Gradiva, la jeune fille qui séduisit Sigmund Freud

Nous fonctionnons le plus souvent selon des habitudes, des comportements machinaux qui, peu à peu, nous font perdre la perception de la richesse matérielle des objets que nous utilisons. C’est particulièrement évident aujourd’hui pour les outils liés à l’informatique surtout pour qui, comme moi, est incurieux des prouesses techniques. De temps à autre je m’étonne bien sûr de la qualité des services rendus par mon ordinateur ou je me réjouis naïvement des performances du programme Filemaker non sans verser une larme sur mes vieilles fiches papier stockées dans un coin de la cave en attendant le jour de plus en plus lointain où je les transcrirais.

J’ai éprouvé ces jours-ci par le plus grand des hasards un étonnement quasi printanier pour un livre, oui un livre fait de 278 pages brochées sous couverture en papier glacé format in-seize idéal pour la poche d’une veste. Un banal bouquin, en somme, comme j’en ai manié quelques milliers sans jamais m’attarder plus que tant sur leur forme ou leur spécificité. Dans le cas précis, je pense que c’est le contenu aux multiples entrées annoncé en bleu sur la couverture qui a attiré mon attention à l’étal d’un bouquiniste lausannois: « Sigmund Freud : Le délire et les rêves dans la Gradiva de W. Jensen, précédé de Gradiva, fantaisie pompéienne par Wilhelm Jensen ». Pour être complet, il faut encore ajouter que préfacé par J.-B. Pontalis il a été publié en 1986 chez Gallimard dans la collection Connaissance de l’Inconscient.

Le volume ouvert, vos yeux tombent sur une photo vieillotte, austère mais très attachante de Gradiva. Une de ces photos que l’on trouvait dans les manuels d’histoire du temps où la couleur ne s’était pas encore imposée. Suit la préface de Pontalis intitulée La jeune fille dont les premières phrases dégagent un halo troublant : « A quoi tient le charme de la Gradiva ? Déjà une hésitation pointe quand on écrit ce mot « Gradiva ». Que désigne-t-il au juste ? Le récit de Jensen ou celui de Freud, qui redouble le premier plus qu’il ne l’interprète ? Le marbre du musée Chiaromonti ? Le fantôme que poursuit un jeune homme qu’effraient les femmes de chair… »

En fait il s’agit d’une histoire très simple en apparence mais aux retombées imprévisibles : un jeune archéologue du nord de l’Allemagne fantasme sur un bas-relief représentant une jeune femme – grecque se dit-il – dotée d’une démarche curieuse, un pied posé bien à plat sur le chemin, l’autre relevé presque à la verticale ce qui n’est pas courant. Il la nomme in petto Gradiva, celle qui avance en latin.

Alors qu’il possède depuis des années une copie de ce bas-relief dans son bureau, un matin il décide sur un coup de tête de se mettre à la recherche d’une femme ayant cette démarche. Il pense en voir une dans la foule sous sa fenêtre mais n’arrive pas à la rejoindre. Dépité, il part sur un autre coup de tête à la recherche de la dame en Italie. A Rome, puis à Naples et enfin à Pompéi où il vit des aventures dignes du titre de la nouvelle de Jensen, fantaisie pompéienne. Ces fantaisies se déroulent sous le violent soleil de midi lorsque le jeune homme que l’on devine hébété par la chaleur rencontre dans les ruines de la ville morte une femme de marbre qui, le temps d’un échange minuscule, prend vie et accepte la discussion. Qu’elle n’entende que la langue allemande n’a pas l’air de gêner notre héros. Après diverses péripéties, elle finira par lui faire comprendre qu’ils se connaissent depuis longtemps et que seul le hasard (mais est-ce bien certain ?) les a mis face à face lui le jeune savant et elle la fille d’un vieux savant, habitant tous deux le même pâté d’immeubles dans leur ville natale. Courant après la statue, l’archéologue découvre soudain l’amour nié de son enfance…

Wilhelm Jensen (1837-1911) est un romancier et journaliste allemand aujourd’hui complètement oublié si l’on excepte Gradiva la nouvelle rendue célèbre par l’intérêt que Freud lui a porté. Ayant vécu dans la seconde moitié du XIXe siècle, il partagea avec nombre de ses compatriotes l’engouement alors très tendance pour les antiquités gréco-latines. En cela sa nouvelle est très réussie et nous promène dans une Pompéi quasi vivante malgré la couche de lave qui la recouvre.

Dans sa préface Pontalis nous apprend que Jung fut conquis par Gradiva avant Freud et qu’il communiqua sa découverte à son ami. Mais c’est Freud qui, à l’analyse du texte, découvre le fil reliant l’archéologie et la psychologie, un fil qui lui a permis de tisser son concept de refoulement, ces strates enfouies au fond du cerveau correspondant à une forme de magma archéologique de notre psychisme. Au tournant du XXe siècle, une jeune fille de marbre pouvait en flattant (fouettant ?) l’imagination de savants sagaces à l’intelligence pénétrante traverser les siècles, voire les millénaires en posant la question de son identité comme on dirait chez Sarkozy ou Le Pen. Séduit par la jeunesse de l’archéologue et la beauté de la jeune Gradiva, Freud nous a gratifiés d’un concept sans lequel on ne saurait guère comment expliquer l’homme moderne. Et surtout peut-être son histoire, car dieu sait que le refoulé historique se porte bien en ces temps d’extrême médiatisation.

Je reviendrai sur cette affaire dans une prochaine chronique consacrée au dernier ouvrage de l’historien Enzo Traverso, L’histoire comme champ de bataille. Interpréter les violences du XXe siècle (La Découverte/Poche, Paris, 2012, 300 p.).

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A propos gerarddelaloye

Journaliste et historien, vit entre la Suisse romande et la Transylvanie. Dernier ouvrage publié: "Les douanes de l'âme et autres chroniques roumaines", Ed. L'Aire (Vevey CH), 2016, 130 p.
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