A propos d’un Temps Culturel dirigé par Frédéric Pajak

Le Temps a confié la rédaction en chef de son supplément culturel du samedi 22 décembre 2012 à Frédéric Pajak, écrivain, dessinateur, graphiste de grand talent. Il y a une douzaine d’années, il avait frappé très fort avec L’Immense Solitude avec Friedrich Nietzsche et Cesare Pavese, orphelins sous le ciel de Turin (PUF), un livre plus dessiné qu’écrit qui connut un grand succès. Aujourd’hui, il publie un Manifeste incertain (Ed. Noir sur blanc) dans lequel il suit – par le texte et le dessin – le philosophe Walter Benjamin suicidé en 1940 pour échapper aux nazis et qui connaît un regain de succès extraordinaire dans l’édition française.

Pour Le Temps, Pajak convie vingt artistes à livrer leurs sentiments sur la Suisse passée et présente. Donnant le ton en bon chef d’orchestre, il dessine pour la une un sombre dessin en noir et blanc intitulé « La Suisse profonde » où l’on voit, dans un sauve-qui-peut général et désordonné des hommes se lancer dans un lac de montagne peu avenant. J’ai lu un, deux, trois papiers, regardé quelques dessins, pesté contre Roland Jaccard, vieux condisciple d’internat que j’ai connu plus inspiré, qui radote de manière sénile en dernière page pour clamer son soutien à Freisinger et à sa lutte contre les minarets. Puis, un peu désorienté, je suis revenu au dessin de une. Et soudain j’ai réalisé les raisons de ma gêne : Pajak et sa problématique nous renvoient un demi-siècle en arrière, au temps de la fameuse exposition nationale de 1964, de sa Voie suisse, de l’enquête identitaire, des films d’Henry Brandt intitulés «La Suisse s’interroge». Que n’a-t-on pas écrit à l’époque sur le malaise suisse, sur le corset insupportable de l’odieuse suissitude. Que n’a-t-on lu sous la plume de dandys qui, entre un plongeon dans une piscine et quelques sourires à de niaises nymphettes, annonçaient leur irrémédiable suicide pour le prochain anniversaire à chiffres ronds. Mais le malaise était alors éthique, purement moral. La Suisse était insupportable parce que trop riche dans un continent qui luttait encore contre les ravages de la guerre. Les consciences tourmentées obéissaient à des convictions religieuses. Or il y a belle lurette que les frocs ont fini dans les orties, que les églises se sont vidées. Et que les idéalistes d’un temps ont fait de belles et lucratives carrières…

Aujourd’hui quand je quitte mon village transylvain où la quasi totalité des habitants n’a que le strict nécessaire pour survivre, où nombreux sont ceux qui n’ont pas les sous pour se raccorder au réseau d’eau courante construit grâce aux subventions européennes, je suis, arrivant à Lausanne, frappé par deux choses : la richesse opulente et ostensible des biens de consommation et l’incroyable abondance des offres de loisirs tant pour la culture et les sports que pour les voyages, la gastronomie et j’en passe. Le malaise ? La tentation du suicide ? Bien malin qui les perçoit. Il n’y a qu’argent, fric, pèze, pognon. Ce n’est plus le règne de la thune mais celui des portefeuilles bien gonflés, des fines cartes de crédit.

Donc Pajak, à mon sens, s’est planté. Mais pourquoi ? Parce que l’Helvète moyen s’est désinhibé. Au diable la morale ! Il ne craint plus d’assumer son pognon, au contraire il en tire gloire. Quand la direction du Temps a procédé à la mi-décembre à un licenciement collectif, elle s’est permis de supprimer carrément la rubrique sportive mais n’a pas touché à sa rubrique économie/finance. En Suisse, l’argent est d’une telle abondance, les privilégiés si nombreux, l’ennemi intérieur si ratatiné que tout baigne. Il y a bien ici ou là quelques ombres. Des requérants d’asile maltraités, une armée de travailleurs clandestins (près d’un demi-million !) sans existence civique, juste bons à travailler et à se taire. Mais l’accord est général : Le temps des prolétaires est passé. Même si elle occupe toujours le même siège pour un salaire de misère, la vendeuse de supermarché participe presque malgré elle au bonheur commun. Elle profite comme tout le monde d’infrastructures excellentes, d’écoles et d’hôpitaux réputés. Bien.

Passons à la tête de la pyramide sociale, à la caste aujourd’hui dominante, la banque et la haute finance. Ces gens ont depuis vingt ans réussi une incroyable OPA sur le pays. Les scandales Swissair (2002) et UBS (2008) de même que l’actualité financière depuis 4 ans que dure la crise amorcée par les subprime prouvent que le pays est tombé aux mains de gens sans aveu capables de n’importe quelles contorsion comme de faire disparaître en quelques heures une banque séculaire (Wegelin) pour camoufler des secrets fiscaux ou de mentir effrontément à des administrations et de payer sans rechigner des amendes colossales (UBS :1,4 milliard de francs pour avoir manipulé les taux Libor) parce que de toute manière la fraude rapporte plus. Que ces élites bourgeoises, éduquées, cultivées et cosmopolites puissent voler impunément avec le soutien tacite du gouvernement et des citoyens ne cesse de me laisser pantois.

Les artistes invités par le Temps Culturel à parler de l’état de la nation tournent le dos à cette « réalité réaliste » pour reprendre les termes de Pajak dans son éditorial. Je sais comme tout le monde que Le Temps se veut l’organe de la banque suisse. Raison de plus me semble-t-il pour, une fois au moins, cracher dans la soupe et provoquer artistiquement un embryon de scandale, ce qu’on appelait un happening au début des années 60! Dans son édito, Pajak, après avoir affirmé que la Suisse nage dans le bonheur le plus complet (ce qui est en contradiction avec l’atmosphère anxiogène du pays abondamment décrite par la suite) affiche des certitudes étranges : « Désormais, elle [la Suisse] prépare un nouvel ordre civique. Profiteuse des dépressions financières, athlète du principe de réalité, elle est seule en Europe à pouvoir dire tout haut et en toute insouciance le désir interdit de toute société : le grand rêve. »

Et notre dessinateur poète de s’empêtrer dans une logomachie inextricable : ce serait parce que la Suisse est au comble du matérialisme qu’elle est « la mieux placée pour rêver enfin, et révéler au grand jour le secret enfoui au grand jour le secret enfoui dans les vestiges du Vieux continent. N’oublions pas que c’est par manque de rêve, et par excès de raisonnement, qu’Athènes a péri. Mais le rêve dont a rêvé la Grèce antique n’est pas mort. Il résonne aujourd’hui comme un avertissement. Et c’est aux Suisses de se dévoiler la face, d’échapper à leur caricature. C’est inéluctable. »

Comme disait le regretté Boby Lapointe : « Comprenne qui peut ! »

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A propos gerarddelaloye

Journaliste et historien, vit entre la Suisse romande et la Transylvanie. Dernier ouvrage publié: "Les douanes de l'âme et autres chroniques roumaines", Ed. L'Aire (Vevey CH), 2016, 130 p.
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Un commentaire pour A propos d’un Temps Culturel dirigé par Frédéric Pajak

  1. Florani dit :

    Effrayant ! « Elle prépare un nouvel ordre civique  » , cette phrase m’effraye . Un nouvel Ordre Civique …

    Mais la Suisse n’est pas la seule où une caste a réussi son Opa , partout en Europe et aux Usa
    … ( Voir AIG ) . Oui cela laisse pantois .

    Désormais, elle [la Suisse] prépare un nouvel ordre civique. Profiteuse des dépressions financières, athlète du principe de réalité, elle est seule en Europe à pouvoir dire tout haut et en toute insouciance le désir interdit de toute société : le grand rêve. »

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