Le tricentenaire de Jean-Jacques Rousseau (II)

II.- Rousseau en Valais

En courant après Rousseau, en cherchant à l’annexer à sa démarche politique, Christoph Blocher propose en réalité une relecture de l’histoire. Il veut reconnaître en Rousseau le fondateur le plus illustre de l’identité suisse et cherche à lui faire endosser la paternité de ce populisme alpin qui depuis une décennie scande ses succès politiques. Or là encore notre loustic zurichois manipule son monde.

Œuvre précoce, créée en 1752 devant Louis XV qui en fut enchanté au point de fredonner ses mélodies, le Devin du village n’est pas encore marqué du sceau du rousseauisme, ce n’est qu’une belle, agréable et divertissante pastorale, genre dont les cours guindées des XVII et XVIIIe siècles se montraient très friandes.

Près de dix d’ans plus tard, Rousseau propulsera la Suisse sur le devant de la scène du monde en publiant son roman Julie ou la Nouvelle Héloïse. Lettres de deux Amans, habitans d’une petite ville au pied des Alpes. La petite ville n’est autre que Clarens, sur la rive vaudoise du Léman. Au-delà du bouleversement des mœurs et de la révolution des sentiments que ce livre va provoquer, il marquera aussi un tournant pour la civilisation alpine. Avant que Rousseau ne les propulse au cœur du monde romanesque, les montagnes et leurs habitants n’eurent pas d’existence sociale. Les Alpes, sauvages, dangereuses, inaccessibles, suscitaient l’effroi; les populations accrochées à leurs contreforts vivotaient dans une semi-autarcie précaire faite de rude labeur et de maigres consolations; leur pauvreté n’avait rien qui puisse attirer l’attention des gens de la plaine. Les seuls montagnards à se risquer dans des pays lointains étaient les soldats mercenaires qui, mi esclaves, allaient végéter pendant de longues années dans de sordides casernes quand ils n’étaient pas contraints de sacrifier leur vie sur les champs de bataille. Pendant des siècles personne n’eut l’idée de se laisser séduire par la beauté d’un paysage, par le chant d’une cascade, par le sourd grondement d’un torrent bondissant dans des gorges, par le craquement d’un glacier. Il fallut la curiosité et la sensibilité des poètes, puis des peintres pour les révéler au monde.

Rousseau place en épigraphe de son roman d’amour deux vers de Pétrarque en hommage au génial soupirant de Laure, au maître de la littérature amoureuse. Le patronage est double: Pétrarque, le premier, alors qu’il était exilé en Avignon, céda en 1336 à l’attrait du sommet du mont Ventoux – mesurez son audace, il culmine à 1912 mètres d’altitude! – bravant les interdits frappant les sommets, séjours des dieux dans l’Antiquité, des esprits malins sous le christianisme. Quand, après mille difficultés et après avoir repoussé la tentative ultime et symbolique d’un berger de le faire rebrousser chemin, il arrive enfin au sommet, il donne le ton qui dominera dès lors la littérature inspirée par la montagne:

Au début, surpris par cet air étrangement léger et par ce spectacle grandiose, je suis resté comme frappé de stupeur. (…) Je le confesse: j’ai pleuré ce ciel d’Italie que voyait mon âme et que cherchaient mes yeux, et un désir violent me brûla de revoir mon ami et ma patrie.

Beauté et nostalgie dans la solitude : ces thèmes porteurs de la symbolique alpine ne sont repris qu’occasionnellement après Pétrarque avant qu’un jeune savant bernois, Albert de Haller, ne publie en 1732 le poème Die Alpen, louange bucolique et prophétique d’un peuple condamné au bonheur par la nature :

 Disciples de la Nature, vous connaissez encore un âge d’or!/ Ce n’est pas, il est vrai, un royaume de poète à la fabuleuse magnificence, / Mais qui regretterait l’éclat extérieur des vanités trompeuses, / Où la vertu fait trouver la joie dans le travail /  et le bonheur dans la pauvreté? / Le sort ne nous a pas assigné ici quelque molle Tempé, / Les nuages auxquels vous vous abreuvez sont chargés /  de givre et d’éclairs, / Un long hiver abrège les tardives semaines de vos printemps / Et des glaces éternelles cernent votre froide vallée:/ Pourtant la pureté de vos mœurs compensa tous ces défauts / Et la disgrâce même des éléments accrut votre bonheur. / Vis en paix, peuple satisfait, et remercie le destin / Qui t’a refusé l’abondance, source des vices. / Qui est content de son sort, l’indigence même contribue à sa félicité, / Tandis que le faste et le luxe sapent le fondement des Etats (…) / Prends donc garde, pour toi, d’aspirer à plus haute condition:/ Tant que durera ta simplicité, tu resteras prospère. 

Encore gorgé de la culture classique qu’on vient de lui inculquer au cours de ses études, le jeune Haller ne pense pas, à 24 ans, donner avec Les Alpes autre chose qu’une de ces pastorales fort à la mode. Inspiré par les Grecs – la vallée de Tempé, proche de l’Olympe, était louée pour sa fraîcheur par les poètes – et par Virgile, il se borne à situer son peuple de bergers dans les Alpes parce qu’elles sont proches de Berne et qu’il vient de les parcourir en long et en large pour y observer la flore, en dresser un premier répertoire. Son propos se limite à une critique voilée de la société de son temps, une société qui a perdu depuis longtemps la rigueur morale à laquelle, dans sa fougue juvénile, il aspire de toute son âme. Cependant, comme c’est souvent le cas, l’œuvre échappe à son auteur et finit par se retourner contre lui. Alors que Haller dirigeait ses flèches contre le patriciat auquel il appartenait de droit par sa naissance, le lecteur européen, en proie au même malaise, pouvait penser qu’il existait au cœur du continent un pays béni des dieux, la Suisse, qui ne connaissait ni guerres ni corruption, où le peuple vivait en toute simplicité, cultivant son jardin dans le respect des ancêtres.

Dans l’Europe du XVIIIe siècle où les peuples croupissent sous la main de fer du despotisme – même si en Prusse, en Russie, en Autriche et ailleurs encore, tel despote se veut « éclairé » ce qui ne change rien au sort des manants – la Suisse jouit sans vraiment l’avoir voulu ni recherché – d’une réputation étonnante. Les échos de ses exploits guerriers contre Charles le Téméraire qui sonnent militairement le glas du Moyen Age résonnent encore dans la mémoire collective, entretenus qu’ils sont par la présence massives de soldats suisses dans la plupart des grandes armées européennes, en France notamment où ils forment souvent la garde rapprochée de monarques sur le déclin. De surcroît, dans cette Europe ravagée par la pauvreté, les épidémies et les guerres, la Suisse est (déjà!) un État constitué, à l’indépendance reconnue de tous depuis les Traités de Westphalie, doté en plus d’un trésor inestimable, la reconnaissance de sa neutralité perpétuelle. Ses villes rayonnent de tout leur éclat: Bâle, Zurich, Berne, Genève, Lausanne, abritent des foyers culturels de première importance et soutiennent sans difficulté la comparaison avec Paris ou Londres. Mais, à moins d’avoir la perspicacité d’un Voltaire ou la malchance d’un Rousseau, qui se doute que, derrière une brillance de façade, chacune de ces villes subit le joug d’une aristocratie oligarchique sclérosée vivant de la rente foncière et passant son temps à s’entre-déchirer pour accéder au mieux au pouvoir au pire à l’une des nombreuses sinécures et prébendes? Conquis d’avance par le mythe helvétique, le lecteur européen ne peut que saisir au premier degré un poème écrit par un jeune homme talentueux issu de cette oligarchie. Pour lui, les bergers de Haller ne peuvent être que Suisses et c’est dans les Alpes qu’il va se lancer à la recherche de ce paradis perdu.

Pour Haller, il n’en va pas différemment: ses pairs de la Berne patricienne n’apprécient pas les critiques du poète et lui en tiendront rigueur sa vie durant. Leur vindicte ne faiblira pas même quand, devenu un savant reconnu et courtisé, il connaîtra une gloire européenne. Tenu à l’écart des hautes charges de la République, il n’obtiendra que sur le tard la charge modeste quoique lucrative de directeur des salines de Bex. C’est là que Giacomo Casanova lui rend une visite mémorable. Plus au fait des connaissances scientifiques de son hôte que de ses opinions politiques – Haller considérait Rousseau comme « un scélérat » – le Vénitien l’interrogeant sur La Nouvelle Héloïse s’entendit répondre:

C’est le plus mauvais des romans, parce qu’il en est le plus éloquent. Vous verrez le pays de Vaud; mais ne vous attendez pas à voir les originaux des brillants portraits qu’a peints Jean-Jacques. Il a cru que dans un roman il était permis de mentir, et il a abusé du privilège.

Les Alpes de Haller rencontrent un succès énorme. Les rééditions se succèdent. La première traduction française paraît en 1749 (elle connaît dix éditions dans les vingt ans qui suivent) et Rousseau en a tout de suite connaissance. Né à Genève, l’écrivain connaît la montagne depuis toujours. Il a parcouru la Savoie en long et en large, il a travaillé à Lausanne et à Neuchâtel. Encore adolescent, il a franchi une première fois les Alpes pour se rendre à Turin prendre des leçons de catholicisme et se convertir. Une quinzaine d’années plus tard, il les franchit à nouveau pour rentrer de Venise à Paris, choisissant à cette occasion de passer par les lacs lombards et le Simplon, un col desservi par un chemin bien entretenu et fort fréquenté connu aujourd’hui sous le nom de chemin Stockalper et restauré il y a quelques années. Nous sommes en 1744, Jean-Jacques a 32 ans, cette traversée du Valais dans presque toute sa longueur sera son seul contact physique avec la région. On dit à Sion qu’il aurait logé quelques jours à l’auberge du Lion d’Or, l’actuel café du Grand-Pont, sans que le fait soit avéré. Chemin faisant, il questionne, s’informe, prend des notes. Il caresse même le projet d’écrire une Histoire du Valais dont l’esquisse nous est parvenue.

Douze ans plus tard, en 1756, dans sa retraite de l’Ermitage près de Paris, il écrit sa fameuse Lettre sur le Valais qui, intégrée dans La Nouvelle Héloïse, provoque un véritable engouement pour une contrée encore inconnue. L’influence de Haller est évidente, les réminiscences de Pétrarque aussi. Au succès littéraire, le citoyen de Genève ajoute ce que l’on appellerait aujourd’hui un phénomène de société :

Jusqu’à ce qu’il vous plaise de terminer mon exil, écrit Saint-Preux à Julie, je vais tâcher d’en tempérer l’ennui en parcourant les montagnes du Valais tandis qu’elles sont encore praticables. Je m’aperçois que ce pays ignoré mérite les regards des hommes, et qu’il ne lui manque, pour être admiré, que des Spectateurs qui le sachent voir (…) Ce fut là que je démêlai sensiblement dans la pureté de l’air où je me trouvais la véritable cause du changement de mon humeur, et du retour de cette paix intérieure que j’avais perdue depuis si longtemps. En effet, c’est une impression générale qu’éprouvent tous les hommes, quoiqu’ils ne l’observent pas tous, que sur les hautes montagnes, où l’air est pur et subtil, on se sent plus de facilité dans la respiration, plus de légèreté dans le corps, plus de sérénité dans l’esprit; les plaisirs y sont moins ardents, les passions plus modérées. Les méditations y prennent je ne sais quel caractère grand et sublime, proportionné aux objets qui nous frappent, je ne sais quelle volupté tranquille qui n’a rien d’âcre et de sensuel. Il semble qu’en s’élevant au-dessus du séjour des hommes, on y laisse tous les sentiments bas et terrestres, et qu’à mesure qu’on approche des régions éthérées, l’âme contracte quelque chose de leur inaltérable pureté. On y est grave sans mélancolie, paisible sans indolence, content d’être et de penser: tous les désirs trop vifs s’émoussent, ils perdent cette pointe aiguë qui les rend douloureux; ils ne laissent au fond du cœur qu’une émotion légère et douce; et c’est ainsi qu’un heureux climat fait servir à la félicité de l’homme les passions qui font ailleurs son tourment.

Les Alpes donnent à notre amoureux la paix intérieure et une félicité qui ne peuvent être terrestres. C’est humain : depuis toujours le bien est en haut, le mal en bas, on monte au ciel, on descend en enfer. Ce Valais paradisiaque l’enchante d’autant plus que l’hospitalité y est chaleureuse et désintéressée: Saint-Preux/Rousseau découvre la fameuse autarcie alpine:

L’argent est fort rare dans le haut-Valais, mais c’est pour cela que les habitans sont à leur aise: car les denrées y sont abondantes sans aucun débouché au dehors, sans consommation de luxe au-dedans, et sans que le cultivateur montagnard, dont les travaux sont les plaisirs, devienne moins laborieux. Si jamais ils ont plus d’argent, ils seront infailliblement plus pauvres. Ils ont la sagesse de le sentir, et il y a dans le pays des mines d’or qu’il n’est pas permis d’exploiter.

Légèreté de l’âme et sagesse économique ne sauraient se concevoir pleinement sans l’indispensable corollaire de la démocratie:

Ce qui me paraissait le plus agréable dans leur accueil, c’était de n’y pas trouver le moindre vestige de gêne ni pour eux ni pour moi. Ils vivaient dans leur maison comme si je n’y eusse pas été, et il ne tenait qu’à moi d’y être comme si j’y eusse été seul. Ils ne connaissent point l’incommode vanité d’en faire les honneurs aux étrangers, comme pour les avertir de la présence d’un maître, dont on dépend au moins en cela. Si je ne disais rien, ils supposaient que je voulais vivre à leur manière; je n’avais qu’à dire un mot pour vivre à la mienne, sans éprouver jamais de leur part la moindre marque de répugnance ou d’étonnement. Le seul compliment qu’ils me firent après avoir su que j’étais Suisse, fut de me dire que nous étions frères, et que je n’avais qu’à me regarder chez eux comme étant chez moi. Puis ils ne s’embarrassèrent plus de ce que je faisais, n’imaginant pas même que je pusse avoir le moindre doute sur la sincérité de leurs offres, ni le moindre scrupule à m’en prévaloir. Ils en usent entre eux avec la même simplicité; les enfants en âge de raison sont les égaux de leurs pères; les domestiques s’asseyent à table avec leurs maîtres; la même liberté règne dans les maisons et dans la république, et la famille est l’image de l’Etat.

La même liberté dans les maisons et dans la république. En plein XVIIIe siècle ! C’est beau, c’est grandiose, c’est du Rousseau ! Il s’approprie le fond légendaire des libertés suisses, lui donne une apparence de réalité et jette les bases politiques et philosophiques de cet « helvétisme » qui allait connaître une fortune extraordinaire pendant la période romantique, avant d’être récupéré à la fin du XIXe siècle par une nouvelle droite nationaliste qui s’attachera à gommer les aspérités du passé de chacun des cantons dans la vaine tentative de créer une « nation » suisse.

Ce texte est le second chapitre de mon essai publié en 2004 par les Editions de L’Aire sous le titre « Aux sources de l’esprit suisse. De Rousseau à Blocher ». Il est encore disponible, vous pouvez le commander dans n’importe quelle librairie ou directement chez l’éditeur.

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A propos gerarddelaloye

Journaliste et historien, vit entre la Suisse romande et la Transylvanie. Dernier ouvrage publié: "Les douanes de l'âme et autres chroniques roumaines", Ed. L'Aire (Vevey CH), 2016, 130 p.
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