Pierre Poujade, l’homme qui lança Le Pen dans la politique

Le quotidien suisse français Le Temps fête aujourd’hui son quinzième anniversaire en offrant à ses lecteurs un numéro spécial fort cossu. Mais non dépourvu de contradictions, un peu à l’image de ses premiers sponsors – la banque privée genevoise – en s’interrogeant longuement sur ce que sera le monde dans 15 ans, mais en oubliant de réfléchir sur son propre avenir. Or ses récentes difficultés, les licenciements survenus ces mois passés, mériteraient une analyse plus sérieuse que l’affirmation autoproclamée d’une qualité inégalée autant qu’inégalable. Le Temps est un bon journal, mais sa ligne éditoriale centrée sur l’économie et, surtout, la finance va finir par lui jouer un mauvais tour. J’ai compté il y a quinze parmi les fondateurs du titre comme rédacteur commis aux rappels historiques. Mon premier papier dressait un portrait de Pierre Poujade, un politicien français de seconde zone qui laissa son nom au populisme de droite contemporain. Au moment où  Oscar triomphe en Valais et Beppe Grillo en Italie, il est, me semble-t-il, temps de le sortir des archives.

Le terme de poujadisme a connu une fortune beaucoup plus durable que la carrière politique de l’homme qui lui donna son nom. Qui se souvient aujourd’hui du papetier de Saint-Céré, l’homme dont les cohortes, le temps d’une élection, firent trembler la France?

Les vicissitudes de la politique intérieure française au cours de ces dernières semaines ont suscité diverses analyses sur le poids politique pris par le Front national. Une des réflexions les plus courantes explique l’avancée frontiste comme marque du désarroi d’une classe ouvrière classique en voie de disparition. Nombre de politologues et de journalistes pensent en effet que Le Pen recueille les suffrages d’ouvriers à l’abandon comme Poujade, il y a quarante ans, ceux des commerçants en voie de disparition. La comparaison ne manque pas de pertinence, à cette différence – fondamentale – que le mouvement lepéniste chevauche une crise économique dotée des attributs d’une crise de civilisation. On peut y voir la raison principale de la croissance constante du Front national au cours de ces trois derniers lustres alors que le poujadisme, engendré par la mutation d’une partie de la classe moyenne, ne fut tout compte fait qu’une crise d’urticaire politique que la modernisation de la société française entreprise dès 1958 par le général de Gaulle et ses amis résorba sans grandes difficultés.

Un boutiquier de province

Âgé de 33 ans, papetier-libraire à Saint-Céré, bourgade du Lot comptant alors quelque 3000 habitants, Pierre Poujade était en 1953 le représentant parfait de ce que l’on appelait autrefois la boutique, cet univers de petits commerçants que ni les années ni les bouleversements techniques n’avaient pu arracher à la fascination toute balzacienne du tiroir-caisse. Poujade pourtant fut un jeune homme de son temps. A la fin des années 30, il milita certes dans l’organisation de jeunesse du Parti populaire français de Jacques Doriot, un ancien dirigeant communiste passé au fascisme, mais, dès que la résistance à l’occupation allemande s’organisa, il rejoignit les forces aériennes de la France libre et finit la guerre pilote et sous-lieutenant. A droite à coup sûr, mais ni collabo, ni vichyssois…

Dans l’immédiat après-guerre, le petit commerce connut, en France comme ailleurs, une forte expansion due à la pénurie. Ainsi, en huit ans, de 1946 à 1954, le nombre des boutiques augmente de 13%. Cela représente tout de même une augmentation de 100 000 commerces! Mais, au début des années 50, dès que l’économie retrouve un souffle normal soutenu par une vive croissance (8 à 10% l’an!), petits artisans, commerçants et agriculteurs commencent, eux, à s’essouffler. Trompée par la prospérité artificielle générée par la guerre et l’après-guerre, cette petite bourgeoisie doit faire face aux contraintes de la modernité en s’adaptant à des mœurs nouvelles, en investissant et en se heurtant à des concurrents mieux organisés. Si l’heure des supermarchés n’a pas encore sonné, ce sont les magasins à succursales multiples qui font baisser les prix de détail au grand dam d’épiciers pour qui le défi est perdu d’avance. De surcroît, l’Etat, réorganisé au sortir de la guerre, est non seulement capable de décréter l’impôt mais se donne aussi les moyens de le prélever en lançant des armadas d’inspecteurs fiscaux éplucher les livres de comptes des contribuables. Les indépendants, toujours rétifs en ce domaine, sont bien sûr dans le collimateur du Ministère des finances.

L’étendard de la révolte

Dans son Midi natal, un Midi par ailleurs en proie à une crise économique mettant le monde agricole (viticulteurs et éleveurs) en ébullition, Pierre Poujade brandit l’étendard de la révolte. Son irruption sur la scène politique date de juillet 1953 quand, appuyé par une petite escouade de commerçants en colère, il s’oppose par la force aux inspecteurs venus contrôler ses livres. Le mouvement de révolte fait rapidement des adeptes et aboutit quelques mois plus tard à la fondation de l’Union de défense des commerçants et artisans (UDCA), simple mouvement revendicatif à ses débuts. Poujade appelle alors ses amis à résister à l’«américanisation» de la société, voire à sa «robotisation». Il appelle à la résistance aux «gros», il dénonce les fonctionnaires budgétivores, il dérape en dénonçant «l’armée de métèques parasites qui campent sur notre sol». Nationaliste et anticapitaliste, il légitime par avance le recours à l’illégalité et à la violence. Dès l’arrivée de Pierre Mendès-France au pouvoir (juin 1954), il trouvera dans l’antisémitisme une source quasi inextinguible d’inspiration. Les ingrédients essentiels de l’idéologie poujadiste sont ainsi réunis.

C’est en janvier 1955 que Pierre Poujade décide de faire retentir dans la capitale les slogans que ses partisans ont jusqu’alors vociférés dans les sous-préfectures de province. Le rendez-vous est fixé au lundi 24 janvier. Il s’agit de réunir à Paris trois cent mille «spoliés» venus de la France entière. Le chef de l’UDCA donne le ton dans un appel au vocabulaire inimitable: «Paris est le cloaque administratif de la France. Provinciaux, chaussez vos bottes d’égoutiers!» Jean-Pierre Moulin, alors correspondant de la Tribune de Lausanne à Paris, couvrit la manifestation:

«Sous un ciel brumeux, le gigantesque Parc des Expositions accueille des milliers de poujadistes. Des banderoles s’agitent par-dessus les bérets basques. On lit des noms de villes ensoleillées du Sud-Ouest, de Provence, des Landes. Le service d’ordre de M. Mitterrand, ministre de l’Intérieur, est très loin, dans les avenues qui conduisent à la porte de Versailles. Poujade a juré qu’il tiendrait ses fidèles. Des hommes au brassard bleu-blanc-rouge règlent la circulation; on vend des insignes et l’on fait signer des bulletins d’adhésion dans une cabane; le journal Fraternité française présente son premier numéro sous le titre impératif: «Peuple de France redresse-toi!» Des papillons orange collés sur les murs, sur les vitres des voitures et des cars, épinglés au veston, proclament: «Avec Poujade à l’assaut de la liberté» […] Les formules usées et toujours nouvelles font hurler de plaisir: «Nous luttons contre la veulerie des représentants du peuple!», «Si les députés ne veulent pas changer de méthodes, qu’ils changent de métier!», «Nous sommes des Français de France, nous n’acceptons pas qu’on nous fasse vivre à la mode américaine ou à la mode russe». […] Une grande force est mise en mouvement. La pauvreté de l’argumentation, le caractère primaire des discours, les mots creux n’empêchent pas la ferveur; une réelle angoisse se lit sur certains visages. Sont-ils, ces artisans, les sacrifiés d’un système économique et social en pleine transformation comme les paysans américains de Steinbeck? Sont-ils, ces prolétaires du petit commerce, les derniers individus d’une société qui se collectivise? Sont-ils, au contraire, la sourde et stupide pâte humaine d’où sortent les fascismes? C’est trop tôt pour le dire.»

A l’assaut du Parlement

Tout en encourageant ses partisans à se lancer «à l’assaut de la liberté», Poujade se prépare plus prosaïquement à donner l’assaut au Parlement et à la IVe République. Il noue des alliances à la droite de la droite. Son mouvement regroupe bientôt des nostalgiques de Vichy et de la collaboration (amnistiés en 1953), de jeunes nationalistes fascisants – Jean-Marie Le Pen et son ami Demarquet – et, bien sûr, les activistes de l’Algérie française. Quand, fin 1955, Edgar Faure, le successeur de Mendès-France à la présidence du Conseil, décide l’organisation d’élections anticipées pour le 2 janvier 1956, l’UDCA est prête au combat électoral. Convaincue d’hériter de l’électorat du parti gaulliste disparu en cours de législature, la coalition de centre droit menée par le député du Doubs est certaine de sa victoire. Quoique divisée entre mendésistes et socialistes, la gauche non communiste se regroupe (sur une idée du journaliste Jean-Jacques Servan-Schreiber, fondateur de L’Express) en un Front républicain qui ne porte qu’une attention distraite aux vitupérations poujadistes.

Au soir d’un scrutin encore régi par la proportionnelle, la classe politique doit déchanter: les communistes perdent quelques plumes en pourcentage, mais conservent la confiance de cinq millions et demi d’électeurs sur 22 millions et passent de 94 à 144 sièges, résultat plus que suffisant pour leur permettre de crier victoire! A l’autre extrême de l’échiquier politique, les poujadistes (crédités par les Renseignements généraux ou les préfets de trois à six sièges) font un tabac en obtenant deux millions et demi de voix et 52 députés. De droite ou de gauche, tous les partis démocratiques sont battus. Observateur affligé, Jean-Pierre Moulin écrit: «Il y a eu sans conteste un élan civique de la nation française, un large mouvement «pour que cela aille mieux» ou tout au moins «pour que cela aille différemment»… Le résultat est désastreux. Les Français ont consciencieusement voté pour élire une Assemblée nationale informe.» (Tribune de Lausanne, 07.01.56)

Alors que les milieux politiques se demandent comment sortir de l’ornière, alors que le centre gauche se recoud sous la houlette de Jean-Jacques Servan-Schreiber et Gaston Deferre qui parviennent à réconcilier Mendès-France et Guy Mollet, alors que le monde entier s’inquiète de l’avènement d’un Parlement ingouvernable, Pierre Poujade jouit de son succès et parade. Aux journalistes qui lui demandent où ses amis et lui pensent siéger dans l’hémicycle, il répond, anticipant un slogan très actuel: «Peu importe où nous siégerons! A gauche, à droite ou sur les marches d’escalier!» A ces mêmes journalistes qui le pressent de dévoiler son programme, il répond: «Nous voulons secouer le cocotier afin de conserver ce que nos aïeux ont créé.» A ceux qui s’inquiètent de ses tendances antisémites et fascisantes, il rétorque: «Ce qu’on appelle fascisme quand on parle de nous n’est autre que l’expression de notre virilité et de notre dynamisme.»

C’est finalement un gouvernement de Front républicain dirigé par Guy Mollet qui fut investi par cette étrange assemblée. Antiparlementaires avérés, les poujadistes décident de pratiquer l’obstruction en déposant force motions pour bloquer les décisions. Le premier à monter à la tribune de l’Assemblée, le 2 février 1956, est un jeune député de 25 ans, Jean-Marie Le Pen.

Le 6 février, Guy Mollet est accueilli à Alger par une volée d’œufs lancés par les ultras de l’Algérie française. La IVe République commençait sa longue agonie, entraînant dans sa chute le poujadisme qu’elle avait sécrété. (© 06.04.1998 Le Temps SA)

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A propos gerarddelaloye

Journaliste et historien, vit entre la Suisse romande et la Transylvanie. Dernier ouvrage publié: "Les douanes de l'âme et autres chroniques roumaines", Ed. L'Aire (Vevey CH), 2016, 130 p.
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