A propos de la rencontre entre Paul Celan et Martin Heidegger

Les Editions de L’Aire à Vevey viennent de publier un opuscule de belle facture consacré à une page de la vie du poète Paul Celan, sa rencontre avec le philosophe Martin Heidegger le 25 juillet 1967. Intitulé L’Espoir d’une parole à venir, il est signé Roland de Muralt. Le titre est repris du mot que Celan, au moment de prendre congé, inscrivit sur le livre d’or du chalet de Heidegger : « Ins Hüttenbuch, mit dem Blick auf den Brunnenstern, mit / einer Hoffnung auf ein hommendes Wort im Herzen » (Dans le livre du chalet, avec la vue sur l’étoile de la fontaine, avec l’espoir d’une parole à venir au cœur.)

Amateur de Celan, je l’ai lu avec grand plaisir tout en me faisant mentalement une réserve sur le fait que de Muralt se mette – même avec la retenue d’usage – dans la tête du poète pour lui attribuer réflexions et attitudes, notamment un monologue recensant les méfaits du nazisme. Puis, la lecture achevée, une seconde réserve à propos de la durée de l’engagement nazi du philosophe que de Muralt voit très courte : Sans doute Celan avait-il espéré que Heidegger s’exprimerait sans contrainte sur ses choix politiques de 1933-1934 et qu’il serait ainsi à la hauteur de ce qu’il pouvait attendre de lui. Curieuse conjecture ! Pourquoi le philosophe, nazi jusqu’à la moelle depuis l’apparition politique de Hitler et inscrit au parti nazi dès son accession au pouvoir, pourquoi donc l’homme qui n’a jamais, jusqu’à sa mort plus de trente ans après l’effondrement du Reich millénaire, proféré le moindre regret sur son engagement politique se serait-il livré à une autocritique face à Celan, la grande voix – reconnue comme telle en 1967 déjà – des victimes juives du nazisme ?

Je ne connais ni Roland de Muralt ni le reste de son œuvre qui compte une bonne dizaine de titres dont une majorité de romans, mais la manière qu’il a de raconter (ou plus précisément : de réfléchir sur) la rencontre entre Celan et Heidegger m’a tracassé pendant plusieurs semaines. A tel point que pour me libérer l’esprit, je me suis replongé dans quelques commentaires célaniens. J’ai de la peine à supporter la moindre sympathie envers Heidegger, or de Muralt n’en manque pas qui s’interroge : « Quel était le sens de l’espoir dans cette rencontre entre un innocent qui se croyait coupable et dont l’œuvre était devenue la vie et un coupable qui, quoique méditant son erreur se voulait globalement innocent ». Cette façon très chrétienne d’étiqueter en innocent et en coupable un poète et un philosophe qui n’ont rien à voir avec le christianisme est assez ahurissante. Paul Celan n’ignorait rien des vilenies politiques de Heidegger. Il connaissait l’œuvre du philosophe depuis sa jeunesse et ne cessa de s’y plonger pour y étudier, entre autres, sa poétique et ses réflexions sur le langage. Il savait aussi que jamais l’ébauche d’un regret n’avait effleuré le philosophe nazi.

Il le savait si bien que lorsqu’en janvier 1958 il prononça à Brême un discours de remerciement pour le prix littéraire que la ville lui avait accordé, il commença son allocution en faisant écho dans un style heideggérien à un discours que le philosophe avait prononcé dans cette ville en 1949 : « Penser (denken) et remercier (danken) sont dans notre langue des mots d’une seule et même origine. Qui suit leur pente, s’avance dans le champ de signification de « se rappeler » (gedenken), « se ressouvenir » (eingedenk sein), « souvenir » (Andenken), recueillement (Andacht). Permettez-moi de vous remercier à partir d’un tel champ. » Puis le poète enchaîna en rappelant les contes hassidiques de Martin Buber et son pays natal, la Bucovine, « une contrée où vivaient des hommes et des livres », une « ancienne province de la Monarchie des Habsbourg désormais sortie de l’histoire ». Neuf ans avant lui, Heidegger n’avait pas eu la même délicatesse en parlant non d’histoire mais d’économie : « L’agriculture est maintenant une industrie alimentaire motorisée, quant à son essence la même chose que la fabrication de cadavres dans les chambres à gaz et les camps d’extermination, la même que les blocus et la réduction de pays entiers à la famine, la même chose que la fabrication de la bombe à hydrogène. » Voilà qui s’appelle porter haut l’étendard de la rationalité !

(A suivre)

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A propos gerarddelaloye

Journaliste et historien, vit entre la Suisse romande et la Transylvanie. Dernier ouvrage publié: "Les douanes de l'âme et autres chroniques roumaines", Ed. L'Aire (Vevey CH), 2016, 130 p.
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