Mémoire et histoire : l’étrange cas du Valais

Invité à faire un bref exposé sur le thème « Mémoire et histoire » à Saxon (Valais) dans le cadre d’une manifestation de l’Année du vieillissement actif et de la solidarité intergénérationnelle, je me suis retrouvé dans le fameux casino (en bois) patiné par un siècle et demi d’existence. Là même ou, entre autres, Bakounine et Dostoïevski donnèrent libre cours à leur passion pour le jeu. Voici:

Parler de mémoire et d’histoire dans le cadre d’une rencontre placée sous le signe du vieillissement actif n’est pas une mince gageure. Car en somme quoique vieillissant plus ou moins activement entre deux pays (la Suisse et surtout la Roumanie) et trois lieux : Lausanne, Bucarest et un village de Transylvanie, j’aurais très bien pu oublier de venir à Saxon en ce 19 septembre…

Je me flatte en effet de vivre dans le luxe : il y a dix ans déjà que j’ai pu jeter mon dernier agenda dans la corbeille à papiers. Mais, fort heureusement, pour accompagner le vieillissement actif, j’ai aussi une mémoire active, voire une mémoire vive, ainsi que j’avais intitulé il y a plus de vingt ans une chronique historique que j’ai tenue pendant des années dans feu Le Nouveau Quotidien. A l’époque, je me faisais un plaisir chaque matin d’irriguer les nouvelles du jour, encore couvertes de rosée, de flux de mémoire vive pour en faire ressortir les accointances possibles avec tel ou tel fait historique.

Une telle quête, répétée jour après jour, année après année, est forcément stimulante sur le plan de la connaissance historique. Elle n’a bien sûr rien à voir avec la recherche universitaire, mais elle est en prise directe sur la vie du monde. Loin de la théorie, elle renvoie à la pratique, aux relations entre les hommes ou entre les nations. Comment par exemple, pour rester dans l’actualité, peut-on expliquer l’entêtement des Anglais, des Russes ou des Américains à faire la guerre aux Afghans depuis près de 200 ans ? Trois guerres britanniques, une russe et une américaine. Dans ce cas-là, tenir à parler du passé du présent ainsi que s’appelait la chronique que j’ai tenue jusqu’à il y a peu dans Le Matin Dimanche, devient illusoire tant les situations sont diverses et les justifications des agresseurs de plus en plus absurdes.

Et la mémoire historique ne finit par surgir qu’au détour d’un fait divers comme l’assassinat d’Oussama Ben Laden par un commando américain à Abbotabad, ville de garnison britannique, fondée en 1853 suite à la première guerre anglo-afghane par le major James Abbott. Difficile de mieux faire connaître au monde l’acharnement des Anglo-Saxons dans leur haine des Afghans.

Cette histoire-là que je qualifierais de journalistique (on la retrouve  aujourd’hui un peu partout, dans les médias électroniques comme dans les revues spécialisées) ne s’engage que rarement dans les questions de fond, car il s’agit de ne pas toucher de trop près à la politique, ce qui pourrait éloigner le lecteur ou dissuader les annonceurs. Cela n’empêche pas parfois le chroniqueur de persifler.

Ainsi à propos d’un choix radical (l’affaire Varone) qui défraya la chronique il y a quelques jours pas très loin d’ici, avec quel plaisir n’aurais-je pas raconté l’antécédent, en marge de la loi, d’un illustre banquier et conseiller d’Etat, Maurice Troillet pour ne pas le nommer, qui, en 1928, réintroduisit les bouquetins sur les hauts de Fionnay en passant commande à des braconniers bagnards qui allèrent se servir directement dans la réserve du roi d’Italie. Mais ce ne sont là que bricoles, broutilles et vétilles.

Pour le Valais et ses habitants, mémoire et histoire sont en réalité antinomiques depuis la nuit des temps. Très exactement depuis le milieu du XIIe siècle, quand un moine dota le pays d’origines mythiques, en inventant la donation par Charlemagne soi-même du comté du Valais à l’évêque de Sion. Ce faux, la Caroline, justifia pendant des siècles la prééminence politique de l’évêque.

Et quand il en fut dépossédé, ce fut suite à une longue lutte des patriotes – le patriciat alors majoritairement réformé – une lutte couronnée par une singerie digne de celle d’Henri IV : la conversion très politique de Michael Mageran, un riche marchand de Loèche appelé à devenir grand bailli et à obtenir de l’évêque Jost une renonciation écrite à la Caroline, donc au pouvoir temporel. Ce Mageran, encore inconnu de tous, est l’un des rares grands hommes de l’histoire valaisanne. Il accumula dans le négoce une fortune colossale dont une partie importante tomba à sa mort entre les mains du futur Grand Stockalper. Ces deux hommes arrachent vraiment le Valais au moyen âge.

Pour avoir écrit un livre intitulé L’évêque, la Réforme et les Valaisans (publié par le Musée d’histoire à Sion) consacré à cette période fort agitée qui va de Mathieu Schiner à Gaspard Stockalper, soit de 1500 à 1700, je me suis beaucoup interrogé pour essayer de comprendre pourquoi elle est si peu connue dans le Bas-Valais.

Les historiens s’en sont désintéressés, à une exception près que je signale parce que nous sommes à Saxon et que certains d’entre vous l’on peut-être connu, c’est René-Albert Houriet, enseignant et historien, mais aussi fondateur de l’UPV (Union des Producteurs Valaisans) qui eut son heure de gloire dans les années cinquante. On lui doit un magnifique ouvrage intitulé Thomas Platter ou remarques sur la Réforme et la Renaissance en Valais, dont la diffusion fut malheureusement confidentielle.

A l’heure actuelle, il n’y a même pas de bonnes biographies en français de Mathieu Schiner, de Mageran ou de Stockalper. Il n’y a presque rien sur le protestantisme valaisan alors que l’on trouve au moins six thèses sur la question écrites par des Haut-Valaisans. Cette absence de mémoire historique bas-valaisanne m’a conduit dans un premier temps à penser qu’elle venait de notre statut de sujets du Haut jusqu’en 1798, de sujets dépourvus de tout droit à la parole politique, de colonisés en somme. Mais cette conjecture ne me convainquait pas. Les temps ont changé.

Pourquoi un tel désintérêt après tant d’années, alors que les Bas-Valaisans ont mis la main sur le pouvoir, tout le pouvoir, depuis des décennies ? Il y a certes eu, pour combler cette carence, les efforts louables de quelques chanoines, Anne-Joseph de Rivaz au temps de la Révolution, puis Hilaire Gay et Pierre-Antoine Grenat au tournant du XXe siècle. Ensuite, plus rien jusqu’à la très récente Histoire du Valais en 4 volumes publiée il y a dix ans sous la direction de Jean-Henry Papilloud.

Si l’on embrasse l’ensemble de l’historiographie bas-valaisanne, il est frappant de constater que, livres et revues confondus, l’intérêt porte avant tout sur la Révolution valaisanne. Intérêt paradoxal si l’on songe que cette révolution si célébrée a été importée et imposée par les troupes françaises ! Faisant fi de leurs vanteries indépendantistes, les élites bas-valaisannes rallièrent sans rechigner le drapeau tricolore selon le principe magnifiquement illustré par Lucchino Visconti dans son film Le Guépard : Il faut que tout change pour que rien ne change. Ce qui étonne, c’est l’entêtement mis par certains historiens, André Donnet en tête, à vouloir prouver le contraire.

En histoire comme dans la vie quotidienne, c’est souvent le hasard qui soudain débloque une situation qui paraissait inextricable. La lumière sur l’histoire valaisanne m’est venue il y a quelques mois à peine par la lecture d’un petit livre de Sigmund Freud, Gradiva. Il s’agit du commentaire freudien sur une nouvelle publiée par un certain Jensen vers les années 1890. (Voir ci-dessus mon post du 9 mai 2012)

Dans son commentaire, Freud met en évidence le fil reliant l’archéologie et la psychologie, un fil qui lui a permis de tisser son concept de refoulement, ces strates enfouies au fond du cerveau correspondant à une forme de magma archéologique de notre psychisme. Au tournant du XXe siècle, une jeune fille de marbre pouvait en flattant (fouettant ?) l’imagination de savants sagaces à l’intelligence pénétrante traverser les siècles, voire les millénaires en posant la question de son identité comme on dirait chez Sarkozy ou Le Pen.

Séduit par la jeunesse de l’archéologue et la beauté de la jeune Gradiva, Freud nous a gratifiés d’un concept sans lequel on ne saurait guère comment expliquer l’homme moderne. Et surtout, peut-être, son histoire, car dieu sait que le refoulé historique se porte bien en ces temps d’extrême médiatisation. C’est ce rapport du refoulement à l’histoire qui m’a fait tilt.

Vous m’avez deviné : je vois dans la mémoire historique bas-valaisanne une tendance profonde au refoulement. Je dis bien bas-valaisanne car le Haut a une  tradition très différente en la matière. Pour quelle raison ? Je ne le discerne pas clairement. Je subodore une mauvaise conscience politique (un vague sentiment de culpabilité refoulé) due à la permanence d’un fossé entre le Haut et le Bas, due aussi à cette étrange ignorance que nous avons les uns des autres.

Cependant n’est pas en cause que cette profonde brisure historico-culturelle. Tout cela est trop ancien pour vouloir s’en souvenir, dira-t-on. Peut-être. Mais comment se fait-il que, plus près de nous, l’on ne sache rien sur le demi-siècle de Maurice Troillet ? Chappaz, son neveu mal aimé des Valaisans, lui a rendu une manière de culte, son ami André Guex lui a consacré en 1970 trois volumes d’aimables souvenirs. Mais cinquante ans après la mort du grand homme – qu’il plaise ou non – on attend toujours l’ouvrage historique dressant le bilan d’une vie politique hors norme.

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A propos gerarddelaloye

Journaliste et historien, vit entre la Suisse romande et la Transylvanie. Dernier ouvrage publié: "Les douanes de l'âme et autres chroniques roumaines", Ed. L'Aire (Vevey CH), 2016, 130 p.
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4 commentaires pour Mémoire et histoire : l’étrange cas du Valais

  1. P. Martin dit :

    Pourquoi n’écriveriez-vous pas cette biographie de Maurice Troillet ?

  2. P. Martin dit :

    Et pourquoi n’écririez (mon dieu, je m’aperçois que j’ai fait une faute de conjugaison ridicule dans mon dernier message !) vous pas aussi celles de Mathieu Schiner, de Mageran ou de Stockalper ? Ou du moins ne les traduiriez-vous, si elles existent déjà en allemand ?

    Il faudrait trouver un éditeur, ou un mécène, mais ça vaudrait vraiment la peine.

    • gd dit :

      Je ne connais pas bien les hauts faits de Maurice Troillet. La banque était une banque familiale (?) sise à Bagnes et Martigny qu’il n’abandonna qu’après la politique.
      Pour le reste, Schiner, Mageran, Stockalper et les autres, c’est en chantier pour dans une année.

  3. P. Martin dit :

    « …un illustre banquier et conseiller d’Etat, Maurice Troillet ». Vous piquez ma curiosité de plus en plus à vif. En effet, c’est la première fois que je lis noir sur blanc que ce grand cacique catholique-conservateur avait été aussi banquier. Je savais qu’il avait été le fossoyeur des grandes familles valaisannes Riedmatten, Kalbermatten & Cie, réduites désormais à se retrouver entre parents aux Mayens de Sion, qu’il avait été le grand bienfaiteur des cultures maraîchères dans la vallée du Rhône, le perceur du tunnel du Grand Saint Bernard, avec, nous apprend André Guex, des capitaux provenant en partie de la famille d’industriels Agnelli de Turin, qu’il ait été banquier je le soupçonnais mais je n’en étais pas sur. J’avais entendu dire à son sujet bien des choses, comme par exemple sur le célibataire qu’il était, pas du tout insensible à la gent féminine, et sur d’autres sujets encore. J’avais lu avec plaisir les trois volumes d’André Guex. Mais c’est vrai qu’en les refermant on reste un peu sur sa faim. Je me suis toujours demandé s’il existait un lien entre Maurice Troillet et la banque Troillet, sise à Yverdon. Mais je n’ai jamais pu tirer la chose au clair. Je vous ai posé la question dans un message d’hier soir mais ma question venait après une longue épître qui ne vous a surement pas donné envie de me répondre. J’espère que vous passerez par dessus cela et satisferez ma curiosité. Ou alors, j’espère que vous écrirez cette biographie ce qui me permettait de résoudre enfin cette énigme. Merci d’avance.

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