En 1943, fallait-il exiger une reddition sans conditions de l’Allemagne, de l’Italie et du Japon ? (A propos de La Fin. Allemagne 1944-1945 d’Ian Kershaw, Ed. Seuil)

Roosevelt et Churchill en compagnie de leur conseillers militaires dans le jardin de l’Hôtel Anfa à Casablanca

 

Le succès commercial d’un livre, roman ou essai, doit beaucoup, c’est un truisme, à un marketing bien fait, à la capacité de l’éditeur de provoquer chez le lecteur un plaisant sentiment d’ambivalence : je l’achète oui ou non. Pris dans les mailles de la com, il va hésiter quelques jours, tourner autour de l’étal, puis succomber. C’est, je suppose, une grande part du succès du livre Ian Kershaw intitulé La Fin. Allemagne 1944-1946. La première pub qui me soit tombée sous les yeux décrivait un Kershaw analysant en détail les dix derniers mois du régime nazi, s’interrogeant sur la durée extraordinaire de la résistance allemande, posant la fameuse question de la responsabilité des alliés qui dès la conférence de Casablanca (14-24 janvier 1943) exigèrent de l’ennemi une reddition sans conditions. Comme cette affaire me turlupine depuis des années, j’ai sauté sur le bouquin et une bonne semaine de lecture plus tard m’en trouve fort marri. Je n’y ai pas trouvé l’explication que j’espérais.

Avant d’entrer dans le vif du sujet, il convient de signaler qu’à la mi-janvier 1943, les puissances de l’Axe semblent encore invincibles. Sauf que Staline en pleine bataille de Stalingrad est en passe de la gagner (von Paulus capitule le 2 février) et que les Anglo-Saxons ayant débarqué en Afrique du Nord vont battre les troupes germano-italiennes en Tunisie le 13 mai. Pour le reste, l’Europe est sous la botte hitlérienne et les Américains n’y ont pas encore lâché une seule bombe.

L’exigence d’une reddition sans conditions qui suppose purement et simplement le refus de toute négociation à quelque niveau que ce soit est un concept dont je ne connais pas d’autres exemples dans l’Europe moderne. Sauf erreur, il s’agit, avec l’instauration du Tribunal de Nuremberg, de l’une des deux contributions importantes des Alliés de 39-45 aux lois de la guerre. Les origines de cette décision ne sont pas nettes, mais à en croire Churchill, c’est Roosevelt qui, à la mi-janvier 1943, aurait proposé la chose lors d’une discussion informelle au cours d’un repas à l’Hôtel Anfa. Churchill la communiqua à son cabinet de guerre sous la forme suivante dans un télégramme daté du 20 janvier 1943 :

« […] 6° Nous nous proposons de rédiger un compte rendu des travaux de la conférence pour le remettre à la presse au moment voulu. Avant d’y inclure une déclaration, aux termes de laquelle les Etats-Unis et l’Empire britannique ont la ferme résolution de poursuivre la guerre jusqu’à la « reddition sans conditions » de l’Allemagne et du Japon, je serais heureux de savoir ce qu’en pense le Cabinet de guerre. L’Italie serait omise de façon à favoriser une scission de ce côté. Cette idée plaît beaucoup au Président [Roosevelt] : il est certain qu’elle encouragerait nos amis dans le monde entier. » (Churchill, Mémoires, Plon, Paris, 1965, vol. 8, p. 285)

En réalité, on le sent au ton, Churchill n’a pas l’air emballé par la proposition de son « grand ami » américain. A la suite de ce télégramme exceptionnellement long parce qu’il dresse surtout les lignes générales pour 1943 des actions militaires dans le monde entier, à commencer en été par l’invasion, justement, de l’Italie (en Sicile, ce qui pourrait laisser supposer des contacts secrets), Churchill revient – mais des années plus tard au moment de la rédaction de son ouvrage – de manière empruntée sur la reddition. Il signale que son annonce par Roosevelt a

« fait naître controverses qui reparaîtront dans ce récit et qui seront, certainement discutées pendant très longtemps encore. Tout une école, tant en Angleterre qu’en Amérique, prétend que ses mots prolongèrent la guerre et firent le jeu des dictateurs, en poussant leurs peuples et leurs armées au désespoir. En ce qui me concerne, je ne suis pas de cet avis pour des raisons que la suite de ce récit fera ressortir. » (Ibid. p. 286).

L’affaire se corse pour Churchill quand le Cabinet de guerre dans sa réponse, estime à l’unanimité qu’il ne faut pas faire d’exception pour l’Italie ce dont Churchill décide de ne pas tenir compte. La confusion augmente encore avec la publication du communiqué de presse final qui ne fait pas allusion à la reddition sans conditions ! Roosevelt s’en rend compte et répare l’omission dans sa conférence de presse. Churchill le soutient officiellement, mais il n’en a pas fini avec ce serpent de mer, notamment lors d’une séance agitée à la Chambre des Communes, le 21 juillet 1949 quand Ernest Bevin, ministre travailliste des Affaires étrangères, déclara que l’exigence de reddition sans conditions rendait difficile le redressement de l’Allemagne et que, d’ailleurs, ni lui ni le Cabinet de guerre n’avaient à l’époque été consultés, affirmation qui mit Churchill hors de sa tête.

Sur les polémiques suscitées par cette décision qui empêchait tout contact avec la résistance allemande (elle existait !) et qui, surtout dans les dernières semaines des combats empêcha les chefs militaires allemands de négocier des redditions partielles, je me contenterais de citer un seul exemple. Dans son traité intitulé Stratégie et traduit de l’anglais par Lucien Poirier (Perrin, Paris, 1999, 436 p.) B. H. Liddell Hart, le pape de la stratégie contemporaine, commentant les derniers jours de la Deuxième Guerre mondiale est très dur :

Si l’on tient compte de l’amenuisement des effectifs des Allemands et de leurs ressources matérielles, il paraît presque miraculeux que leur résistance ait pu se prolonger aussi longtemps alors qu’elle s’appliquait sur une ligne très longue autour du pays. Presque une circonférence. Ce succès était dû en partie à un extraordinaire pouvoir d’endurance, et fut favorisé par le caractère inadmissible des exigences alliées concernant une « capitulation sans conditions » ?

Mais au fait, quels sont les termes mêmes dans lesquels ont été formulées ces exigences discutées et discutables ? Les voici, tels que publiés dans le Journal de Genève du 27 janvier 1943 :

Déclarations du président Roosevelt

Londres, 27. – (S.P.) La radio londonienne a annoncé que dans une interview accordée à la presse, MM. Roosevelt et Churchill ont exprimé le désir que ces entretiens soient connus sous le nom de « Conférence de la capitulation sans réserves ». M. Roosevelt a dit que seule la capitulation sans réserves de l’Allemagne, de l’Italie et du Japon a des chances d’assurer la paix mondiale. Cette capitulation n’implique pas que les alliés doivent détruire la population de ces pays, mais seulement leur philosophie. Le président s’est dit convaincu que les Nations unies sont d’accord sur ce point.

Une guerre antiphilosophique ! Voilà ce qu’un président fatigué, physiquement au bout du rouleau, accablé par les soucis créés par une guerre qui lui échappe encore des mains (à cette date pas une bombe américaine n’est encore tombée sur le continent) annonce aux populations martyrisées par les nazis. On peut comprendre l’embarras de Winston Churchill.

(A suivre)

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A propos gerarddelaloye

Journaliste et historien, vit entre la Suisse romande et la Transylvanie. Dernier ouvrage publié: "Les douanes de l'âme et autres chroniques roumaines", Ed. L'Aire (Vevey CH), 2016, 130 p.
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