Marius Popescu au pinacle de la littérature helvétique

Le 4 décembre dernier l’Office fédéral de la Culture annonçait la remise du premier prix fédéral de littérature à neuf écrivains assez équitablement répartis dans les cultures du pays :

Irena Brežná, Die undankbare Fremde. Roman, Berlin, Verlag Galiani, 2012

Arno Camenisch, Ustrinkata, Solothurn, Engeler-Verlag 2012

Massimo Daviddi, Il silenzio degli operai, Milano, La vita felice, 2012

Thilo Krause, Und das ist alles genug, Leipzig, Poetenladen Verlag, 2012

Marius Daniel Popescu, Les Couleurs de l’hirondelle, Paris, Corti, 2012

Catherine Safonoff, Le mineur et le canari, Genève, Editions Zoé, 2012

Frédéric Wandelère, La Compagnie capricieuse, Genève, La Dogana, 2012

Matthias Zschokke, Der Mann mit den zwei Augen. Roman, Göttingen, Wallstein-Verlag, 2012

Le communiqué de l’OFC précisait en outre : « Les lauréats remporteront chacun le montant de 25’000 francs et bénéficieront de mesures de soutien spécifiques afin de les faire connaître au niveau national. Des lectures seront organisées dans toute la Suisse pour leur permettre d’atteindre leur public au-delà des frontières linguistiques. La plateforme internet quadrilingue www.prixlitterature.ch présente les commentaires du jury sur les œuvres primées, offre un aperçu de la biographie et de la bibliographie des auteurs et nous introduit dans leur univers grâce à la série de portraits réalisée par Sébastien Agnetti. »

Que Marius Daniel Popescu figure parmi les lauréats me réjouit particulièrement. Je l’aime depuis des années. Depuis ses premiers poèmes publiés en français, ces 4×4 poèmes tout-terrains et ces Arrêts déplacés (Deux recueils aux Éditions Antipodes Lausanne) dont l’humour délicieusement roumain ouvre des fenêtres sur une littérature qui n’a rien de fédéral. Ses deux romans – La Symphonie du loup (José Corti, 2007) et Les Couleurs de l’hirondelle (José Corti, 2012) – sont absolument géniaux. Pas parfaits peut-être (le premier a des longueurs…), mais indubitablement géniaux. Popescu a, derrière sa plume, un vécu extraordinaire de jeune poète rêveur et fou cherchant à se faufiler entre les mailles des rets tissés par la folie très peu rêveuse de Ceauşescu. Il est d’une certaine manière le correspondant roumain de Herta Müller, en moins teigneux, en moins politique, mais en plus échevelé. Comme elle, il n’a qu’un sujet dans ses romans : la dictature, la vie de tous les jours sous la dictature. Quand il parle de la Suisse, il est moins bon. Né en 1963, il passe plus que sa jeunesse dans un pays soumis au délire morbide d’un dictateur incontrôlable mais convaincant dans sa folie. La preuve ? Vingt-trois ans après l’exécution sordide du dit dictateur et de sa dictatrice de femme dans la cour d’une triste caserne, les héritiers, larbins, laquais et autres sbires du monsieur et de la dame viennent de remporter brillamment les élections législatives par environ 60% des voix, un chiffre équivalent en gros à la popularité actuelle de Ceauşescu dans les sondages. Il n’y a pas de miracle, la démocratie populaire a parlé en toute liberté. Sauf bien sûr le matraquage télévisuel.

A l’époque où tous les espoirs étaient permis, Marius préféra aller voir ailleurs comment cela se passait. En 1990, l’amour le conduisit en Suisse. Le désamour le confronta durement aux réalités fédérales. Pas facile de se faufiler entre les mailles des rets tissés par le réalisme très peu rêveur du capitalisme suisse. Le poète sauvageon doit gagner sa croûte, personne ne lui fera de cadeaux. Il s’engage aux TL (Transports publics de la région lausannoise) comme chauffeur de bus. J’ai parlé de tout cela dans ce blog en mars dernier. C’est dire que la vie de notre génie des lettres (il ne savait pas le français en arrivant à Lausanne) n’est pas facile. Parfois même elle pèse comme en témoigne ce mail réponse à mes félicitations pour sa consécration confédérale :

Merci beaucoup, cher Gérard! / Je t’embrasse et je pense fort à toi, je pars travailler dans les bus! / Bonne Fêtes! / Marius

Post-scriptum qui n’a presque rien à voir :

Pendant ce temps, il y a des amateurs de littérature qui peuvent claquer en toute bonne conscience et sans souci des mille et des cents. De passage à Lausanne en novembre, j’ai eu l’occasion de me rendre à Montricher, village au pied du Jura, où la Fondation Jan Michalski tente de construire une Maison de la littérature censée fonctionner depuis une année mais qui, lors de ma visite était au point mort, à moitié construite. Le projet est bizarre, il s’inspire de la grande forêt amazonienne où paraît-il des gens habitent des sortes de cabanes dans de grands arbres, à l’abri de la canopée, du faîte de la forêt. A Montricher, la forêt est faite de fûts en béton très impressionnants s’élevant jusqu’à 18 mètres. La canopée qui la surplombe est une « dentelle » de béton qui pèse 3000 tonnes. Pour la suite des travaux, si j’ai bien compris l’idée directrice, il s’agirait d’accrocher aux colonnes de béton des cages retenues par des lianes d’acier, cages qui serviraient de demeures aux écrivains généreusement invités à venir se pendre à des câbles pour chercher l’inspiration. J’ironise, mais au pied du chantier, même sans penser à la littérature et à ses acteurs, il est évident que n’importe quel plouc subodore la catastrophe à venir. Et se demande, s’il a la moindre fibre écologique, comment, une fois l’inévitable faillite du projet consommée, on débarrassera le site de sa canopée en béton. Encore que par les temps qui courent une friche littéraire d’un tel poids et d’une telle envergure puisse faire la une de certaines revues…

Pour préciser l’origine de mon inquiétude, voici quelques sites à consulter :

http://www.fondation-janmichalski.com/wp-content/uploads/2010/10/100921_communique_bouquet_final.pdf

http://www.harsco-i.fr/References/?view=686

http://www.ancotech.ch/fr/references_detail.php?id=78

http://blog.bouygues-construction.com/4/la-maison-de-l%E2%80%99ecriture/

Le site de Bouygues est le plus parlant.

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A propos gerarddelaloye

Journaliste et historien, vit entre la Suisse romande et la Transylvanie. Dernier ouvrage publié: "Les douanes de l'âme et autres chroniques roumaines", Ed. L'Aire (Vevey CH), 2016, 130 p.
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