Où l’on découvre Ioan Hudiţă un homme politique roumain cartésien et intègre. Mais il connut son heure de gloire en 1944

Le vingtième siècle fut pour la Roumanie le siècle de tous les bouleversements ce qui rend la vie de l’observateur étranger incommode tant il lui est difficile de se familiariser avec des mœurs politiques fort déroutantes pour un esprit cartésien. Comme il arrive fréquemment, c’est au détour d’un anticariat bucarestois que j’ai découvert le livre qui m’a fait pénétrer dans les arcanes de la politique des années 1930-1940. Ce livre est le Jurnal politic de Ioan Hudiţă, historien et dirigeant national-paysan dont j’ai découvert à cette occasion l’existence. Connaissant déjà cette période par, notamment, les journaux de Mihaïl Sebastian et de Gala Galaction, la lecture d’une cinquantaine de pages du journal de Ioan Hudiţă consacré à l’année 1938, celle où le roi Carol II suspendit le parlement élu en décembre 1937 et instaura sa dictature personnelle, suffit à me convaincre que j’étais tombé sur du solide. Sur quelqu’un qui, avec Montaigne, pensait qu’il vaut mieux avoir une tête bien faite qu’une tête bien pleine, même si sa prose quotidienne coulait riche et abondante. Un livre si surprenant que je ne l’ai plus lâché et que j’ai essayé de me procurer les volumes suivants pas faciles à trouver. Seize volumes ( !) du Jurnal politic (1938-1945) ont à ce jour été publiés par le gendre de l’auteur qui n’est autre que l’historien et académicien Dan Berindei.

Pour le moment, je n’en ai lu que quatre couvrant l’année1938, l’automne 1944 et une bonne partie de 1945, soit environ 1700 pages. Ecrits avec le même soin et la même méthode, ils sont tous aussi passionnants les uns que les autres. Parce qu’ils racontent au jour le jour l’histoire étonnante d’un pays qui, comparé à la Suisse, est totalement en prise sur l’histoire contemporaine. Chez moi, tout est repli, retrait, recroquevillement derrière des frontières immuables (ce fut pendant les guerres du XXe siècle la « politique du hérisson ») alors qu’ici, en Roumanie, tout bouge, tout branle, tout ballotte. Mais, revers de la médaille, ces mouvements soudains, les incertitudes qu’ils dévoilent témoignent d’une richesse qui, hélas, trop souvent tourne en tragédie, désespère les individus et plus souvent encore les broie.

Deux éléments caractérisent la carrière de Hudiţă : la solidité de sa formation de spécialiste en histoire diplomatique et la fermeté de son engagement politique. Hudiţă est devenu historien à Paris au lendemain de la Première Guerre mondiale, entre 1921 et 1927. Pendant six ans, il va se frotter aux grands noms de la Sorbonne, à commencer par son directeur de thèse, Charles Seignobos. Comme historien, Seignobos est connu comme un brillant représentant de la dernière génération des historiens positivistes.  En disciple fidèle, Hudiţă privilégie l’étude critique des documents avant de chercher à les interpréter. Ainsi, sa thèse sur la diplomatie française en Transylvanie au XVIIe siècle est-elle accompagnée par la publication de deux volumes de documents. La rédaction de son Jurnal est tout entière soutenue par ce souci : il tient à donner les faits bruts, son action et son expérience de politicien sans se laisser fourvoyer par d’autres aspects de son existence que cela soit sa vie familiale avec son épouse et ses deux filles (quand il parle d’elles c’est pour vanter leurs succès scolaires) ou son enseignement dont le lecteur n’apprend rien sauf que lorsqu’il était ministre et chef de parti il donnait avec ponctualité son cours deux matins par semaine. En plus, il note au passage que tel document (décision politique, article de presse) sera adjoint au volume de l’année en cours.

Mais en plus de la méthode historique, l’exemple de Seignobos compte surtout pour sa rigueur morale et politique. Il est protestant du Midi : en France, aujourd’hui encore, cet ancrage religieux avec ce qu’il suppose de souffrance historique, est synonyme de rigueur morale, d’honnêteté et de modestie. Seignobos était républicain convaincu et, partisan du capitaine Dreyfus, opposé à tout antisémitisme. En bon disciple, Ioan Hudiţă hérita et mit en pratique toutes ces qualités. En 1938, il n’a pas de mots assez durs pour rabrouer les antisémites qui gouvernent sous la houlette de Carol II. Il n’a pas de mots assez durs pour critiquer l’opportunisme des hommes politiques qui changent d’allégeance comme de chemise, passant d’un parti à l’autre. Que cela soit en 1938 ou en 1944 lorsque le roi ou les communistes cherchent à le rallier à leur cause, il n’a qu’une réponse : « Commencez par organiser des élections démocratiques et le vainqueur gouvernera ! » Quand on sait que cette réponse pouvait valoir la prison, l’homme ne manque pas de panache. Il est par contre permis de sourire en voyant le député devenu ministre céder au népotisme le plus ordinaire en truffant, le 5 novembre 1944, son ministère de parents et d’amis. Il faut reconnaître que la pression est forte, la coutume redoutable et les proches avides. Il applique la norme.

Le véritable intérêt du Jurnal Politic réside dans la magnifique chronique qu’il donne de temps très difficiles pour la Roumanie. Les gesticulations d’une classe politique préoccupée pour l’essentiel à imiter les dérives totalitaires  du reste de l’Europe sont certes intéressantes, mais avec le recul historique la trajectoire personnelle de Hudiţă apparaît comme beaucoup plus intéressante, emblématique même de ce que devrait être une classe politique digne de ce nom. Cette attitude prouve que même lorsqu’un pays pris en tenaille par deux puissances agressives (l’Allemagne nazie et l’Union soviétique communiste) ses dirigeants peuvent rester patriotes et démocrates et sauver leur honneur. Considérée par rapport au débat lancé par le livre de Lucian Boia De ce este România altfel ? la vie de Hudiţă est exemplaire. Il ne souffre d’aucun complexe par rapport aux autres cultures occidentales. Il échange avec ses amis français (des politiciens de droite ou du centre) dans une égalité qui va de soi : ils sont du même monde. En septembre 1938, ses entretiens à Londres avec Churchill donnent la même impression.

Sans complexes par rapport à l’Occident, il est aussi sûr de lui. Parce qu’il s’est préparé, qu’il a fait des études sérieuses, que ses trois licences et son doctorat d’Etat ne sont pas du toc. Tous les jours, qu’il soit à Bucarest ou en voyage, il prend le temps de lire la presse, d’écouter la radio et d’écrire son journal. Pendant l’hiver 1944, lorsqu’il est ministre, il ne change rien à sa règle de vie, ce qui lui donne une force et une confiance qui manifestement impressionnent les gens avec qui il a affaire. En janvier et février 1945, quand la pression de l’occupant soviétique se fait plus forte, quand les communistes (G. Gheorghiu-Dej, A. Pauker, E. Bodnăras) sont pressés de prendre le pouvoir, il reste d’un calme impressionnant, répond à toutes les sollicitations mais quel que soit son interlocuteur, il ne varie pas d’un iota : – La réforme agraire ? Elle est prête, mais on doit attendre le retour des soldats, la guerre n’est pas finie ; – Un nouveau gouvernement ? Oui, dès que le peuple aura choisi librement ses députés.

Pour mettre en place la « démocratie populaire » qu’elle réservait aux Roumains, l’URSS avait envoyé à Bucarest un redoutable proconsul, Andrei I. Vychinski, le grand organisateur des Procès de Moscou. Ce dernier commença par demander à Ana Pauker de convaincre Hudiţă de prendre la tête d’un gouvernement de large union allant des nationaux-paysans aux communistes. Elle se heurta à un mur, mais les deux entretiens Hudiţă – Pauker sont des morceaux d’anthologie de science politique. Puis Vychinski prit le relai, mais se heurta au même mur. Pour finir les Soviétiques durent renoncer à obtenir l’appui des noyaux durs libéraux (Brătianu) et nationaux-paysans (Maniu, Lupu, Mihalache, Hudiţă). A ce moment-là, Ioan Hudiţă avait cinquante ans. L’attendait une brillante carrière comme ministre des Affaires étrangères ou dans la diplomatie. Sa droiture, sa rigueur morale, son patriotisme l’en empêchèrent. Plutôt la prison que collaborer à un gouvernement dont le chef serait désigné dans l’ ambassade soviétique. Arrêté en octobre 1947, emprisonné sans procès jusqu’en 1955, puis à nouveau pour deux ans au début des années 1960, Hudiţă n’a jamais flanché, attendant patiemment une chute du régime qu’il estimait inévitable. Mort en 1982, il n’eut pas la chance d’assister à la chute de Ceaucescu.

Publié tardivement par Dan Berindei, le gendre dont la carrière fut malheureusement aux antipodes de celle du beau-père, le Jurnal politic n’a suscité que très peu de commentaires et est pratiquement introuvable. C’est dommage. Sa valeur est telle que s’il avait été écrit en français, il alimenterait les séminaires des étudiants en sciences politiques et serait sans doute publié en Pléiade chez Gallimard. Avec un appareil critique digne de nom et, surtout, une histoire du texte. Car, à n’en pas douter, au cours de ses longues années de retraite, Ioan Hudiţă a eu le temps de le peaufiner, voire de le retoucher. Lucian Boia qui ne l’apprécie guère fait une brève allusion à ces  modifications dans son Capcanele istoriei (soit : les pièges de l’histoire),  éd.Humanitas, 2012, p. 226).

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A propos gerarddelaloye

Journaliste et historien, vit entre la Suisse romande et la Transylvanie. Dernier ouvrage publié: "Les douanes de l'âme et autres chroniques roumaines", Ed. L'Aire (Vevey CH), 2016, 130 p.
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