjurant à genoux de leur donner la bénédiction nuptiale prescrite par le rituel romain. Le curé n’en voulut rien faire et il leur représenta qu’il ne le pourrait que quand il aurait informé l’évêque de ce qui venait de se passer et que le prélat lui aurait donné ses ordres à ce sujet. Et il ajouta que, bien persuadé que leur prétendu mariage célébré d’une manière si insolite était nul, il leur défendait de cohabiter ensemble.

Monseigneur informé par le curé de Laques de cette étrange manière de se marier, sans publication de bans, sans bénédiction nuptiale, récrivit aussitôt au curé de séparer les époux et de leur défendre de nouveau de cohabiter. Puis il le chargea de leur intimer un mandat par lequel il les citait à comparaître à son audience le troisième jour après la date de l’intimation. S’étant rendus à Sion, ils y furent juridiquement examinés. Ils avouèrent le tout ainsi que je l’ai raconté, ajoutant seulement qu’ils avaient cru pouvoir se marier en conscience de la sorte sur ce que leur en avaient dit le curé d’Anniviers et le prieur Maret, et que pour se reconnaître d’un conseil qui favorisait ainsi le dessein qu’ils avaient d’en venir à cette manière de se marier pour se soustraire à l’injuste opposition qu’y formait la parenté de la dame, ils avaient donné un napoléon d’or au curé d’Anniviers et déposé quatre écus neufs sur le bureau du sieur Maret *. L’évêque cita ensuite les quatre témoins qui tous quatre s’excusèrent pareillement d’avoir assisté les époux à leur prétendu mariage sur ce qu’ils leur avaient affirmé que d’après le conseil de prêtres si savants ils pouvaient le contracter de la sorte sans offense de Dieu.

Cependant, comme plusieurs des conseillers de l’évêque tenaient à l’opinion la plus commune, mais non la plus ancienne des deux, que cette sorte de mariages sont à la vérité valides, mais que ceux qui osent les contracter de la sorte doivent être sévèrement punis pour ne s’être pas conformés aux formalités voulues par le concile de Trente, Monseigneur se donna tout le temps d’en délibérer avec quelques autres de ses chanoines de ce qu’il avait à faire en pareille circonstance et dans un cas aussi extraordinaire. Il en fut beaucoup mieux instruit par l’opinion publique que par ses timides conseillers. Car tout ce qu’il y a de personnes notables aux principaux endroits du pays tinrent indubitablement ce mariage pour nul et ne se seraient pas moins scandalisées que l’évêque le laissât impuni que de l’audace de ceux qui l’avaient contracté. Au reste, les prêtres non moins que les « Messieurs » sentirent les conséquences funestes qu’auraient de semblables mariages si on les tolérait et si on ne sévissait sévèrement contre les premiers qui en avaient donné le mauvais exemple. L’évêque ayant appris que tel était aussi le sentiment du Conseil d’Etat tint un consistoire auquel il appela outre son grand vicaire et le curé de Sion, les chanoines de Riedmatten, de Rivaz, Baileys et Gard, pour délibérer avec eux, abstraction faite de la validité ou de la non-validité de ce mariage, sur l’espèce de pénitence canonique à infliger aux coupables.

Par égard pour la noble famille à laquelle appartient l’épouse, on crut la traiter avec beaucoup d’indulgence d’exiger d’eux en réparation du scandale qu’ils avaient donné, qu’ils se rendraient trois dimanches de suite accompagnés de leurs quatre témoins à leur église paroissiale où, se plaçant au milieu de la nef, près de la grille du choeur, à genoux et un cierge allumé à la main, ils en seraient le premier jour publiquement réprimandés par le grand vicaire, et qu’après avoir subi trois fois cette humiliation en esprit de pénitence, leur curé procéderait à la bénédiction nuptiale selon le rituel romain, et de plus continueraient de vivre séparés jusqu’à ce qu’ils eussent été mariés à la catholique.

L’évêque en conséquence porta son décret qu’il chargea le chanoine Briguet, son surveillant au dizain de Sierre, d’intimer aux coupables qui eurent d’abord l’air de s’y vouloir soumettre. Au même temps, comme le grand vicaire faisait une visite au grand bailli [de Sépibus] pour pressentir ce que le Conseil d’Etat pensait de cette étrange affaire et l’interrogeait si l’évêque pouvait compter d’en être assisté au cas que les coupables se refusassent à subir cette pénitence, ce magistrat lui répondit qu’il pouvait s’en tenir assuré, mais que le Conseil d’Etat ignorant si les coupables avaient ou n’avaient pas le droit d’appeler à la nonciature du décret épiscopal, il fallait en remettre l’exécution à l’autre dimanche pour leur laisser les dix jours que les lois accordent aux plaideurs pour appeler des décrets dont ils se prétendent lésés. Le grand vicaire crut devoir suivre ce conseil, sans faire attention que le concile de Trente déclare formellement qu’en toutes causes purement correctionnelles, les coupables seront désormais privés de tout droit d’appel des décrets de leurs évêques. La pénitence fut donc remise à quinzaine.

Sur ces entrefaites, le vendredi qui précéda le premier de ces trois dimanches arrivent à Sion deux ou trois parents de la dame — présent et approuvant M. le chanoine Pierre-Jos. Preux, professeur de théologie au séminaire, l’un d’eux — qui, par l’organe d’un M. de Chastonay, ancien grand châtelain [c.à.d: juge] de son dizain, représentent à Monseigneur et à ses six conseillers que cette pénitence publique tournera au grand déshonneur de ses enfants du premier lit ; que d’ailleurs elle est excusable si non ex tolo, saltem ex tanto, sur ce qu’elle ne s’est permis de se marier de la sorte que d’après le conseil de deux ecclésiastiques notables qui passent pour des plus savants du diocèse, et demandent que les deux époux ne soient mis en pénitence qu’après qu’on aura puni canoniquement les deux prêtres qui les ont si mal conseillés. Aymo de son côté profita de ce délai pour aller à Saint-Maurice concerter avec le sieur Maret les moyens de faire traîner l’affaire en longueur.

 

Monseigneur crut alors nécessaire de citer aussi à comparaître devant lui les deux ecclésiastiques en question. Le sieur Dumoulin, curé d’Anniviers, était aux bains de Loèche pour cause de santé. Interpellé par lettres de déclarer ce qu’il savait de cette affaire et quelle part il y avait prise, il avoua ingénument que c’était lui qui, comme ami de la maison, avait dressé la supplique des époux à l’internonce et qu’interrogé par eux si en se mariant comme ils l’ont fait leur mariage serait valide, il leur avait répondu vaguement qu’il avait lu ou entendu dire que cette sorte de mariages, quoique non licites, étaient pourtant valides. Ensuite, Monseigneur, qui était pour lors aux mayens, manda au sieur Maret qu’il eût à s’y rendre où, interrogé et confronté à Jean Aymo, il avoua avoir été consulté par ledit Aymo, mais nia de lui avoir conseillé de se marier de la sorte et d’avoir reçu de lui aucun argent, et celui-ci rétracta en partie ce dont il l’avait accusé dans son premier interrogatoire.

Il paraît qu’il avait concerté cette manière de se défendre avec son accusateur et qu’il était monté à Sion bien résolu de faire ce que font tous les prévenus de quelque crime : si fecisli, nega, et il demanda qu’on en vînt à la preuve juridique des discours qu’on lui prêtait comme si, lorsqu’un client prend conseil de son avocat, il prend avec lui des témoins des conseils qu’il lui donnera. Mais on n’en demeura pas moins convaincu qu’il leur avait cependant donné à entendre que mariés de la sorte il ne serait plus au pouvoir de personne de les démarier. Or, c’était tout ce que voulaient les époux, peu en souci qu’un tel mariage fût licite pourvu qu’il fût valide. Le curé d’Anniviers, revenu des Bains, revint pareillement sur ses précédents aveux et surtout sur le napoléon qu’il prétendit n’avoir accepté que comme rétribution de la peine qu’il prit de dresser la supplique à la nonciature. L’affaire en était là lorsque le curé de Laques, ayant de fortes raisons de croire que les époux se voyaient souvent et couchaient ensemble et voyant que le public traitait leur cohabitation de concubinage, prit sur soi pour mettre fin à ce nouveau scandale de les marier à la catholique sans avoir consulté l’évêque et sans en avoir obtenu dispense de la publication des bans. Dès lors, l’épouse quitta Sierre et vint joindre son époux à Saint-Maurice [de Laques] où ils vécurent désormais maritalement.

Je ne sais pourquoi l’évêque toléra tous ces manquements qui décèlent dans tous les prêtres qui se mêlèrent de cette affaire que, peu instruits de ce qu’en ordonnent les canons, ils y allaient à tâtons. Je ne sais point non plus pourquoi l’évêque remettait de jour en jour à finir cette affaire. Le public s’imagina que c’était par égard et par complaisance pour la famille Preux que le scandale de ce mariage restait impuni, et il cria au respect humain, bien persuadé que si l’épouse eût été une femme du commun, elle n’en aurait pas été quitte à si bon marché. Cependant il est à croire que Monseigneur s’en occupait aux mayens. Il invita M. l’abbé Fr. de Rivaz de l’y venir joindre. Les deux prélats se concertèrent d’abord sur la manière de faire repentir le prieur Maret [réputé libéral comme le curé d’Anniviers- GD] d’avoir enhardi les époux par sa distinction ambiguë de valide et de non licite à contracter de la sorte. Il comprit ensuite que la non-exécution de son décret compromettait son autorité et il fit comprendre au chanoine Preux, auquel il destinait la direction du séminaire vacante par la retraite de M. le chanoine Lorétan, que lui, évêque, ayant une fois sévi en prélat ferme, ne pouvait reculer sans se compromettre ni laisser impuni un si grand scandale sans intéresser sa conscience. Et ayant appris vraisemblablement d’ailleurs que le Conseil d’Etat, étonné de son inaction, préparait le projet d’une loi contre cette manière de se marier aussi insolite en ce pays que contraire à l’esprit du canon du concile de Trente sur la clandestinité des mariages, qu’il proposerait à la prochaine diète, il se résolut enfin à porter un nouveau décret par lequel il renouvelle tout le dispositif du premier, ne soumettant cependant les époux à l’humiliation d’une pénitence publique qu’un seul dimanche, et descendu des mayens il chargea de l’exécution de ce second décret le chanoine Briguet en sa qualité de surveillant au dizain qu’ils habitent.Quand il l’eut intimé à la dame Preux, elle n’osa pas en appeler, mais elle prétexta une indisposition réelle ou feinte pour en retarder l’exécution. Remise de cette indisposition, elle envoya à l’évêque un témoignage du sieur Monnier, docteur médecin, que se trouvant grosse, il était à craindre qu’une telle humiliation ne nuisît à son fruit et ne l’exposât à faire une fausse couche.

A cette fois l’évêque demeura inflexible et il la fit menacer d’excommunication solennelle si enfin elle ne subissait sa pénitence. Elle eut lieu seulement le 3e dimanche de novembre. Quand le public apprit que l’évêque avait enfin fait justice à l’Eglise du si grand et si dangereux scandale, on applaudit à sa fermeté, mais on trouva que cette justice aurait fait beaucoup plus d’impression sur le peuple fidèle si elle eût été moins tardive et si elle eût suivi de plus près la commission d’un si grave délit.

(Anne-Joseph de Rivaz, Mémoires historiques sur le Valais, Vol. 2, 1827, p.309 sq)

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A propos gerarddelaloye

Journaliste et historien, vit entre la Suisse romande et la Transylvanie. Dernier ouvrage publié: "Les douanes de l'âme et autres chroniques roumaines", Ed. L'Aire (Vevey CH), 2016, 130 p.
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