Lucian Boia, l’historien roumain tueur de certitudes historiques

« La manière extravagante avec laquelle s’est déroulé le psychodrame politique de l’été 2012 a donnée l’impression que le pays est détraqué. Il est certain que ceux qui observent de l’extérieur sont plus impressionnés que les Roumains, qui sont à peu près habitués avec eux-mêmes, mais même chez les Roumains l’exaspération croît. Il y a quelque chose qui ne tourne pas rond en Roumanie, pas seulement en haut dans la classe politique, et pas seulement depuis hier ou avant-hier. Y aurait-il une malédiction ? Non, ce n’est qu’une histoire. Mais peut-être enseigne-t-elle la même chose ».

Pour qu’un homme de 68 ans qui a passé sa vie à faire de l’histoire d’un point de vue événementiel ou philosophique, pour qu’un historien aussi prolifique (sur Wikipédia  ne figurent que les dernières années) en arrive à lancer cet avertissement en quatrième de couverture de son dernier ouvrage, il faut croire que la coupe est pleine. Pour éviter de la boire jusqu’à la lie, Lucian Boia a laissé ses travaux en plan pour se lancer dans la rédaction d’un bijou de petit livre intitulé De ce este România altfel ? (Pourquoi la Roumanie est-elle autrement ?) dans lequel il passe avec brio en revue l’essentiel des questions historiques sur lesquelles achoppent les Roumains.

A commencer par leur origine. Or nous dit Boia, jusqu’au XIVe siècle les territoires appelés à former les pays roumains ne produisent pas l’ombre d’un texte ou d’un document. Les rares indications qui les concernent viennent de l’extérieur. « Dans l’espace roumain, le Moyen Age commence en 1300, juste quand en Occident il commence à décliner ». Ce retard dans le développement est fondamental et pour bien se faire comprendre, Boia enfonce le clou : la Bulgarie voisine avait déjà une histoire séculaire, de même que la Serbie ; la Hongrie et la Pologne étaient des Etats depuis trois siècles, les Tchèques faisaient partie du Saint-Empire et un de leur roi devint empereur sous le nom de Charles IV. Voilà qui ne convient guère à des populations qui aujourd’hui encore se voient comme les descendants directs des soldats de Trajan alors que Rome n’a jamais envoyé des Romains de souche dans ces contrées. J’ajouterais : sauf pour les punir, comme Ovide.

Pour l’historien, ce décalage historique explique le formidable complexe d’infériorité qui pèse sur la conscience des Roumains, même les plus cultivés. Ils passent leur vie à se vouloir civilisés et ne cessent d’avoir honte de leurs congénères. On a même vu de dignes émigrés cacher leur origine, se faire passer pour Polonais pour ne pas l’assumer. A-t-on déjà vu des Polonais se faire passer pour Roumains ? ironise Boia.

En 124 pages bien envoyées, l’historien laisse éclater sa colère en dénonçant les divers travers de ses concitoyens, de leur comportement dans les années 1930, de leur ralliement au national communisme, de leur antisémitisme nié jusqu’à la prise de pouvoir l’été dernier par une clique de quadragénaire corrompus jusqu’à l’os. Des travers qui témoignent effectivement de l’arriération des institutions politiques et de la classe qui a mis la main dessus tout en se déclarant décidée à faire du pays une nation « civilisée ».

Quelques semaines après la parution du livre et au moment où j’écris ces lignes (17 décembre 2012), les amis de Victor Ponta ont résolu leur quadrature du cercle. Depuis midi, il est premier ministre, à la tête d’une coalition dont il espère qu’elle lui donnera les deux tiers des voix au parlement, de manière à pouvoir modifier la Constitution. Un parlement qui compte 588 membres, soit 117 de plus que dans la législature qui s’achève. Or en novembre 2009, les électeurs s’étaient prononcés par référendum à 78% en faveur d’un parlement unicaméral et à 89% pour limiter le nombre des parlementaires à 300. C’était il y a trois ans. Personne n’a rappelé ces décisions au cours des trois années écoulées. Pis même : on a l’impression que par déni des électeurs, on a fait exprès d’augmenter le nombre des parlementaires. Pas de réactions chez les citoyens, sinon un taux de participation ridiculement bas : 41% de participation dans un pays qui fut privé d’élections pendant des décennies. C’est ce que Lucian Boia appelle l’apathie des Roumains.

Lucian Boia : De ce este România altfel ? Humanitas, Bucureşti, 124 p

P.-S. self-service : Le lecteur ne m’en voudra pas de rappeler qu’obéissant à une démarche intellectuelle proche de celle de Lucian Boia, j’ai publié en 2006 aux Editions Antipodes à Lausanne un volume intitulé La Suisse à contre-poil dans lequel je donne une lecture irrévérencieuse et parfois décapante de quelques mythes helvétiques.

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A propos gerarddelaloye

Journaliste et historien, vit entre la Suisse romande et la Transylvanie. Dernier ouvrage publié: "Les douanes de l'âme et autres chroniques roumaines", Ed. L'Aire (Vevey CH), 2016, 130 p.
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2 commentaires pour Lucian Boia, l’historien roumain tueur de certitudes historiques

  1. pop dit :

    Un tel ramassis d’inepties c’est incroyable ! On se pose d’ailleurs la question qui il est à critiquer ainsi les roumains? car pour cet homme, Lucian Boia, tous les écrivains roumains les artistes historiens, grands hommes avoir vécus bien avant lui, sont pour lui des cons, des insignifiants , je me demande qui il est lui déjà ? Un mégalo un affabulateur comme beaucoup comme lui, c’est une honte pour un pays qui ne mérite pas qu’on la traine dans la boue ainsi. C’est à lui, Boia, ce pseudo « historien-écrivain » d’être ainsi sali et non une nation !

  2. Ping : Pourquoi la Roumanie est-elle différente ? | 2h50

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