L’histoire comme un champ de bataille selon Enzo Traverso

L’histoire aussi a ses différents genres. Vous avez par exemple des maîtres encyclopédiques comme Philippe Pelletier dont je suis en train de lire (à dire vrai de parcourir tant c’est foisonnant, donc inassimilable pour ma vieille mémoire !) L’Extrême-Orient. L’invention d’une histoire et d’une géographie, (Folio Histoire) un pavé de près de 900 pages consacré aux relations entre l’Occident et l’Orient. Il m’apprend qu’en 751 une bataille décisive a lieu au Kirghizistan au bord de la rivière Talas qui marque l’arrêt définitif de la poussée chinoise vers l’ouest. Les Chinois sont alors battus par une armée arabe 19 ans après que les Arabes ont été battus par les Francs de Charles Martel à Poitiers. Coïncidence temporelle extraordinaire que ces blocages contemporains des deux grandes sources d’angoisse européennes au cours des siècles !

Il y a aussi les historiens romanciers. J’ai écrit récemment ici-même sur Zola et la guerre de 1870 ou Bánffy et le déclin de la Hongrie historique. Bref, il y a toutes sortes d’historiens (même des chroniqueurs comme moi !). Mais la crème des crèmes ce sont bien sûr les historiens dont la culture, la capacité de synthèse et l’acuité comparatiste leur permettent de survoler les décennies ou les siècles pour en capter les tendances générales. Pour le XXe siècle, un des grands est sans conteste Eric J. Hobsbawm  qui à 95 ans séduit toujours les lecteurs.

Or c’est précisément à Hobsbawm qu’un aspirant à sa succession consacre (pour lui reprocher gentiment son européocentrisme) le premier texte d’un superbe recueil d’essais qu’il a réuni sous le titre L’histoire comme un champ de bataille. Interpréter les violences du XXe siècle. (La Découverte/Poche, Paris, 2012, 300 p.) Je dis superbe parce que dans le plein épanouissement de sa maturité, Enzo Traverso, s’adonne à un véritable festival de mises au point sur les grandes questions historiques d’aujourd’hui. A 55 ans, cet historien d’origine italienne, prof dans une université française, se documente en italien, français, allemand, anglais et espagnol, c’est dire que ses horizons n’ont rien de provinciaux. Imprégné de la pensée de Walter Benjamin, il ne chevauche pas l’histoire dans un sens strict ou restrictif mais projette ses analyses dans les contextes culturels, politiques, scientifiques des événements qu’il étudie.

Si je devais préciser sa pensée en quelques mots, je dirais qu’il est le penseur pour qui Auschwitz n’est pas la marque d’une horrible régression de la civilisation mais le dramatique aboutissement d’une rationalité dévoyée. Comme les textes publiés ont déjà paru sous forme de préface à un ouvrage ou de contribution à des revues spécialisées, cela lui permet de couvrir un large spectre de l’histoire du XXe siècle. Avec des questions centrales telles que la comparaison entre le totalitarisme nazi et bolchévique, le rôle des camps dans les deux systèmes, le développement hallucinant par la suite des massacres de masse génocidaires (Cambodge, Balkans…). Historien critique, il s’attache à rendre à quelques penseurs (Michel Foucault, Giorgio Agamben, Edward Saïd…) la place qui leur revient dans l’analyse et la compréhension de ce siècle désastreux. Traverso fuit comme la peste le charabia universitaire ce qui donne une touche plaisante à une lecture passionnante.

Ne sachant comment présenter une telle profusion de thèmes, j’opte pour en donner la table des matières :

1.- Fin de siècle. Le XXe siècle d’Eric Hobsbawm

2.- Révolutions. 1789 et 1917 après 1989. Sur F. Furet et A. J. Mayer

3.- Fascismes. Sur G. L. Mosse, Z. Sternhell, E. Gentile

4.- Nazisme. Un débat entre M. Broszat et S. Friedländer

5.- Comparer la shoah. Questions ouvertes

6.- Biopouvoirs. Les usages historiographiques de M. Foucault et G. Agamben

7.- Exil et violence. Une herméneutique de la distance

8.- L’Europe et ses mémoires. Résurgences et conflits

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A propos gerarddelaloye

Journaliste et historien, vit entre la Suisse romande et la Transylvanie. Dernier ouvrage publié: "Les douanes de l'âme et autres chroniques roumaines", Ed. L'Aire (Vevey CH), 2016, 130 p.
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