Les Valaisannes croquées il y a deux cents ans

Plongé dans une recherche historique sur le Valais, je suis contraint de délaisser quelque peu mon blog pour un temps. En guise d’excuse, voici une perle due à Janvier de Riedmatten, un des grands hommes politiques du début du 19ème siècle:

Les hommes y sont robustes, la voix rude, gutturale, les manières rustiques ; les femmes sur le radouci sont faites sur le même modèle : zélés observateurs de leur religion, ils ne diffèrent pas de leurs ancêtres ; et s’ils n’adorent pas le dieu éternel en esprit et en vérité, ils l’adorent du moins très matériellement, en ne négligeant aucune partie de menue dévotion ; ils ne pardonnent pas un manque de confession ni de confrérie ; ils jugent à la rigueur les gens qui ne sont pas exacts à ces observances. La vertu d’une femme, d’une demoiselle se mesure sur le nombre de ses confessions ; c’est une dot ; on ne s’informe pas si elle est bonne fille, bonne sœur, bonne ménagère, mais si elle est exacte à ses devoirs de confession, procession et confrérie. Au reste, il s’ensuit qu’on se confesse comme on veut ; il faut y aller pour ne pas faire jaser, et dans ce cas, on ne dit pas tout ; il y a toujours le coin de réserve que l’on garde pour les dernières confessions ; voilà pourquoi ces confréries multipliées à tous les saints pour obtenir une bonne mort, c’est à dire le temps de faire une confession générale. C’est à cette dernière confession que les églises, et les jésuites doivent leurs richesses : pas un de ces repentirs tardifs que l’on ne veuille rendre efficace par d’abondantes aumônes.

L’on croit tout en Valais, rien ne paraît incroyable ; on entend raconter des histoires étonnantes : le loup garou, les sorciers, l’esprit follet. L’emploi de ce malin est de fatiguer les bestiaux. Heureusement qu’il y a un moyen bien simple de le chasser des écuries en appelant un capucin pour l’exorciser. Mais la croyance la plus redoutée, la plus générale, c’est celle des revenants : les parents les plus proches, ceux que l’on a le plus chéris dans ce monde sont redoutés dès qu’ils sont devenus habitants des rives perdues. On se les figure méchants, vindicatifs, cruels même ; s’il arrive quelque malheur, c’est eux que l’on accuse ; les enfants sont-ils malades ? C’est la grand-mère qui demande des prières ; on fait dire des messes, des prières, on fait des pèlerinages, non par un sentiment de piété ou un reste de tendresse pour des parents chéris, mais pour se débarrasser d’eux et de leurs tourments.

On attribue ce genre de dévotion, de bigotisme, ou bien ces préjugés les plus grossiers, aux curés ignorants, aux jésuites [ne] vivant que de politique, et aux capucins vivant d’aumônes ; il n’y a pas de doute que les prêches ont beaucoup d’empire sur les esprits et pour le perpétuer ils les surchargent de croyances absurdes qui, les entretenant dans leur ignorance, les rendaient plus facile à soumettre au joug ; ils étaient d’autant plus attachés à ces pratiques qu’elles leur laissaient la liberté de suivre leurs mauvais penchants communs à tous les hommes. La nature réclame ses droits en Valais autant que partout ailleurs : on les satisfait ; on se cache des hommes pour ne pas encourir le blâme ; l’on se confesse pour ne pas se brouiller avec le ciel ; et comme pour se distraire ou par besoin, il faut faire l’amour et qu’il est regardé comme un péché mortel, on le fait en cachette. Mais les apparences pour la conduite sont strictement observées ; à la première infraction, la ville crie au scandale ; l’amour se fait donc en toute hâte ; on laisse de côté tout ce qui peut l’embarrasser : attentions, petits soins, billets doux, tout est sacrifié au résultat : aussi, les apparences une fois sauvées, tout est dit. Que faire si l’on ne fait pas l’amour ? Manger, médire, jouer et boire, c’est toujours la même chose. On se brouille, mais il faut bien finir par se raccommoder, on se rencontre partout.

(Extrait des Écrits de Janvier de Riedmatten, manuscrit déposé aux Archives de l’Etat du Valais à Sion, fond Xavier de Riedmatten, cote P 937)

 

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A propos gerarddelaloye

Journaliste et historien, vit entre la Suisse romande et la Transylvanie. Dernier ouvrage publié: "Les douanes de l'âme et autres chroniques roumaines", Ed. L'Aire (Vevey CH), 2016, 130 p.
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