Reddition sans conditions vs. obéissance sans conditions (A propos de « La Fin. Allemagne 1944-1945 » d’Ian Kershaw, Ed. Seuil)

La détermination des Alliés de ne laisser aucun espace de manœuvre à Hitler tient bien sûr au caractère totalitaire du régime nazi, un totalitarisme qui fut imposé avant même que les institutions (policières, juridiques et autres) n’aient été solidement mises en place. Ainsi, « à la mort du président von Hindenburg, le 2 août 1934, le ministre de la Guerre Blomberg laissa l’armée prêter serment à la personne de Hitler dans une sorte de coup d’Etat. La formule de ce serment que 39 millions d’Allemands prononcèrent jusqu’en 1945, provoqua un effet de surprise au ministère de la Reichswehr. Il obligeait les soldats à une obéissance sans conditions à la personne de Hitler » signale l’historien Karl Otmar Freiherr von Aretin dans une intervention sur la résistance allemande tenue dans le cadre d’un colloque franco-allemand dont les textes furent publiés sous le titre Les Allemands contre le nazisme (Albin Michel, Paris, 1997, 380 p.) Et l’historien de montrer comment cette obéissance sans conditions se heurta jusqu’à la fin à la reddition sans conditions. Mais il ne fait allusion au problème qu’en passant, le colloque lui-même n’eut aucune intervention spécifique sur le concept de reddition sans conditions, ce qui est assez curieux si l’on considère qu’il fut consacré aux diverses formes de la résistance au nazisme.

A la fin du premier volume de son monumental Le Troisième Reich, des origines à la chute (Stock, Paris, 1962, 2 vol., 680 & 585 pp.) l’excellent William L. Shirer qui fut longtemps correspondant de médias américains à Berlin signale qu’au moment de déclencher la guerre contre la Pologne, le 1er septembre 1939, Hitler adressa un grand discours à l’armée :

L’Etat polonais a rejeté le règlement pacifique recherché par moi. Il préfère en appeler aux armes… Une série de violations de frontières insupportables pour une grande puissance démontre que les Polonais ne veulent plus respecter les frontières du Reich. Pour mettre fin à ces folles menées, il ne me reste pas d’autre moyen que d’opposer dès maintenant la force à la force (…) Je n’exige d’aucun homme allemand autre chose que ce que j’ai été prêt à faire moi-même pendant quatre ans… Dès maintenant, je ne veux plus être autre chose que le premier soldat du Reich allemand. J’ai ainsi repris la tenue qui m’était la plus chère et la plus sacrée. Je ne la quitterai qu’après la victoire, ou bien je ne verrai pas cette fin.

La « tenue sacrée » n’est autre que son uniforme de la Guerre de 14-18. Et Shirer de commenter : « Pour une fois il devait se montrer fidèle à sa parole. Mais aucun des Allemands que je rencontrai à Berlin ce jour-là ne remarqua que le Führer avait tout simplement voulu dire qu’il ne pourrait affronter ni accepter une défaite. »

Venons-en à Ian Kershaw. L’homme passe pour un des grands spécialistes de la Seconde Guerre mondiale pour avoir consacré une dizaine d’ouvrages à l’Allemagne nazie en ciblant son propos surtout sur Hitler dont il a donné une importante biographie en deux volumes. Lisant les articles de promotion de son dernier volume (promotion car hélas les chroniqueurs se contentent trop souvent d’un service minimum faute de pouvoir lire un volume complexe de plus de 650 pages !) qui reprenaient en gros la présentation fournie par l’éditeur, j’espérais donc aborder quelque chose de trapu sur cette fameuse et mystérieuse décision d’imposer au IIIe Reich une capitulation sans conditions.

Kershaw y fait certes allusion dès le début de son prologue : « A un moment donné, au cours d’un conflit, un pays vaincu se résout presque toujours à capituler. L’autodestruction par la poursuite des combats jusqu’à la fin, jusqu’à la dévastation quasi-totale et l’occupation complète par l’ennemi est extrêmement rare. C’est pourtant ce que firent les Allemands en 1945. Pourquoi ? Il est tentant d’apporter une réponse simple : leur chef Adolph Hitler refusa systématiquement d’envisager la moindre possibilité de reddition, si bien qu’il n’y eut d’autre solution que de continuer le combat » Puis l’auteur énumère diverses hypothèses pour  résoudre « ce qui semble de prime abord une question simple appelant une réponse simple. On ne peut les examiner qu’en analysant les structures du pouvoir et les mentalités au moment où la catastrophe engloutit inexorablement l’Allemagne en 1944-1945. Tel est le propos de ce livre ».

L’objectif de l’étude est donc clairement défini. Sur plus de 600 pages l’auteur va scruter la société allemande entre juillet 1944 (attentat de Stauffenberg) et mai 1945 (effondrement du IIIe Reich). Son champ d’analyse est la société même, une société désarticulée par la guerre dont le poids se fait chaque jour plus lourd. De la vie dans les villes détruites par les bombardements alliés à celle des soldats coincés dans des armées en débandade, chaque détail extrait de lettres, de journaux personnels, de témoignages permet de dresser une vaste fresque d’un pays entièrement soumis à la folie d’un homme qui parviendra à en garder le contrôle jusqu’à la dernière minute de son existence. Les causes de cette soumission, Kershaw les voit essentiellement dans le charisme d’Hitler. Un charisme qui fait que, par exemple, un Albert Speer, un des hommes les plus puissants du régime, tombé en disgrâce en mars 45 pour avoir refusé d’appliquer la politique de la terre brûlée décidée par Hitler (impliquant la destruction de l’appareil productif), se présente tout de même quelques jours plus tard au bunker du Führer pour lui faire ses adieux. Au risque d’être collé au mur et exécuté pur trahison suivant l’humeur du chef.

Cette vaste fresque des derniers mois du Reich fait penser à une superproduction américaine par la richesse de la documentation, le suivi des personnages avec en tête Hitler, Goebbels (propagande), Speer (armement, travail forcé), Himmler (police), Bormann (parti nazi).Mais elle a la lourdeur d’une recherche universitaire, il lui manque ce je-ne-sais-quoi de légèreté qui permet au lecteur de s’y plonger en sachant qu’elle ne sent pas la rose, mais que tout de même il y prendra un peu de plaisir.

Quoiqu’habitué à ces pensums, j’ai dû m’accrocher pour l’avaler. Et je me demande toujours pourquoi Roosevelt a voulu imposer une reddition sans conditions. On prétend que c’est pour éviter les lamentations  qui suivirent l’armistice de 1918 où les Allemands quoique pliant l’échine ne voulaient pas se reconnaître battus. Vu l’énormité des enjeux de 1944-1945 et les bombes atomiques finales, cela me paraît un peu court.

 

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A propos gerarddelaloye

Journaliste et historien, vit entre la Suisse romande et la Transylvanie. Dernier ouvrage publié: "Les douanes de l'âme et autres chroniques roumaines", Ed. L'Aire (Vevey CH), 2016, 130 p.
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