Un dimanche en Transylvanie saxonne (Siebenbürgen) (I)

Cela fait plusieurs années que je sillonne les Siebenbürgen par monts et par vaux pour débusquer au creux d’une colline un village saxon abandonné par ses habitants. Le choix ne manque pas, il y en a plus de 500 ! Dans ces villages longilignes traversés par une route aux accotement larges et herbus flotte une atmosphère étrange en raison du contraste entre les fermes aux volets clos, aux murs imposants, aux herbes folles poussant devant les portes et les masures légères, vétustes, délabrées occupées par les Roms. Ces maisons-là sont, elles, très vivantes tant la misère est inventive. Elles sont occupées des Roms nonchalants qui, sexes et âges confondus, donnent l’impression de passer leur vie appuyés contre un mur ou assis sur un talus dans l’attente d’un hypothétique  avenir radieux dans ce pays grand comme la Suisse qui sera demain un triste « romland » si rien n’est entrepris pour leur mise à niveau sociale. Pour le gadjé de passage, le choc est rude : la misère nauséeuse, l’indigence crasseuse renvoient aux pires pages de Dickens ou Hector Malot. Mais il est évident qu’un certain dénuement est voulu (pas de jouets pour les gosses, les femmes assises par terre, les hommes debout) alors que les voitures ne manquent pas. O tempora, o mores… Dans ces villages, les nouvelles églises orthodoxes ou pentecôtistes à peine terminées attendent encore un dernier coup de peinture ou un aménagement extérieur, mais les vieilles églises évangéliques dressent leurs clochers massifs sous la protection de remparts destinés autrefois à protéger la population des Turcs. Autant dire que le simple promeneur qui trouve porte close a peu de chance de franchir l’obstacle. Parfois, une inscription indique où se procurer une clé mais rien ne garantit la présence des personnes concernées. Or l’enfilade de maisons délabrées comme les regards des Roms désœuvrés et le harcèlement des petits mendiants ne sont guère engageants. Seules les femmes sont lumineuses!

Le pasteur de Rothberg/Roşia

La première église au programme, celle de Rothberg/Roşia à une quinzaine de kilomètres à l’est de Hermannstadt/Sibiu dans la vallée du Harbach me plongea dans une joyeuse stupéfaction : son porche était largement ouvert, l’entrée fraîchement balayée, mais pas âme qui vive à l’horizon.

J’eus à peine le temps de raconter à mes amis la cocasse inauguration il y a deux ou trois ans de l’orgue restauré grâce à une fondation suisse avec tout le tralala des officialités (ambassadeur venu de Bucarest, chœur mixte et organiste de Zurich, maire tsigane ceint de son écharpe tricolore, messieurs âgés et corpulents plus allemands que nature, vieux pasteur rayonnant et très agité dans une robe noire virevoltante et… une assemblée hétéroclite, colorée, attentive de tsiganes du lieu, les enfants, fascinés par le spectacle et la musique, imposant par de vigoureux chuuuts le silence à leurs aînés) que ledit pasteur arrivait – toujours rayonnant et agité, mais vêtu d’un surplis blanc, une écharpe rouge sur l’épaule et béret luthérien sur le chef – en répétant : « J’attends le ministre de la culture ! J’attends le ministre de la culture… » D’apprendre que nous n’étions que des touristes ne le désarçonna pas et il nous invita gentiment à rester avec lui, prêt à nous raconter l’histoire de son église. «Vous savez, c’est dramatique, je suis resté seul ici, tous mes paroissiens sont partis en Allemagne. Il m’arrive de célébrer le culte tout seul sans rater une seule prière… et je prêche en espérant que Dieu au moins m’entende!». Ce pasteur, Eginald Schlattner, m’était connu pour avoir vu sa photo sur la couverture de romans exposés dans la librairie allemande de Sibiu. Le ministre étant arrivé, je souris in petto en reconnaissant Theodor Paleologu, fils d’Alexandre Paleologu, le célèbre « ambassadeur des golans » à Paris juste après la chute de Ceauşescu. Le jeune Paleologu, personnalité attachante, originale, qui tranche sur le monde politique roumain par son comportement policé, fut brièvement ministre de la culture en 2009.

Salutations échangées, nous poursuivîmes notre chemin en direction de Holzmengen/Hosman dont la citadelle me nargue, portes closes, depuis que je parcours le pays. Ma première tentative fut vaudevillesque. Comme un billet agrafé sur la porte donnait le nom de l’heureux dépositaire des clés, je harponnai un gamin pour lui demander où le trouver. « – Il est au cimetière » me répondit-il suavement. « – Au cimetière ? ». « – Oui, on l’a enterré hier ! » Cette fois-ci les portes étaient grandes ouvertes. Du parvis de l’église, on aperçut une trentaine de fidèles écoutant silencieusement leur pasteur.

Un paysan habillé du dimanche vint nous inviter à nous joindre à eux. « – C’est la première fois de l’année que nous avons ouvert l’église pour un service religieux. Il n’y a plus personne dans ce village, les Saxons sont tous partis, nous ne revenons qu’en été pour quelques jours de vacances, humer l’air du pays et voir l’état de nos maisons. » Dans l’ensemble la citadelle – église et remparts – est en bon état. Mais juste à côté, l’imposante maison de paroisse qui, sur trois étages, abritait aussi l’école et un dispensaire est en ruines, vitres cassées, portes arrachées…

(A suivre)

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A propos gerarddelaloye

Journaliste et historien, vit entre la Suisse romande et la Transylvanie. Dernier ouvrage publié: "Les douanes de l'âme et autres chroniques roumaines", Ed. L'Aire (Vevey CH), 2016, 130 p.
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