Carnet de voyage en pays roumains (septembre 1992)

De banales vacances , il y a vingt ans, en voiture, pour prendre le pouls de la Roumanie et de la Moldavie quelques mois après le changement de leur régime politique. J’avais pris quelques notes que je viens de retrouver dans un recoin de mon ordinateur.

27 août 1992

Quitté les rives du Danube par Ybbs et son écluse. Traversé la platitude hongroise par un temps très chaud avec un vent encore plus chaud. Bref, quelque chose rappelant le sirocco sicilien. Dormi chez l’habitant à 20 km de la frontière roumaine.

28.08.92

Fabuleux lever de soleil sur la puszta vers 4h30. Il a duré une bonne dizaine de minutes avec l’émergence d’une lumière orangée. Puis tout fut soudainement clair.

Transition Hongrie-Roumanie très dure en raison des différences marquées. Mais la frontière n’existe plus. Personne n’a contrôlé mon passeport et ma seule difficulté fut de trouver un vendeur de visas. Naguère on pouvait s’énerver pendant toute une journée avant de passer.

A Deva, au restaurant La Perla, sur les hauteurs de la citadelle, autrefois réservé à la nomenklatura. Le patron – toujours le même, sa femme l’a plaqué il y a 8 ans – espère que les élections verront l’échec d’Iliescu. Il a déjà une joint-venture avec un Allemand pour refaire son bistrot. Et le fric à la banque. Il ne manque que la stabilité politique.

Dîncamare, un village de 500 habitants à une vingtaine de kilomètres de Deva. On y arrive par une route caillouteuse et poussiéreuse qui n’en finit plus sous le soleil battant. Les maisons, toutes encloses derrière murs, palissades et portails sont alignées le long du chemin. Sur le côté, un fossé où se prélassent volailles et cochons. Le village, électrifié, n’a pas d’eau potable et chacun va se servir au puits. De la maison des parents de notre amie V., cela prend une petite demi-heure. A écouter l’homme, les paysans se portent bien depuis la révolution. Ils ont retrouvé leurs terres d’avant et vivent en autarcie avec la possibilité de vendre les fruits et la viande au marché voisin de Hunedoara. Les troupeaux sont surveillés à tour de rôle par chacun – beau reste de l’ancien régime – et les terres sont ensemencées et cultivées par une société de tractoristes qui gère le tout en laissant 30% au paysan à la fin de l’année. Le pays de cocagne ! Le village vote tout naturellement pour le FSN et Iliescu et on le comprend. Pourquoi suivrait-il les partis d’opposition créés par des citadins qui ne comprennent rien à ces problèmes? Cela dit, ces paysans vivent vraiment comme des paysans : dans la merde jusqu’au cou. Mais en bons orthodoxes, ils font maigre le vendredi.

La traversée du pays jusqu’à Bucarest fut sans surprises: des villages faussement coquets cachant une grande misère le long de routes impossibles. A partir de Sibiu, des boutiques apparaissent au bord de la route, qui se font toujours plus nombreuses en approchant de la capitale. Les relais routiers sont monopolisés par des Turcs qui sont en train de construire maisons et restaurants en dur.

A Bucarest, boutiques et petits bars ont fleuri ces derniers mois, mais le fonds de commerce n’a pas changé (cigarettes, coca, scotch) à l’exception notable de la presse. Propagande religieuse : un camion allemand suivant les coureurs du tour de Roumanie cycliste, avec des inscriptions du genre « Christ und Sport ». Mon ami Mircea D., toujours pessimiste, donne Iliescu gagnant, avec une chambre dominée par la Convention démocratique, donc ingouvernable.

Delta du Danube, 3 septembre 92.

Nous sommes sur un ponton de l’Institut de géologie amarré sur le bras St Georges du Danube. Il y a des étudiants, des assistants et un professeur. Ils font des relevés annuels sur l’évolution du cours du fleuve et sa sédimentation. De Bucarest en direction du delta, nous avons commencé par traverser la plaine du Baragan. Elle est aussi plate que la puszta hongroise, mais moins chaude en raison d’un vent assez fort. Après un pont à péage où le Danube fait 25 mètres de profondeur sur une centaine de largeur, nous avons pénétré dans la Dobroudja, région de pauvreté extrême, sans eau, à la terre sablonneuse.

Tulcea chef-lieu provincial, me semble s’être beaucoup développé depuis mon premier passage, il y a 17 ans. Nous y avons fort correctement mangé au Calypso, selon toute vraisemblance tenu par des sécuristes.

Delta, 4 septembre 92

Le delta du Danube divisée en trois bras principaux s’étend sur plus de 5000 km2. Selon les géologues, nos hôtes, le delta est beaucoup moins pollué que ne le prétendent les écologistes, même s’il est indiscutable que ses eaux charrient une quantité assez incroyable de métaux. L’ignorant que je suis s’étonne néanmoins de l’apparente pureté d’une eau qui canalise toute la merde de la Mitteleuropa. On s’y baigne avec plaisir, mais on ne la boit pas à cause des risques de choléra dont les germes n’ont jamais été éradiqués dans la région. Les principaux déséquilibres actuels du fleuve viennent de la correction récente du cours de ses eaux. On a coupé les méandres par des canaux afin d’accélérer la circulation des bateaux. Les conséquences ont été fatales aux écosystèmes et surtout pour les poissons qui ne savent plus où frayer. Nos géologues font depuis 15 ans des relevés annuels de la vitesse de l’eau et de la sédimentation du fond afin d’en surveiller l’évolution. C’est un travail long et fastidieux qui permet aux étudiants en hydrologie de faire connaissance avec le fleuve.

Hier nous sommes allés à Mahmoudia bourgade turque, aujourd’hui mêlée de Roumains et de Lipovènes. Pauvreté extrême, mais un hôtel a tout de même une fort belle terrasse dominant le Danube. Les maisons – comme en Dobroudja – sont faites de briques de torchis séchées et couvertes de roseaux sur une épaisseur de vingt bons centimètres. Elles ont une petite véranda couverte et de fines sculptures sur les arrêtes faîtières.

Scènes de la vie quotidienne : on coupe beaucoup de pain à l’avance dans un pays où le pain est cher… Par ailleurs, les couteaux faisant défaut, on déchire le poisson avec les mains. Les cochons du delta paissent en liberté, on m’assure qu’ils répondent au coup de sifflet de leur propriétaire. Les troupeaux d’oies rentrent à la maison de leur propre initiative et mènent grand tapage si on ne leur ouvre pas le portail.

Les pêcheurs ont toujours géré leurs pièces d’eau selon les traditions, même sous le communisme. On épouse une fille pour son héritage, selon la richesse poissonneuse de l’eau qu’elle contrôle.

Garvăn, 6 septembre

Nous avons quitté le delta pour Galaţi. Nous logeons chez la postière du village au carrefour des routes pour Brăila et Galaţi. Le mari est mécanicien dans une entreprise agricole qui exploite 12000 hectares dégagés par Ceauşescu, à la fin de son règne, pour assécher les marécages. Il gagne 25000 lei, son directeur 100000 plus divers avantages en nature, la postière 5000. La famille vit en autarcie et s’est construit une maison étonnante de confort, d’ameublement et de propreté. Nous avons échoué là parce que le bac pour Galaţi, plus ou moins en panne, fermait de surcroît à 20 heures. La notion de service public n’existe pas et l’entreprise est à moitié privatisée.

Nous avons fait hier et aujourd’hui deux magnifiques promenades sur le Danube. Samedi nous sommes allés sur le lac Razim à l’île Popina couverte d’oiseaux, en suivant plus ou moins le cours du vieux Danube. Le lac, vaste et peu profond, est un parc national voué à la protection des oiseaux. Aujourd’hui, nous avons parcouru un ancien méandre du fleuve transformé en lac : chardons, nénuphars, poissons voltigeurs, oiseaux de toutes sortes. Vendredi, nous sommes allés à deux reprises au lac Uzlina, presque asséché par le faible niveau des eaux du fleuve.

La compagnie des géologues fut très sympathique, on a bu toutes sortes de vodkas frelatées et mangé du poisson matin, midi et soir !

Galaţi, 8 septembre

Arrivée sans problème chez les tantes octogénaires d’Adriana dont l’aînée a quelque chose de ma mère dans le regard, la forme des joues et l’aptitude au commérage familial ; la plus jeune ressemble à ma tante Germaine. Pauvreté extraordinaire de la tante : je n’ai jamais vu un appartement où les objets se limitent au strict minimum : un savon, un drap, un linge, etc. Les deux tantes, ouvrières retraitées, regrettent Ceauşescu et sont pour Iliescu.

Ancien port florissant sur le Danube, Galaţi a de belles rues dans le centre, avec quelques beaux restes, des immeubles datant du début du siècle. La strada Domneasca a particulièrement belle allure et rappelle l’ancienne fortune du lieu. Bu un verre d’excellent Riesling Italian au restaurant-casino dont la terrasse domine le point de confluence du Prout et du Danube. D’une rive à l’autre, la distance rappelle celle de Lausanne à Evian. Les berges du fleuve sont occupées par des terrains vagues et par la gare de chemin de fer. On devine l’immensité du port dans le lointain. Deux ans après la révolution, la vie à Galaţi est normalisée, mais certaines denrées sont encore rares. Ai vu une queue bizarre: des sacs de bouteilles vides alignés sur la chaussée pendant que leurs propriétaires prenaient l’ombre.

Iaşi, 10 septembre

Avons traversé la Moldavie dans toute sa longueur en remontant de Galaţi à Iaşi. Le pays évoque la Bourgogne : il est fait de collines et de vallons et les villages sont blottis au creux d’une colline, en général le long d’une petite rivière. Troupeaux infinis de vaches, moutons, chèvres, oies. Les champs de blé et les vignobles s’étendent sans fin, aussi les villages prennent-ils des allures d’oasis au milieu des cultures. L’hospitalité moldave est extraordinaire. Voulant photographier l’école de Rachitoasa où la mère d’Adriana passa sa jeunesse, nous nous sommes retrouvés à la table de l’institutrice qui fêtait la « petite » sainte Marie, sa patronne (8 sept.). Nous avons retrouvé la maison natale de ma belle-mère.

Iaşi, splendide capitale de la Moldavie. Tout y est plus élégant qu’ailleurs dans le pays. Les boulevards sont superbes, les bâtiments bien conservés. La propreté est de règle. C’est paradoxalement, par le style de vie, la ville la plus occidentale de la Roumanie. Les femmes sont élégantes, les hommes recherchent le genre italien. Avons visité quelques églises sur les 47 que compte la ville. Celle des Trois Hiérarques tranche : restaurée par Viollet-le-Duc, elle a des façades recouvertes d’arabesques.

L’après-midi, je bois un café sur une terrasse au pied de la statue d’Eminescu (une femme symbolisant la poésie ?) après avoir traversé un marché où le sordide de la quasi mendicité cohabite avec la solide tradition paysanne récemment retrouvée. A quelques pas des jeunes filles papotent en fumant des cigarettes. Il fait encore chaud, mais l’on sent que l’automne n’est plus très loin. La ville me plaît beaucoup. C’est en l’état de mes connaissances celle que je préfère en Roumanie.

Nous logeons chez deux jeunes femmes, Ica et Coca. Des sœurs. La première jusqu’à il y a deux ans gagnait le double de Coca. Aujourd’hui Coca gagne trois fois plus, mais leur statut professionnel n’a pas changé !

Chişinau, 11 septembre

Chişinau – où nous sommes arrivés hier – joue les métropoles soviétiques : buildings administratifs, grandes artères. Le parlement tout neuf, un des derniers de Gorbatchev, est une belle bâtisse ultra-moderne construite sur les plans prévue pour les capitales des républiques soviétiques. Mais le pays est indépendant depuis quelques mois. Les femmes sont belles et élégantes. La ville est soignée, différente en cela des villes roumaines.

Hier soir, nous avons fait la fête avec des jeunes rencontrés dans un restaurant. Nous avons pris une cuite terrible. Ces Moldaves étaient très sympathiques, l’un d’eux rentrait des combats près de Tiraspol, une femme chantait les ballades moldaves d’une voix exceptionnelle. Nous dansâmes. (Quelques jours plus tard, à Bucarest, je découvrirais avoir été dévalisé avec élégance : l’argent seulement, pas le passeport !) Visite ce matin du marché central bien achalandé et surtout coloré. Dans les magasins je suis toujours surpris de constater l’absence de produits de consommation courante.

Chişinau, 12. 09. 92

Pleine lune d’équinoxe. La ville est blottie dans ses collines et exhale le calme et la paix malgré l’angoisse qui étreint ses habitants. La guerre est à quelques kilomètres et la menace russe pesante – 14e armée du général Lebed. Nous avons parcouru la République moldave en long et en large aujourd’hui (650 km !) sans que l’on voie des signes de guerre dans sa partie occidentale. Les frontières sont par contre difficiles à franchir. Nous avons été refusés à deux douanes à cause de mon passeport suisse : seul le trafic local y est autorisé. Par un juste retour des choses, Adriana était accueillie à bras ouverts avec son passeport roumain. Nous n’avons pas pu quitter le pays par l’Ukraine comme prévu pour aller à Cernăuţi, ancienne capitale de la Bucovine, ville natale de Paul Celan.

13.09.92

Arrivée à la frontière moldavo-roumaine à 7h 20 du matin. Avant de passer la douane moldave nous avons dû franchir trois barrages policiers où l’on estampillait à chaque coup un « Talon » découpé dans un rouleau de PQ ! Coincés au milieu de files impressionnantes de camions et de bus, il nous a fallu l’énergie du désespoir pour dégager notre Simca de l’enfer. Mais en fin de compte cela ne nous a pris que trois heures : sympas, les gens se déplaçaient à la vue de nos plaques étrangères. Nous prenons un paysan qui se rend à Huşi: « Je voudrais ouvrir une station d’essence, j’ai l’endroit et l’argent, mais le préfet ne me donne pas l’autorisation. Iliescu est le meilleur. On lui doit tout ce que nous avons. J’ai quatre enfants et j’ai fait un peu de tout après avoir appris la menuiserie. Pour élever ma famille, je vole depuis toujours ». Arrivé au bistrot, il se commande un whisky pour poursuivre une conversation qui fait comprendre que le système l’arrange.

Bucarest, 14. 09. 92

Promenade en ville. Elle sourit, elle rajeunit. Façades ravalées. Foisonnement de petits commerces. Transformation de Lipscani et des produits qui y sont vendus. Bucarest reprend l’air napolitain que je lui soupçonnais il y a vingt ans. Bouquinistes rénovés, mais vidés de leurs bons livres. Librairie centrale : la littérature religieuse domine, mais on trouve aussi Goma, Eliade, Bruckner, Glucksmann… Des terrasses partout.

Au cimetière des héros de 1989, je compte 340 tombes. Depuis l’année passée, elles ont été ornées de monuments uniformes portant le nom et la photo des victimes le plus souvent très jeunes.

Bucarest, 18. 09. 92

Avons fait hier une promenade sur les premiers contreforts des Carpates. Visite de la maison du peintre Grigorescu à la sortie de Câmpina et de celle de l’historien Nicolae Iorga à Vâleni de Munte. Chez Iorga, il n’y avait pas grand-chose à part quelques diplômes, les livres étant enfermés dans une bibliothèque.

Pèlerinage sur les lieux d’enfance de notre ami R., notamment à Brebu et Stefeşti où la police occupe la maison familiale en voie de récupération. Il a déjà reçu en retour six hectares de terre. Le soir nous avons dormi à Vălea Călugărescă dans la maison qu’il aménage depuis plus de cinq ans. Des arbres, 4000 mètres de vignes et de potager. Tout autour un des plus beaux vignobles du pays. Une petite merveille à une heure de Bucarest mais – pour le moment ? – sans eau ni électricité.

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A propos gerarddelaloye

Journaliste et historien, vit entre la Suisse romande et la Transylvanie. Dernier ouvrage publié: "Les douanes de l'âme et autres chroniques roumaines", Ed. L'Aire (Vevey CH), 2016, 130 p.
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