La double vie de Marius Daniel Popescu

Il y a quelques années, La Symphonie du loup (traduit en roumain chez Humanitas), le premier roman de Marius Daniel Popescu, avait stupéfié le lecteur, les critiques et le monde littéraire par son souffle épique, son rythme enflammé, la richesse de sa langue. De quoi ? Comment ? Un simple chauffeur des Transports Publics de Lausanne et Région, immigré roumain ayant appris le français sur le tas tout en travaillant dur pour gagner sa croûte était capable de produire une œuvre brillantissime ? Et les incrédules de subodorer quelque bizarrerie en donnant malignement rendez-vous au moment de la publication d’une nouvelle œuvre.

Cette nouvelle œuvre est en librairie, elle se nomme Les Couleurs de l’hirondelle et est publiée chez le même éditeur, José Corti. Joli titre que cette référence à la légèreté de l’hirondelle chantée par les poètes :

Au-dessus de la plaine et du temps

l’alouette suspendue à un fil de joie chante

respiration du vent

cachée dans la clarté

(Claude Roy)

L’univers de Popescu lui colle aux plumes, elle virevolte avec élégance, tournicote au ras des pâquerettes, s’élève en trois coups d’ailes haut dans le ciel et les rayons du soleil couchant. Rentre par intermittence au nid donner la becquée aux petits. Quant aux couleurs de l’oiseau, le noir et le blanc, elles traversent son roman de part en part.

Si la Symphonie était placée sous le signe du père, L’Hirondelle nous renvoie à la mère. En particulier à la mort de la mère dont le récit ponctue (en très noir, d’un réalisme difficilement supportable sans qu’il ne cache l’immense amour filial) les séquences invraisemblablement désordonnée du patchwork de la vie quotidienne de notre chauffeur de bus. Ce qui fascine chez Popescu c’est que – selon toute probabilité (je ne suis pas allé vérifier !) – employé modèle d’une entreprise comptant des centaines de travailleurs et organisée selon des principes rigides et ordonnés, quand il est en situation d’écriture, il bazarde uniformes et horaires pour laisser libre cours à une verve baroque bariolée de suissitude et de roumanitude. Avec une acuité dans le regard qui vaut celle de l’oiseau chassant loi au-dessus de nos têtes.

Il y a chez notre auteur l’étonnement provoqué par les gestes les plus simples: « Avec son stylo dans la main droite, elle prend, de sa main gauche, un petit papier carré et violet, le pose sur la table de la cuisine, puis écrit, dessus : « papa, maman, je vous aime » ; dessine en dessous des mots, un cœur grand comme une pièce de deux francs, le colorie avec de l’encre bleue, remet le capuchon à son stylo et pose son message, en vue, au milieu de la table, entre la radio et le berlingot de jus d’orange. » A quoi s’ajoute l’humour : « Elle marche à côté de toi, te dit « arrête, on est dans la rue », sent ta main droite qui touche la peau de son ventre, sous son pull, ralentit sa marche, te dit « tu es fou ! », tourne la tête pour éviter que tu l’embrasses, sent les doigts de ta main pénétrer dans sa culotte, s’arrête et dit : « heureusement qu’il pleut, les gens font plutôt attention à leur parapluie ». »

Reste la question que je pose indirectement avec le titre de cet article : quelle double vie mène donc Marius Popescu ? Il peut s’agir de celle qui met aux prises un conducteur de bus à sa folle passion pour la littérature, la langue et les mots. Par les temps qui courent il n’y a plus guère d’écrivains ouvriers. Le dernier que je connaisse est un certain Georges Michel qui m’avait enchanté autrefois avec ses Timides aventures d’un laveur de carreau (Grasset 1966). Il était horloger et publia quinze ans plus tard un Mes années Sartre qui ne passa pas inaperçu. Mais je n’ai pas trouvé sur internet la preuve que ces deux livres soient du même auteur. On trouve certes dans la littérature d’aujourd’hui des auteurs qui vivent de petits boulots, dans la précarité, mais ce sont des choix de vie. Par contre des écrivains talentueux contraints de faire leurs 42 heures hebdomadaires dans le chaos de la circulation d’une ville, ce n’est par courant.

On peut aussi s’interroger sur les destinées. A l’époque du communisme qui fut celle de la jeunesse de Popescu, il y avait dans les pays de l’Est d’innombrables intellectuels condamnés politiquement à des travaux manuels. On se souvient des malheureux chauffagistes tchèques. Le paradoxe de Popescu est qu’il a fait le parcours inverse. Sa venue en Suisse n’est pas due à une envie irrépressible de liberté mais à l’amour d’une femme. A cause de cet amour, il s’est retrouvé lui l’ingénieur forestier conducteur de bus. Serait-il arrivé dans un grand pays (France, Allemagne…), il est probable qu’il aurait pu sortir de cette ornière professionnelle et se livrer à sa passion littéraire. Hélas, dans le canton de Vaud rien n’a été prévu pour de telles exceptions. Même si tu as un peu plus de choses à raconter que les innombrables enseignants publiant des écrits vains tout en s’admirant dans les vitrines de plus en plus rares de nos librairies. Il est malheureusement évident que dans cette Suisse tip top personne n’aura l’idée de donner à cet écrivain conducteur de bus l’occasion de devenir tout simplement un écrivain.

Cette situation hors norme ne résout-elle pas la question posée plus haut : la double vie est bien celle d’un homme aux prises avec l’alternance entre la vie réelle d’un prolo observateur pénétrant de sa quotidienneté lausannoise et un imaginaire construit autour d’un passé chaque jour plus mythique. Cette confrontation fait la grandeur de son œuvre et mérite respect et admiration.

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A propos gerarddelaloye

Journaliste et historien, vit entre la Suisse romande et la Transylvanie. Dernier ouvrage publié: "Les douanes de l'âme et autres chroniques roumaines", Ed. L'Aire (Vevey CH), 2016, 130 p.
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