La Transylvanie vue par William Blacker

C’est un livre élégant comme savent les fabriquer les éditions Adelphi à Milan agrémenté d’un cahier de photographies permettant au lecteur de se faire une idée précise de cette via incantata, de cette route enchantée suivie par l’auteur dans le centre et le nord de la Transylvanie. Lungo la via incantata, viaggi in Transilvania de William Blacker raconte un double coup de foudre. L’engouement d’un jeune Britannique pour le Maramureş où il passera plusieurs années juste après la chute de la dictature de Ceauşescu et son amour fou pour une jeune tsigane des Siebenbürgen qui lui donnera un fils.

De Blacker nous ne savons pas grand-chose sinon qu’au début des années 1990 la situation de sa famille fut brutalement déséquilibrée et qu’après avoir réalisé son héritage, il partit pour la Roumanie récemment libérée avec dans ses bagages quelques bouquins et des cahiers vierges. Il y découvre au gré de ses pérégrinations des îlots de sociétés encore exclus de la modernité en particulier sous sa forme de société de consommation.

Le Maramureş, une vallée à peine plus grande que le Valais enserrée entre les Carpates orientales et le fleuve Tisa qui fait frontière avec l’Ukraine est resté à l’écart des grands mouvements de l’histoire. L’autosuffisance était de règle et ses habitants (comme ailleurs dans les campagnes de l’Europe centrale) n’entrèrent vraiment dans la modernité, soit pour parler net, dans la société de consommation qu’à partir de 2002 avec l’introduction des visas de tourisme pour l’Occident qui donna le branle à l’émigration et par contrecoup à l’afflux de capitaux, modestes certes mais sonnants et trébuchants.

Blacker a la chance d’arriver au Maramureş avant que la vallée ne soit corrompue par l’irruption de la télévision (et de sa pub), de la voiture, des supermarchés. Il nous raconte comment il y a vécu dans la maison d’un vieux couple qui l’adopta, comment il se fit lui-même paysan se vêtant à la mode traditionnelle, participant aux travaux des champs, respectant les coutumes locales, en particulier les rituels religieux.

Paysan chaussé des traditionnels opinci

Sa plume est légère, son œil éveillé, les tableaux sont plus vrais que nature. C’est de l’Albert Anker ou du Jean-François Millet transposés un siècle et demi plus tard en pleine Europe centrale. Pour avoir traversé la région en été 1975 et 2001, je puis certifier la qualité du réalisme rural et la langueur poétique d’un passéisme attachant. Mais je viens d’y passer quelques jours en juillet 2012 et ai constaté (désolé, voire horrifié, car tout progrès n’est pas bon à prendre) qu’en dix ans la société de consommation droguée par l’émigration et l’appât du gain a rasé une civilisation pluriséculaire.

Dans ses pérégrinations transylvaines William Blacker est aussi tombé sur un village tsigane proche de Sighişoara où la beauté de deux sœurs l’a durablement retenu. Cela lui a donné l’occasion de vivre alternativement à deux cents kilomètres de distance des existences villageoises totalement différentes. Autant, la quotidienneté au Maramureş était rigide, réglée sur un rythme immuable, autant chez les Roms elle était sujette à des variations imprévues ou surprenantes dues à l’absence complète de règles. Cela lui permet de peindre des tableaux très colorés de la vie de ces populations sur lesquelles – contrairement aux Roumains – la modernité n’a aucune prise. N’importe quel produit de la société de consommation peut sans doute attirer l’attention ou l’envie d’un tsigane, mais il n’en fera jamais toute une affaire. Une télé ou une voiture se prennent comme elles se jettent. Ils sont allergiques à toute programmation, vivent au jour le jour et jamais un tsigane n’aurait l’idée de renoncer à une bière ou deux pour acheter du bois afin de se chauffer en hiver. Le moment venu il préférera vendre les tuiles du toit plutôt que déroger.

Église évangélique fortifiée d’Alma Vi

La partie tsigane du récit de Blacker est très intéressante parce qu’elle attire l’attention sur le triste sort des Siebenbürgen, une région de la Transylvanie méridionale grande comme la Suisse, défrichée, colonisée, bonifiée vers 1150-1200 par des colons allemands appelés Dieu sait pourquoi Saxons alors qu’ils n’ont rien à voir avec la Saxe puisqu’ils ont été recrutés dans la vallée du Rhin. Pour des raisons trop longues à expliquer ici, ces Saxons ont quitté en masse les Siebenbürgen à la chute de Ceauşescu et abandonné (comme les Pieds Noirs l’Algérie 30 ans plus tôt) de cossus villages aujourd’hui occupés par les Roms et voués au délabrement.

William Blacker : Lungo la via incantata, Adelphi, Milano, 2012

Titre original: Along the Enchanted Way. A Story of Love and Life in Romania. 2009

 

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A propos gerarddelaloye

Journaliste et historien, vit entre la Suisse romande et la Transylvanie. Dernier ouvrage publié: "Les douanes de l'âme et autres chroniques roumaines", Ed. L'Aire (Vevey CH), 2016, 130 p.
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