A propos de la rencontre entre Paul Celan et Martin Heidegger (II)

Bien que très intéressé par l’œuvre de Heidegger, en particulier ses études consacrées à des poètes, mais pas seulement, pendant longtemps Celan n’a pas cherché à approcher le philosophe. Ils échangèrent tout au plus et à distance quelques politesses en s’envoyant textes et dédicaces. En 1967, leur rencontre fut organisée par un professeur de Fribourg-en-Brisgau qui les connaissait tous deux. A cette époque, Paul Celan était très mal psychiquement. Interné à l’hôpital Sainte-Anne, il ne le quittait que sur autorisation pour diverses activités professionnelles, dont son enseignement à Normale Sup. A ce sujet, la lecture de sa correspondance avec sa femme est édifiante.

A propos de son voyage en Allemagne, comme le poète Franz Wurm lui demandait de transmettre ses salutations à Heidegger s’il venait à le rencontrer, Celan confie (le 17. 7. 67) à sa femme que cela ne le « comble guère bonheur. En vérité, le vrai but de ce voyage est Francfort, c’est-à-dire les entretiens avec Unseld, Reichert, Allemann. » (Les trois sont ses éditeurs chez Suhrkamp et Insel). Elle tente par retour du courrier de le rassurer : « Oui je comprends que la lecture à Fribourg avec la présence de Heidegger te pose quelques difficultés. J’espère néanmoins qu’elle se passera bien ». Gisèle Celan est elle-même très inquiète : la réputation de Heidegger n’est plus à faire, or les journaux sont encore pleins des échos de la guerre de Six-Jours qui un mois plus tôt secoua profondément le monde juif, suscitant un peu partout d’innombrables manifestations de soutien à Israël (Celan avait participé à celle de Paris le 6 juin).

Tout se passa bien. Voici ce qu’en dit un Celan manifestement soulagé dans une lettre à sa femme datée du 2 août :

« Chère Gisèle, Je viens de rentrer et m’empresse de t’envoyer un mot. J’espère que vous allez bien tous. La lecture de Fribourg a été un succès exceptionnel : 1200 personnes qui m’ont écouté le souffle retenu pendant une heure, puis, m’ayant longuement applaudi, m’ont écouté encore pendant un petit quart d’heure. Heidegger était venu vers moi – Le lendemain de ma lecture j’ai été, avec M. Neumann [le professeur invitant] dans le cabanon (Hütte) de Heidegger dans la Forêt-Noire. Puis ce fut dans la voiture un dialogue grave, avec des paroles claires de ma part. M. Neumann, qui en fut le témoin, m’a dit ensuite que pour lui cette conversation avait eu un aspect épochal. J’espère que Heidegger prendra sa plume et qu’il écrira quelques pages faisant écho, avertissant aussi, alors que le nazisme remonte.

Trois jours à Fribourg, puis deux chez les Allemann à Würzburg, le reste, très rempli, à Francfort où Unseld m’avait accueilli à la gare. Pleins de projets de travail. J’espère que la clinique, où je me rends tout à l’heure, me lâchera. »

Voilà, tout est là. Mal en point, le poète s’accroche, s’agrippe au travail pour ne pas perdre pied, craint le médecin avec qui il a rendez-vous et expédie sa rencontre avec Heidegger comme une affaire courante et entendue. La manière qu’il a d’attendre « quelques pages faisant écho » montre qu’il n’est pas dupe. Un psychiatre aurait par contre peut-être quelque chose à dire sur ce curieux « épochal » qui tombe comme un lapsus calami sous la plume d’un homme peu suspect d’ignorer les différences entre le français et l’allemand.

Ce qui me dérange dans le texte de Roland de Muralt c’est qu’il ne cite pas tout ce que Celan dit de Heidegger dans cette lettre et en retranche la phrase qui, à mon sens, banalise cette rencontre : « J’espère que Heidegger prendra sa plume et qu’il écrira quelques pages faisant écho, avertissant aussi, alors que le nazisme remonte. » Ce « alors que le nazisme remonte » n’est pas anodin dans le contexte de l’été 1967. La République Fédérale était en ébullition depuis près de deux mois, précisément depuis le 2 juin 1967 et la froide exécution lors d’une manifestation de Benno Ohnesorg victime d’un policier dont on apprendra en 2009 seulement qu’il était un agent de la Stasi. Chaque jour la presse Springer déversait des tombereaux d’injures sur la gauche et la jeunesse étudiante. Le nazisme remontait en effet, Celan le ressentait vivement. Ce nazisme, la rue le repoussait, mais Heidegger s’en contrefichait.

A l’heure actuelle, selon un processus bien connu d’aplatissement des conflits et des contradictions, on ne compte plus les interprétations hasardées au sujet d’une rencontre dont on ne connaît que la forme (une invitation dans un chalet à la montagne) mais pas le contenu : (de quoi ont parlé un poète et un philosophe que tout séparait sauf un goût commun pour la poésie). Comble d’impudence, après la disparition de Martin Heidegger, son fils osa affirmer à la veuve du poète que le philosophe ignorait l’origine juive de Paul Celan !

Post-Scriptum. – J’aurais peut-être porté moins d’attention à l’essai de R. de Muralt si je n’avais par hasard lu dans la foulée la réédition en poche de La traversée des fleuves de Georges-Arthur Goldschmidt (Points-Seuil). Dans cet essai autobiographique le germaniste revient sur Heidegger – une des bêtes noires de sa longue carrière – en ne perdant pas une occasion de le clouer au pilori, de rappeler que son nazisme dura jusqu’à sa mort et de s’étonner de la vogue dont le philosophe du Dasein jouit aujourd’hui encore. Né en 1928, Goldschmidt n’échappa au génocide que parce que ses parents eurent la prudence et les moyens de l’envoyer adolescent en Italie puis en Savoie où il vécut pendant la guerre.

La véhémence du vieil homme qui n’a a jamais avalé certaines compromissions me rappela celle de son contemporain Jean-François Revel qui dans sa fougueuse jeunesse n’eut pas de mots assez durs pour condamner l’engouement de la faune philosophique parisienne pour Heidegger : La marche de la pensée heideggérienne est à la fois, et de toute nécessité, gratuite et tautologique. Que penser d’autre de ce texte – un exemple entre mille – que je copie au début de l’Introduction à la Métaphysique : « Pourquoi y a-t-il l’étant et non pas plutôt le néant ? Telle est la question. Et probablement ce n’est pas là n’importe quelle question. Pourquoi y a-gt-il de l’étant et non pas plutôt le néant ? C’est manifestement la première de toutes les questions. Et beaucoup ne se heurtent jamais à cette question, si l’on veut dire par là que beaucoup simplement prennent la question comme quelque chose qui a été dit, la lisent, mais ne se posent pas réellement la question, etc. » (La cabale des dévots, Julliard, 1962, p. 47)

Outre Kafka, Nietzsche et quelques autres, Goldschmidt a aussi traduit Peter Handke dont Roland de Muralt cite une pique décapante à propos des intellectuels qui font le pèlerinage du chalet sur le flanc du Todtnauberg : « Allaient en pèlerinage chez Martin Heidegger surtout ceux qui confondent la philosophie avec l’art culinaire, un rôti, un bouilli, ce qui correspond tout à fait au goût allemand ».

Ouvrages consultés : Roland de Muralt, L’espoir d’une parole à venir, L’Aire, Vevey ; Georges-Arthur Goldschmidt : La traversée des fleuves, Points-Seuil, Paris ; Paul Celan, Gisèle Celan-Lestrange : Correspondance, 2 vol., Le Seuil, Paris ; Andréa Lauterwein : Paul Celan, Belin, Paris ; Paul Celan : Poèmes, édités et présentés par John E. Jackson, José Corti, Paris ; Jean Bollack : Poésie contre poésie, PUF, Paris.

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A propos gerarddelaloye

Journaliste et historien, vit entre la Suisse romande et la Transylvanie. Dernier ouvrage publié: "Les douanes de l'âme et autres chroniques roumaines", Ed. L'Aire (Vevey CH), 2016, 130 p.
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