Un dimanche en Transylvanie saxonne (Siebenbürgen) (II)

Un réformateur nommé Johannes Honter

A une quinzaine de kilomètres de Rothberg, la citadelle d’Alzen/ Alţâna nous réserve aussi une surprise. Alors que d’habitude je me contente d’un passage au cimetière dont les tombes étagées regardent vers le couchant, nous avons la chance de rencontrer une dame qui, clés en main, nous invite à la suivre pour une visite. Frau Rosi Müller habite toujours le village où elle est institutrice et compte encore 16 élèves dans sa classe, tous degrés confondus. Cette permanence de quelques familles décidées à ne pas s’exiler explique la bonne tenue des lieux, aussi bien l’église que le cimetière. Frau Müller nous raconte quelques brins de l’histoire du village fondé en 1291 (mais oui !). L’église, romane à l’origine, évolua par la suite surtout après l’introduction de la Réforme dans la région par un disciple d’Erasme et de Luther, Johannes Honter.

Après des études à Vienne, Regensburg, Cracovie et Bâle, il rentre à Kronstadt/Braşov où il se marie et se fait élire au Conseil des Cents (les villes des Siebenbürgen fonctionnaient comme les villes suisses avec des petits et grands conseils). Bon humaniste, il ouvre une imprimerie et publie en 1543 un « Reformationsbüchlein für Kronstadt und das Burzenland » et en 1547 le « Kirchenordnung aller Deutschen in Siebenbürgen qui édicte les thèses fondamentales, d’inspiration luthérienne, de la Réforme pour les Saxons de Transylvanie. Devenu pasteur de la ville, il prêche dans la fort belle église connue aujourd’hui sous le nom d’ « Eglise noire ». Il meurt en 1549. Dans son Kirchenordnung Johannes Honter avait une conception très personnelle de l’ordre. Ainsi Frau Müller se fait un plaisir de nous expliquer l’usage des bancs de l’église. Dans le chœur à droite, s’assoient le pasteur et les notables du conseil de paroisse. En face, les enfants. Dans la nef, les femmes sont assises au centre dans les travées faisant face à l’autel – ils sont en général de belle tenue, très décorés, d’un baroque rustique. Les travées latérales plongeant sur les bancs de la nef sont réservés aux hommes, un peu comme s’ils devaient, tout en priant, admirer leurs compagnes. Une fois confirmés les jeunes montent à l’étage, près de l’orgue, sur des galeries qui se font face, garçons d’un côté filles de l’autre, ce qui devait leur permettre de joindre l’utile – la prière – à l’agréable en échangeant mimiques, œillades et autres câlineries car l’austérité des lieux, la hauteur des enceintes, l’empreinte de la morale protestante laissent entendre que la vie dans ces campagnes ne fut pas toujours facile. Ces communautés villageoises soudées autour de leurs églises-citadelles toujours prêtes à les abriter à la moindre alerte (elles ont pour la plupart un « Speckturm », une tour où sèche la cochonnaille) provoquée par le Turc, le Hongrois, le Roumain ou le haïdouk, ont traversé vaille que vaille le moyen âge passant plus de temps à reconstruire leur habitat qu’à en jouir. Mais elles n’attendirent pas la Réforme pour se prendre en main politiquement semblables en cela aux communautés du plateau suisse qui dès le début du quinzième siècle, suite aux désastres du concile de Constance, luttèrent pour leur autonomie et rognèrent l’influence de l’Eglise sur la vie civile.

Une abbaye cistercienne victime de Dracula

Après Agneten/Agnita, Schönberg/Dealu Frumos et Großschenk/Cincul, nous allions en cette fin d’après-midi dominicale avoir la preuve de cette évolution en admirant les étonnantes ruines de l’abbaye cistercienne de Kerz/Cârţa. Venus de Pontigny en Bourgogne des moines cisterciens commencèrent à la construire en 1202 dans le respect des plans et de la règle propres à cet ordre. Kerz fut la plus orientale des innombrables fondations dues au génie cistercien, mais elle n’eut pas la chance de ses sœurs. Elle n’était pas achevée que la terrible invasion mongole de 1241 la réduisit à néant. Après sa reconstruction, les moines décidèrent curieusement (sagement ?) de ne plus la doter de remparts ce qui la mit à portée de tout agresseur passant dans le coin. Or cette route entre le fleuve Olt et les Carpates méridionales était fort fréquentée. Bien que vouée à la spiritualité, l’abbaye se trouva en vive concurrence pour de prosaïques raisons d’allégeance épiscopale avec le florissant prieuré voisin de Hermannstadt/Sibiu. Par ailleurs, si l’on suit Michael Thalgott (Die Zisterzienser von Kerz, München, 1990), elle entra rapidement en conflit avec les villages qu’elle avait fondés dans la région – notamment ceux dont j’ai parlé plus haut – pour des raisons économiques et politiques. Habités par des paysans libres, ils renâclaient à verser tribut aux moines. Communautés prospères, ils tenaient à leur autonomie. Bref, au fil des ans Kerz périclita et la maison mère de Pontigny, beaucoup trop éloignée, se révéla incapable de l’aider malgré l’envoi de religieux français.

Dans la seconde moitié du XVe siècle, les guerres intestines opposant Vlad Ţepeş (Dracula) http://www.lodace.net/histoire/pcel/dracula.htm aux Turcs et aux Hongrois ruinèrent la région pendant une bonne vingtaine d’années. Kerz disparaît en vers 1480. N’en restent que quelques vestiges qui, un demi-millénaire plus tard, attestent encore de la fragile grandeur de cette abbaye perdue dans le lointain nulle part oriental. Le chœur de la basilique a été récupéré par les luthériens pour en faire leur église paroissiale. Ce dimanche-là en approchant d’un lieu habituellement calme nous fûmes surpris par le boum badaboum d’une fête champêtre ressemblant fort à une Bierfest bavaroise.

Croisé à l’angle du porche, le pasteur – en costume national saxon – nous expliqua que les anciens habitants du village partis en Allemagne après la chute de Ceauşescu venaient nombreux chaque année le deuxième dimanche d’août pour leur fête traditionnelle. L’ancienne nef n’ayant conservé que ses murs à l’air libre, l’espace a été utilisé pour créer un cimetière abritant les dépouilles de jeunes gens fauchés par la mort dans une bataille de la Grande Guerre à l’automne 1916. Qui parmi eux savait que l’entrée en guerre de la Roumanie aux côtés des Alliés serait décisive pour les quelque six cents mille Saxons vivant alors dans les Siebenbürgen ? Qui eût pensé que le traité de Trianon en les faisant citoyens roumains les pousserait dans les bras d’Hitler, puis que la défaite nazie leur vaudrait quatre ans de déportation en Union soviétique avec séquestration de leurs biens ? Des quarante ans qui suivirent mieux vaut ne pas parler et renvoyer à la prose poétique géniale d’une personne marquée dans sa chair par ces années-là, Herta Müller.

Eginald Schlattner, pasteur et écrivain

A propos de littérature, je ne pouvais pas, après cette balade, rentrer chez moi sans chercher à en savoir plus sur le pasteur Schlattner et son œuvre. Grâce à Wikipedia,  l’affaire fut rondement menée. Plus développée en roumain qu’en allemand, la notice biographique de Wikipedia illustre dans toute sa tension dramatique une destinée de citoyen roumain ordinaire (avec tout de même le handicap d’être allemand et d’avoir fait un peu de théologie) sous la dictature communiste.

Jeté en prison à l’âge de 25 ans, brisé psychiquement par la torture, il craque au bout de vingt mois de geôle et finit par accepter de jouer le témoin à charge dans le sogenannte « procès des écrivains allemands » tenu à Oraşul Stalin (Kronstadt/Braşov) en 1959. Les cinq écrivains inculpés que le jeune Schlattner ne connaissait même pas écopèrent d’un total de 95 ans de travaux forcés avec séquestration des biens et retrait des droits civiques. Le témoin à charge prit lui deux ans de prison pour « recel de haute trahison » ( !) avec séquestration de ses biens et privation de ses droits. Faut-il préciser qu’avec ces casseroles, la vie ne lui fut pas facile. Il s’en tira en faisant le manœuvre par-ci par-là. Par bonheur la situation des condamnés s’améliora à partir de 1962 et surtout avec l’amnistie de 1964 qui libéra d’un coup 100000 détenus politiques sans leur donner un mot d’explication. Par la suite, Schlattner reprit ses études en théologie et devint en 1978 pasteur de Rothberg/Roşia et de ses Saxons. Demeuré seul après l’exode de 1990, il se tourna vers la littérature et publia au fil des ans trois romans de caractère autobiographique qui connurent un beau succès couronné par de nombreuses traductions sans attirer toutefois un éditeur français. Dans les années 2000, son retour sur la scène publique (Arte lui consacra une émission) ne manqua pas de provoquer des polémiques, notamment avec les survivants du procès de 1959.

Deux de ses livres ont été portés à l’écran par le réalisateur Radu Gabrea qui partagea avec Schlattner l’expérience des prisons communistes roumaines dans les années 1950. Accusé d’avoir projeté une manifestation de solidarité avec les Hongrois, il fut arrêté avec d’autres étudiants, mais sa libération et sa réintégration dans l’université au bout de quelques mois (alors que les autres prirent de 4 à 18 mois de prison et furent interdits d’études) firent jaser.

N’ayant pas lu les romans de Schlattner ni vu les films de Gabrea, je n’en dirai rien.

Publicités

A propos gerarddelaloye

Journaliste et historien, vit entre la Suisse romande et la Transylvanie. Dernier ouvrage publié: "Les douanes de l'âme et autres chroniques roumaines", Ed. L'Aire (Vevey CH), 2016, 130 p.
Cet article, publié dans Histoire, est tagué , , , , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s