Fragment de Journal : Bucarest, mi-septembre 2002

Bucarest, dimanche, 15 septembre 2002

Voyage en voiture vers Bucarest. Trois étapes: Melk (Autriche), Făgărăş (Transylvanie), Bucarest. Très mauvaises conditions sur les quelques 400 km séparant la frontière roumaine de Făgărăş. Routes en travaux, éclairage déficient, trafic intense de TIR roulant à grande vitesse, pluie, brouillard… (Arrivés à Bucarest, nous avons appris que plusieurs personnes avaient trouvé la mort sur ce tronçon le jour où nous sommes passés). Une fois de plus l’hospitalité roumaine me laisse pantois: nous sommes arrivés vers minuit chez des gens que nous ne connaissions pas, parents d’une amie, dans un village près de Făgărăş. Ils nous ont accueillis avec une gentillesse étonnante. En quelques minutes, nous devisions comme si on se fréquentait depuis une vie.

Bucarest, lundi, 16 septembre 2002

Huit heures du matin. J’ai vaqué à quelques occupations ménagères et peux profiter du calme et du silence pour écrire quelques lignes sur notre appartement. Cela fait maintenant dix ans que nous l’avons. Sous Ceauşescu, il était occupé par la Securitate (police politique) qui en fit un poste d’écoute pour les clients du Capşa, le célèbre restaurant situé de l’autre côté de la rue Edgar Quinet – historien français, lui aussi branché sur Bucarest par sa femme. A la révolution, un flic l’acheta pour des clopinettes. Il nous le revendit lorsqu’il fut muté à Brăila, sa ville natale.

La première réfection fut un désastre: entrepreneurs incompétents, ouvriers indifférents et paresseux, matériaux de mauvaise qualité – ils ne savaient pas vitrifier un parquet, ils peignirent les murs à la chaux. Nous l’avons refait il y a peu. Les conditions ont complètement changé : entrepreneurs et ouvriers compétents, matériaux corrects. Nous avons même pu poser des fenêtres isolantes et la climatisation. C’est la première fois que j’y séjourne vraiment: l’an dernier je n’y ai fait qu’un bref saut pour le voir. Nous avions acheté cet appartement pour y passer une partie de notre temps à la retraite. Je suis à la retraite et me réjouis d’en profiter.

Après des années de chantier, le Capşa est presque terminé. Il a été restauré par une boite privée avec le respect dû aux monuments historiques. Le restaurant est magnifique, mais il reste vide! Je ne comprends pas le fonctionnement du capitalisme à la roumaine: des dizaines de milliers de dollars ont été investis dans une entreprise qui ne rapporte rien. Peut-être s’agit-il d’argent mafieux blanchi de la sorte en maintenant une apparence commerciale. Devant l’entrée, les portiers – ils doivent être une demi-douzaine à se donner le change jour et nuit – se sont créés leur propre business en squattant les places de stationnement qu’ils ne lâchent que contre paiement. Pour nous, c’est une garantie contre le vol.

Le camion de ramassage des ordures vient de passer. Dans son sillage, une vieille et une fillette récupèrent des objets quand les ouvriers versent les poubelles. La misère, dans ce pays, est omniprésente. Les mendiants aussi.

De ma fenêtre, je vois encore deux façades d’immeubles criblées de balles, ultimes témoins des événements de la Noël 1989. En 1989, cela avait ferraillé sec et dans tous les sens dans le quartier. (Cela me remémore les théories incroyables entendues à l’époque sur les souterrains remplis d’Arabes censés travailler pour la Securitate. Fantasme quand tu nous tiens !)

Nos amis récupèrent des propriétés de plus en plus vastes. Un tel essaie de vendre une maison de trois appartements sise dans un des quartiers bourgeois de la ville; un autre qui n’avait récupéré que dix hectares de blé l’an dernier en a aujourd’hui une cinquantaine; un autre encore a repris possession de dizaines d’hectares près d’un lieu de villégiature très recherché et des immeubles de rapport à Braşov. Descendants d’anciens possédants, ces amis avaient été « égalisés » par le communisme et, quand le régime leur permit des études, cantonnés dans des professions techniques, le plus souvent ingénieurs en génie civil. Aujourd’hui, ils remontent la pente et engraissent les avocats pour lutter contre la bureaucratie qui freine les restitutions.

Lancement d’un nouveau quotidien, le Jurnal national qui se veut « vertical » parce qu’il ne pliera l’échine devant aucun pouvoir. La rédaction est très jeune, entre 25 et 30 ans. Son promoteur est un homme d’affaires, fondateur du Parti humaniste et ancien ponte de la Securitate.

Bucarest, jeudi, 19 septembre 2002

Visite dans la soirée chez un couple qui a fondé une P.M.E. s’occupant de publicité et de marketing. Ils ont commencé il y a exactement dix ans dans un studio qui servait de logement et de bureau et où l’imprimante fonctionnait toute la nuit pendant qu’ils dormaient. Ils font depuis trois ans un chiffre d’affaires d’un million de dollars et ont 56 employés. Fonctionnement familial. Les employés sont pour la plupart des couples qu’ils connaissent. L’entreprise fonctionne très bien grâce à leur réputation de sérieux et de respect des délais. C’est le premier cas de réussite post-communiste que je connaisse. Aucun des dirigeants actuels de la boite n’avait une formation dans ce domaine. (Nous étions invités à manger. C’est le même genre de menu froid que nous servent tous les Roumains: salade d’aubergine, poivrons grillés, champignons de Paris, tomates, concombres, rôti de porc, choux fleurs, fromage, fruits… Ce pays est désespérant d’uniformité gastronomique.

Je n’aurais jamais espéré qu’un café Internet s’installât dans l’immeuble. Le matin, je descends lire la presse internationale pour l’équivalent d’un franc suisse. Difficile de faire mieux! Il y a dix ans encore, je posais comme condition à un séjour prolongé en Roumanie d’avoir la possibilité d’acheter Le Monde. J’ai maintenant la presse et les courriels  à disposition. Avec le téléphone mobile, l’Internet est la clé du bond en avant des pays sous-développés d’Europe centrale et orientale. On ne mesure pas assez l’importance du saut culturel que cela représente.

Bucarest me convient: je suis d’une humeur légère, sifflote, chantonne…

Cheia, dimanche 22septembre 2002

Nous sommes dans les Carpates méridionales. Petite station d’été à 900 m d’altitude. Week-end prolongé chez les A. dans une maison de famille récemment récupérée. Construite dans l’entre-deux-guerres, elle fut nationalisée et confiée aux bons soins de la poste et de la police. Pas facile de les déloger ! La nouvelle maîtresse de maison, Transylvaine pur sucre, a imposé sa marque : la propriété est désormais ceinte d’une haute palissade de bois selon la coutume de chez elle.

Leurs voisins reçoivent à l’occasion d’un anniversaire important. Deux jours de fête. Le samedi, un grand repas a déroulé ses fastes orientaux de 11 à 20 h (!) Nous avons commencé avec les apéritifs et amuse-gueule. Ensuite les entrées, servies comme l’on sert les mezze (hors d’œuvres) au Liban ou à Chypre: poivrons, tomates, gogosar (sorte de poivron), champignons farcis, champignons braisés, salade d’aubergine, poivrons rôtis, deux sortes d’œufs de poissons, telemea (fromage de brebis), fromage aux herbes, œufs farcis en mayonnaise, cervelle frite, sardines, fayots à la tomate, purée de haricot à l’oignon, courgettes grillées, etc.

Après une pause-café, les viandes grillées: mititei (saucisse), filet de bœuf, filet de porc. Une courte promenade digestive nous permit d’honorer les gâteaux et la tourte. Pensant le repas fini, je me permis une petite sieste, mais à mon retour je trouvai les invités devisant autour d’opulents plats de fruit et des plateaux de fromages. Nous étions 24 invités; le lendemain nous nous retrouvâmes à 15 pour finir des restes encore très dignes.

Sîmbătă de Sus (Făgărăş), 23 septembre 2002

Nous logeons dans un petit hôtel tout neuf construit en bois à la manière des chalets de chez nous. La nuit vient soudain de tomber, l’espace d’un quart d’heure.

Dans mon dos, les monts de Făgărăş, contreforts méridionaux des Carpates, haut lieu de la (faible) résistance armée au communisme. En face, le plateau central de Transylvanie. A ma gauche, à 300 mètres, le monastère Brâncoveanu fondé par cette illustre famille à la fin du XVIIe siècle, mais réhabilité et restauré, sous Ceauşescu déjà, dans les années 1980. On sous-estime en général les concessions faites à l’Eglise par le défunt dictateur pour s’assurer une large assise populaire et muscler son national-communisme. Il y a partout en Roumanie des églises et des monastères construits au cours des dernières années de son règne: j’ai vu des églises paroissiales dans le Maramureş et dans les monts Apuseni, le monastère de Boroaia (Moldavie)… A ma droite, à une quinzaine de kilomètres, la petite ville de Făgărăş avec sa citadelle ceinte de murailles de briques dressées en 1538 par les princes de Transylvanie contre les razzias turques. Cinquante kilomètres plus à l’est, Braşov, l’ancienne Kronstadt fondée par les chevaliers teutoniques, se pose en bastion avancé de l’Occident avant la grande plaine valaque au-delà des Carpates. Ici, l’histoire semble moins emblématique mais plus tourmentée que chez nous. Et surtout plus sanglante. Les siècles furent destructeurs, laissèrent peu de traces. De l’autre côté de la montagne, les Olténiens enterraient leurs maisons dans les champs, ne laissant dépasser que les toits de chaume pour échapper aux sicaires du sultan.

On n’échappe pas à son siècle ni à ses courants dominants. Chaque pays a ses travailleurs immigrés, infortunés toujours à la recherche de quelques sous. Ici, les gens de la Dobroudja sont les ouvriers saisonniers. Le jeune couple qui gère l’hôtel vient de là-bas, tout heureux de l’aubaine: cinq millions de lei mensuels (environ 230 francs) à eux deux, nourris et logés. Ils économisent pour l’enfant de trois ans qu’ils ont laissé en garde chez sa grand-mère.

Bucarest, jeudi, 26 septembre 2002

Chez un bouquiniste, je suis tombé sur les Chroniques d’un homme maigre de Paul Morand, chroniques probablement publiées dans un journal pétainiste en 1940. Livre publié chez Grasset en 1941. Morand s’y révèle outrancièrement pétainiste. Mais avec élégance!

Quelques semaines de défaites et l’exemple d’un peuple voisin qui a su renaître de ses ruines, nous réforment plus vite que toutes les académies de stoïciens patentés. Dans l’élan qui nous précipite vers un ordre nouveau nous avons laissé choir le luxe, distancé la mode, perdu en chemin le confort et comme ce que nous appelions le progrès s’exerçait en sens inverse des lois naturelles, la nature aujourd’hui nous récompense en nous installant avec une certaine douceur dans une existence dure. Une paix naît au sein de la guerre. (pp.71-72)

C’est le futur ambassadeur de la France vaincue en Roumanie et en Suisse qui parle. L’époux de la richissime princesse Suţu, née Chrissoveloni. Mais le cabotin cache souvent l’homme :

Rien n’est national comme le rire (…) La douleur, au contraire, plane au-dessus des frontières et des civilisations. La mort d’un enfant, la misère, la maladie, la famine tirent les mêmes larmes à toute l’humanité. D’où le caractère éternel et permanent de la tragédie quel que soit l’art qui l’exprime. Le chagrin ne ricoche pas sur la surface de l’homme comme le rire (…) Il existe un espéranto de la douleur parce que la douleur est profondément humaine tandis que le rire est surtout social : nous cherchons la solitude pour souffrir, la compagnie pour rire. (pp. 107-108)

Un homme qui ne manque pas de clairvoyance :

Les peuples heureux n’ont pas d’histoire. Nous en aurons donc une. Et les historiens qui vivent de la tragédie comme les corbeaux vivent de la mort, avec notre génération s’en donneront à cœur joie. (p. 159)

Mardi soir, nous sommes allés à un dîner-conférence organisé par l’association des Suisses de Roumanie. L’ambassadeur, un certain Chappuis à l’accent vaudois très prononcé, me demanda en me saluant, si j’étais le Delaloye autrefois conseiller communal à Lausanne… Il faisait son droit quand je faisais mes lettres et a conservé une excellente mémoire.

Ce matin, un camion a apporté les premiers meubles de l’hôtel Capşa: cela annonce la fin prochaine d’un chantier commencé il y a des années.

Bucarest, samedi, 28 septembre 2002

La météo annonce la pluie et le froid:  sorti faire une promenade matinale, j’ai été accompagné par un merveilleux soleil d’automne. Le samedi la ville somnole. Nombre de magasins sont fermés, preuve que les commerçants gagnent bien leur vie et que les affaires marchent.

Scène insolite à l’angle de Calea Moşilor: une paysanne vendeuse de fleurs courbée sur deux bouquets de chrysanthèmes qu’elle fait semblant d’arranger. En réalité, elle pisse debout en plein centre-ville. Que je passe devant elle ne la dérange pas. Je n’ai pas fait dix pas qu’elle se redresse et ajuste ses jupes, comme pour secouer quelques gouttes. A quelques dizaines de mètres brillent les façades en verre d’une banque de construction récente. Contrastes bucarestois où deux mondes se côtoient juste séparés par quelques siècles.

Les tsiganes sont beaucoup moins nombreux que ces dernières années, et moins harceleurs. Merci à l’Union européenne qui, ouvrant ses frontières aux Roumains, a permis aux gens du voyage de… voyager.

J’ai achevé la lecture des Chroniques de l’homme maigre de Paul Morand. Pétainiste en profondeur, mais pas très sérieux, pas militant en tout cas. Ce sont les libres propos d’un homme de droite, conservateur, réactionnaire et, paradoxalement, attentif aux innovations. Il ne manque pas de clairvoyance sur les choses de la vie, mais a tout faux en prospective politique: il croyait dur comme fer au renouvellement de la France par l’action du maréchal et à la construction d’une Europe nouvelle autour de l’Allemagne.

Bucarest, lundi, 30 septembre 2002

Ce matin un peintre devait venir faire quelques retouches à la peinture de la salle de bain. Il s’était annoncé pour 9 h. A 9.30 h, ne l’ayant pas vu, je me suis mis au boulot. Sa surprise quand, arrivé un quart d’heure plus tard, il a vu le vieux monsieur étranger qui lui avait commandé le travail sur l’échelle à sa place.

Quand on parcourt l’ancienne place Royale en venant de l’Athénée, une immense pub occupe la façade de l’immeuble qui flanque l’ancien palais du Comité central d’où Ceauşescu s’est enfui en hélicoptère pour son dernier voyage. C’est Johny Walker qui marche en portant sa bouteille de whisky.

Les cafés Internet de la ville sont bourrés de jeunes qui travaillent, écrivent, communiquent.

Scène de genre: deux marchandes ambulantes discutent sur un trottoir du centre-ville devant leur petit étal. Derrière sur une bande de gazon séparé de la rue par une barrière, de gros cartons d’emballages. Un groupe de tsiganes passe, lorgne les cartons, hume la bonne affaire. En moins de deux ils ont sauté sur la barrière et mettent la main sur les cartons au grand dam des bonnes femmes qui commencent à crier au vol. Dans un des cartons, un homme dormait paisiblement.

 

Publicités

A propos gerarddelaloye

Journaliste et historien, vit entre la Suisse romande et la Transylvanie. Dernier ouvrage publié: "Les douanes de l'âme et autres chroniques roumaines", Ed. L'Aire (Vevey CH), 2016, 130 p.
Cet article, publié dans Perso, est tagué , , , , , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s