En Chine, cheminer «au bord de l’eau», pour comprendre le monde

Il y a quelques années, un journal me commanda un article sur l’auteur de ma vie. Un auteur pour la vie? La question anodine en apparence se révèle insidieuse dès le premier moment de réflexion. Comment choisir entre les écrivains à qui vous devez ce que vous êtes? Dans mon adolescence, j’ai humé la condition humaine avec Malraux, jeune je m’y suis confronté sous le signe de Stendhal, et j’ai passé les années de première maturité – juste là où le recul dessine en filigrane la comédie derrière la condition – en la compagnie quasi quotidienne de Balzac. Des auteurs pour la vie? Certes, mais aussitôt il m’apparut que c’était faire bon marché des Faulkner, Dostoïevski, Musil, Sciascia et autres qui chacun apportèrent de solides pierres à mon imaginaire. C’était aussi passer sous silence des textes uniques comme La Promenade de Robert Walser, les Aventures dans l’irréalité immédiate de Max Blecher ou Les boutiques de cannelle de Bruno Schulz.

Mes hésitations se dissipèrent d’un coup quand, dans le coin de la bibliothèque réservé à quelques chinoiseries, mon regard tomba sur Au bord de l’eau, l’immense roman de Shi Nai-an et Luo Guan-zhong. Voilà, me dis-je, un auteur pour la vie! Voilà le livre que, condamné à un exil patagonien, je mettrais à coup sûr dans ma poche, tant il regorge de richesse, d’enseignement et d’émotion. Comme pour répondre à mon interrogation, les premiers vers de cette grandiose épopée me clignèrent de l’œil: «Dans la forêt des livres, et ses recoins obscurs,/ Faites donc un essai, cherchez, voyez combien/De lettrés de génie vous trouverez…» Mais comme dirait le narrateur d’Au bord de l’eau, «trêve de détails oiseux» venons-en au fait.

Au bord de l’eau n’est pas un roman ordinaire, c’est le roman total qui englobe en un seul et vaste mouvement, sur fond de taoïsme, les sciences humaines les plus diverses: histoire, philosophie, psychologie, politique, stratégie et, bien sûr, éthique et esthétique. Son sujet, assez banal, se retrouve dans la plupart des littératures du monde: il s’agit de la geste d’une bande de brigands d’honneur qui, ulcérés par les injustices des agents du pouvoir impérial se rebellent pour défendre le petit peuple victime de l’arbitraire. Le chef, Song Jiang, et ses cent-huit frères jurés, se taillent un tel domaine dans les marais dont ils sont issus que l’empereur finit par leur offrir l’amnistie en échange de la soumission et les utilise pour combattre d’autres insurrections. Au moment de leur triomphe final, lorsque les braves pénètrent dans la capitale, la foule leur fait fête. «On évoquait la première fois où ils s’étaient présenté à la Cour, à l’époque où ils venaient de recevoir l’offre de soumission et où ils étaient arrivés vêtus des tuniques de brocart rouges et vertes (…) et ensuite, lorsque après avoir maté les Liao ils étaient revenus à la métropole, le Fils du Ciel leur avait enjoint de se présenter à la Cour en tenue de guerre, et tous avaient arboré pourpoints et casaques, armures et cuirasses. Cette fois-ci, c’était la paix et, sur ordre exprès de Sa Majesté, c’est en tenue civile qu’ils rentraient dans la cité pour paraître à la Cour. Les habitants de la capitale orientale, voyant qu’ils n’étaient plus qu’une poignée de survivants à revenir, hochaient tristement la tête et soupiraient sur cette hécatombe.»

Roman picaresque, roman épique, roman historique, «Au bord de l’eau» égrène au fil de ses pages poésie et romance, aventure et violence, magie et sapience. Transporté par enchantement au cœur de la plus ancienne culture vivante de la planète – les faits rapportés, réels, remontent au Xe-XIe siècle et les auteurs vécurent au XIVe – le lecteur baigne dans une roborative fontaine de jouvence. Tout est vieux et neuf à la fois. Pour ma part, médusé, j’en ai tiré une leçon politique qui, au-delà de Marx, me permit de comprendre Staline et Mao, Mitterrand ou Andreotti: une volonté de pouvoir assise sur un solide réseau de «frères jurés» se fait fi de toutes les structures et de toutes les contingences. Un jour dans la fange, le lendemain au faîte de la puissance, telle est la loi des hommes forts. Et à la manière du narrateur d’Au bord de l’eau, je ne puis que dire: «Êtes-vous curieux de savoir pourquoi? Alors, vous ne pouvez en rester là! Lisez donc l’histoire!»

«AU BORD DE L’EAU» de Shi Nai-an et Luo Guan-zhong, traduit par Jacques Dars, est édité par Gallimard en Pléiade (2 vol.) ou en livre de poche (4 vol.).

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A propos gerarddelaloye

Journaliste et historien, vit entre la Suisse romande et la Transylvanie. Dernier ouvrage publié: "Les douanes de l'âme et autres chroniques roumaines", Ed. L'Aire (Vevey CH), 2016, 130 p.
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