Stratégie de la tension en France

Rien de ce que l’on apprend ces jours-ci au fil des révélations sur les tragédies de Montauban et Toulouse n’est convaincant. Un jour, on pense pouvoir se faire une opinion, mais quelques heures plus tard cette opinion est démentie par d’autres révélations. Exemple : un ancien chef des services de renseignements se demandant si le tueur ne serait pas un indicateur de police. Cet horrible fait divers n’en finit pas de rebondir politiquement. Il faudra donc attendre que ces turbulences retombent, que les investigations sérieuses progressent ou que le futur président prenne les choses en main pour que l’on puisse peut-être approcher de la vérité.

En attendant il n’est pas inutile de rappeler des antécédents. Le premier concerne (déjà !) une campagne électorale française. C’était en avril 1988. A quelques jours du scrutin la droite chiraquienne donnée perdante crut pouvoir chasser Mitterrand du pouvoir en manipulant les indépendantistes Kanaks à Ouvéa. Ce fut la fameuse (mais lointaine !) affaire de la prise d’otages d’Ouvéa. L’excellente Wikipédia la raconte en détail. Vous en trouvez le récit ici. Il y eut 21 morts.

Le deuxième nous renvoie aux années de plomb italiennes, soit à la décennie 1970-1980. C’est le curieux vol plané du tueur de Toulouse à travers son balcon, le corps criblé de balles, qui m’y fit penser. Il me rappelle une très vieille histoire, l’attentat de Piazza Fontana commis à Milan le 12 décembre 1969 (16 morts, 88 blessés) où le principal suspect selon la police vola aussi à travers la fenêtre d’un bureau sous les yeux du commissaire Calabresi. Ce fut le premier des attentats qui pendant une bonne décennie mirent l’Italie à feu et à sang. Il se trouve que l’on commémore ces jours-ci un des événements marquants de cette dérive, la mort de l’éditeur Giangiacomo Feltrinelli dont la police disait à l’époque (mars 1972) qu’il avait explosé au pied du pylône d’une ligne à haute tension avec la bombe qu’il voulait y fixer. Or voici que le 12 mars dernier le Corriere della Sera publiait un article dénonçant la version officielle sur la base d’une expertise et d’une autopsie qui furent cachées à l’époque. Le principal quotidien de la droite italienne raconte qu’un rapport d’autopsie et une expertise criminologique réalisés après la mort de l’éditeur furent dissimulés par la justice : au moment de l’explosion de la bombe, l’éditeur avait les mains liées dans le dos et avait l’occiput défoncé. Rien à voir avec la théorie du terroriste amateur et maladroit qui se fait exploser par la bombe qu’il manipule.

Le fait que la stratégie italienne de la tension ait été pensée, organisée et exécutée par des officines d’extrême-droite et des secteurs dévoyés de la police est aujourd’hui documenté par de nombreuses études. Mais elle visait avant tout à maintenir au pouvoir une démocratie-chrétienne discréditée. On en connaît beaucoup de facettes, sauf les principales: qui assassina Feltrinelli, qui infiltra les Brigades rouges, qui furent les commanditaires de l’assassinat d’Aldo Moro, etc.

En politique, les stratégies de la tension ont une caractéristique propre : elles cherchent à maintenir au pouvoir des forces qui doutent de leur légitimité ou de leur appui populaire. On a vu des politiciens (Poutine) déclencher des guerres (en Tchétchénie) pour se conquérir le pouvoir. On a vu une Margaret Thatcher en perte de vitesse faire de même en sautant à pieds joints dans la guerre des Malouines pour sauver le libéralisme et son sac à main. Le cynisme n’a ni frontières ni vergogne.

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A propos gerarddelaloye

Journaliste et historien, vit entre la Suisse romande et la Transylvanie. Dernier ouvrage publié: "Les douanes de l'âme et autres chroniques roumaines", Ed. L'Aire (Vevey CH), 2016, 130 p.
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Un commentaire pour Stratégie de la tension en France

  1. Florani dit :

    « Avec l’implosion de l’épouvantail léguiste, les forces politiques italiennes se retrouvent nues face aux deux puissances qui depuis toujours gèrent réellement le pays : le Vatican et la mafia. Cela promet hélas de formidables soubresauts. »

    Quel constat … désespérant .

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