Voyager dans l’histoire culturelle russe avec Molotov

S’il est un nom peu chargé de résonnance poétique, c’est bien celui de Molotov – encore que ses cocktails, suivant les circonstances, ne manquent pas de charme. Bras droit de Staline pendant des décennies, signataire en été 1939 du sinistre pacte germano-soviétique, animateur après le XXe Congrès du PCUS (1956) du « groupe antiparti » refusant la déstalinisation, il n’a rien pour attirer la sympathie. A une époque – désormais bien lointaine – où je m’intéressais à l’URSS et à ses dirigeants, j’avais enregistré à propos de sa biographie un détail qui se ficha dans un coin de ma mémoire. Après la mort de Staline, la femme de Molotov avait été libérée du goulag et avait tout naturellement repris sa place dans le lit conjugal. Le numéro 2 du régime, homme fort s’il en fut, n’avait pu empêcher l’arrestation de sa femme et avait même poursuivi ses activités comme si de rien n’était. Pour un petit-bourgeois suisse cela frisait l’inconcevable.

Aussi quand en automne dernier je vis passer l’annonce de la parution d’un livre étrangement intitulé La lanterne magique de Molotov, je me hâtai de passer commande. Je voulais en avoir le cœur net. Je l’eus. Je fus même servi au-delà de mes attentes. Pour ne pas vous faire languir, voici les grandes lignes de l’affaire : en 1921, Molotov épousa par amour une jeune et belle bolchévique, Polina Jemtchoujina, qui après avoir pris du galon dans le parti passa longtemps pour la femme la plus élégante de Moscou. Bonne stalinienne, elle approuva les dérives du régime et les grandes purges des années 1930. Une attitude aussi liée au fait que les Staline et les Molotov partageaient le même appartement près du Kremlin. Polina avait cependant un grand défaut aux yeux de Staline, elle était juive.

A la fin des années 1940, la vague d’antisémitisme soviétique faillit sceller son destin. En automne 1948, sur proposition du chef, le Politburo décida son arrestation (avec l’appui de Molotov ? Je ne sais). Elle disparut dans l’inconnu stalinien. Seul Beria, le chef de la police, soufflait parfois à l’oreille de Molotov lors d’une réunion du Politburo : « Elle est vivante ». En réalité elle était détenue à deux pas de là, à la Loubianka, la fameuse prison de Moscou. Quand au lendemain de la mort de Staline, le 5 mars 1953, Beria vint personnellement la libérer, elle commença par s’évanouir en apprenant sa libération et la mort du dictateur adulé, puis elle traversa un pâté de maison pour rejoindre le domicile conjugal. Comme si de rien n’était. Ils vécurent encore 17 ans ensemble, unis par leur amour et leur foi stalinienne. La mort de Polina les sépara, mais Viatcheslav qui avait sur la conscience la signature autographe de 43569 condamnations à mort ne mourut – presque centenaire – qu’en  novembre 1986, an deux de l’ère Gorbatchev.

Les avanies du couple Molotov n’ont que peu à voir avec l’ouvrage de Rachel Polonsky dont il faut surtout croire le sous-titre : Voyage à travers l’histoire de la Russie et même pourrait-on dire avec plus de précision, Voyage à travers l’histoire culturelle de la Russie. Le bouquin relève à la fois d’un truc et d’un hasard. Le hasard a voulu que la dame, épouse d’un important avocat d’affaires, ait logé pendant une dizaine d’année dans l’immeuble du 3, rue Romanov, ancienne rue Granovski. Un immense immeuble autrefois réservé au gratin des dirigeants soviétiques, actuellement dévolu à la nouvelle bourgeoisie et aux bureaux d’entreprises étrangères.

Un autre hasard voulut qu’elle apprît que l’appartement au-dessus du sien avait été occupé autrefois par Molotov. En ayant obtenu les clés, elle découvrit (cela semble presque incroyable !) qu’il contenait encore des objets ayant appartenu au n° 2 soviétique, notamment des reliquats de son immense bibliothèque et une lanterne magique. De là le truc : en bonne spécialiste de la culture russe elle décida d’exploiter la richesse de la bibliothèque (Molotov était un homme très cultivé lisant le russe, l’anglais, le français et l’allemand) et de présenter ses découvertes selon le principe de la lanterne magique. L’idée était astucieuse. Pour l’enrichir, elle lui ajouta un élément : la vie de Molotov dont elle suivit les aléas en parcourant la vaste Russie.

Munie de ces quelques fils rouges, manifestement envoûtée par la culture russe dont elle sait la langue et l’histoire, Rachel Polonsky entraîne ses lecteurs dans une surprenante épopée qui, par les livres ou le chemin de fer, la conduit dans le sud du pays (les bouches du Don et la mer d’Azov), zone frontière longtemps tenue par les cosaques pour ensuite aller dans le nord (à Vologda où Molotov fut déporté en 1915) puis le grand nord (Arkhangelsk, Mourmansk) et enfin en Sibérie chez les chamans bouriates (Oulan-Oude, Kiakhta).

Qu’elle soit dans son appartement moscovite, dans la datcha proche d’un monastère très couru ou en voyage Rachel Polonsky pratique avec volupté l’art de la digression en politique et en littérature. De Trotski (elle cite à diverses reprises sa Révolution trahie) à Mikhaïl Khodorkovski, l’oligarque déchu dont elle suivit le singulier procès sibérien en 2005, en partant bien sûr des lointains décembristes amis de Pouchkine et du prince Volkonski, c’est la grandeur et la folie russe qu’elle révèle au fil de pages captivantes.

Marquée par Walter Benjamin, elle ne manque pas de conforter son esthétique par le recours à la grande tradition littéraire russe dont elle cite abondamment les génies, de l’incontournable Pouchkine à Dostoïevski et Tchekhov pour le XIXe siècle aux victimes tourmentées de la Révolution, Akhmatova (et ses relations dramatiques avec son fils Lev Gourmilev), Mandelstam, Pasternak, Tsvetaïeva, etc.

Vous l’imaginez facilement, une telle passion ne peut que déboucher sur une certaine amertume au vu de la Russie poutinienne comme en témoignent les toutes dernières lignes :

Les héritiers de Molotov venaient de vendre l’appartement 61 au producteur de télévision qui possédait déjà le 62 – le dernier domicile moscovite de Trotski – de l’autre côté du palier. Des semaines durant, les bruits de la rénovation nous arrivèrent d’en haut (…) Une nuit, l’eau traversa le plafond et se mit à couler dans la chambre de ma fille. Je montai à nouveau. La femme du producteur était revenue de Toscane (…) Elle me fit faire le tour du propriétaire. Les lambris étaient toujours en place, mais les revêtements synthétiques des chambres à coucher avaient disparu, comme les bibliothèques du couloir. Dans l’angle où se trouvait naguère la lanterne magique trônait un somptueux divan de velours dont le châssis doré décrivait une courbe asymétrique. Des rangées de photos dans leurs cadres de bois verni et d’argent occupaient le rebord de la fenêtre de ce qui fut autrefois le bureau où Molotov « creusait tout, de l’aube à la brume », voyant se dessiner les mauvaises tendances qui, confia-t-il, « commencèrent, hélas, du temps de Staline et au mien ». Ma voisine m’emmena voir une photo d’elle, prise dans un moment rayonnant de glamour absolu, bras dessus dessous, dans une soirée, avec la styliste italienne Miuccia Prada. « Shoes ! » lâcha-t-elle en anglais avec un charmant sourire.

Rachel Polonsky : La lanterne magique de Molotov. Voyage à travers l’histoire de la Russie. Traduit de l’anglais par P.-E. Dauzat. Denoël, Paris, 2012, 415 p.

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A propos gerarddelaloye

Journaliste et historien, vit entre la Suisse romande et la Transylvanie. Dernier ouvrage publié: "Les douanes de l'âme et autres chroniques roumaines", Ed. L'Aire (Vevey CH), 2016, 130 p.
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